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Jean-Jacques Reboux
Interview
L'avancée pragmatique de Jean-Jacques Reboux


Jean-Jacques Reboux

par Alex Besnainou



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Avec Le Massacre des innocents, jean-Jacques Reboux endosse ses habits d'auteur de polar. L'éditeur (Canaille) lui, aimerait souffler un peur.

J'aimais bien lire des polars, mais je serais tombé de haut si on m'avait dit, il y a dix ans que non seulement j'en écrirai, mais aussi que j'en publierai." A 37 ans, Jean-Jacques Reboux a l'allure d'un étudiant à qui on donnerait ses diplômes sans confession. Ce qui ne l'empêche pas de se faire un joli nom dans le milieu de la littérature policière. À la fois auteur et éditeur (les éditions Canaille, c'est lui), il est entré en littérature policière sans aucune expérience, avançant pragmatiquement au gré de ses envies et des opportunités. Tout son parcours est pratiquement une suite de hasards auquel il mêle une farouche dose de perfectionnisme et d'obstination.

Tour à tour instituteur, ouvreur de cinéma et postier, Jean-Jacques Reboux a commencé par écrire des poèmes. Tout à ses vers, il lance une revue poétique La Foire à bras du côté de Caen et se lie d'amitié avec quelques poètes du cru. "François de Cornière qui s'occupe des Rencontres pour lire à Caen m'a demandé un jour si je ne voulais pas organiser autour de ma revue une rencontre sur le polar. J'ai demandé à des poètes de rédiger une nouvelle policière avec des contraintes oulipiennes. Je m'y suis mis aussi."
Du jour au lendemain, il cesse totalement d'écrire de la poésie : il n'en a plus envie. France 3 organise un concours de romans policiers. Il s'y colle également, perd le concours mais se retrouve avec son premier manuscrit Pain perdu chez les Vilains sous le bras. L'aventure peut commencer.

Qu'avez-vous fait de ce manuscrit?
Je l'ai retravaillé et envoyé aux éditeurs. C'est là qu'a commencé la galère. Refus général, bien entendu. J'ai alors écrit un deuxième roman, Fondu au noir. Idem. Comme tous les écrivains dont les textes ont été refusés, j'ai pensé que je devais être mauvais. À l'époque, je ne connaissais pas les arcanes de l'édition (rires). Une seule chose était sûre, je ne voulais pas écrire un troisième roman sans être édité. On peut écrire dix romans dans sa vie sans être publié mais je trouve ça absurde et stupide.
Quelle solution alors?

Créer sa propre maison d'édition. C'est ainsi qu'est né Canaille en 1992.
Uniquement pour vous éditer?

Exactement. Pour que soit publié mon roman Fondu au noir. Je n'étais pas certain de pouvoir rembourser l'imprimeur, mais j'ai toutefois mis en place une structure de diffusion et de distribution. J'avais quand même l'idée de publier ensuite mon autre roman si ça marchait.
Et vous avez ouvert Canaille à d'autres?

C'était quand même idiot d'arrêter alors que j'avais une structure d'édition qui ne perdait pas d'argent. J'ai contacté Jean-Bernard Pouy qui a accepté de me donner Chasse au tatou dans la pampa argentine . Cette publication a permis à Canaille d'une part de passer de trois cents libraires à six ou sept cents et d'autre part de m'amener des manuscrits. C'est comme ça que ça s'est fait : accidentellement.
Il n'y avait donc au départ aucune volonté d'édition?

Non, uniquement du pragmatisme. Il me restait de l'argent, donc j'en ai édité un troisième puis un quatrième... J'édite les bouquins qui me plaisent. ça m'amusait de voir que les bouquins n'étaient pas descendus par les critiques, qu'ils plaisaient aux lecteurs et je me suis un peu piqué au jeu. Je me suis aperçu que j'aimais bien ça. J'aimerai que cela devienne mon métier.
Comment tient une petite maison d'éditions comme Canaille?

Par un mélange de galère et de plaisir. Au niveau du polar, une petite boîte est viable. Chaque livre est tiré à 1 800 exemplaires et finit par être vendu, l'exception étant Spinoza encule Hegel de Pouy qui en est à 4 200. J'équilibre les comptes mais je ne peux pas verser d'à-valoir aux auteurs. Si je devais les payer, je serais obligé de mettre la clé sous la porte. Il est vrai aussi que j'ai l'intention d'arrêter dans quelques mois sauf si je suis repris par une grosse maison d'édition. Je deviendrai alors directeur de collection. Je suis en négociation mais je ne peux encore citer de nom.
Parallèlement, vous poursuivez votre carrière d'auteur.
Le Massacre des innocents possède un univers et une écriture totalement différents de Fondu au noir.
Le Massacre
ressemble plus à mon premier roman, Pain perdu chez les vilains avec son côté délirant qui part un peu dans tous les sens. On me l'a d'ailleurs reproché.
Qu'est-ce qui détermine chaque thème?

À l'époque de Fondu au noir, j'étais ouvreur de cinéma et j'ai eu envie d'écrire sur le milieu dans lequel je vivais. Mais j'ai transposé l'action aux États-Unis. Mon défi était qu'un lecteur ne puisse pas deviner que c'était un auteur français qui l'avait écrit. J'ai même pensé à le faire traduire en américain et le proposer là-bas, mais ça s'est avéré trop compliqué.
Et à l'origine du
Massacre des innocents?
J'ai mélangé deux thèmes: d'une part, la nécessité d'écrire sur la guerre d'Algérie et l'extrême-droite et d'autre part une histoire anticléricale primaire. Petit, on m'obligeait à aller à la messe... Déjà, j'espérais que quelqu'un un jour mette le feu aux églises. Il y a vraiment longtemps que j'avais envie d'exorciser ce désir fou.
Est-ce qu'il est encore d'actualité de dénoncer l'Église?

Même si la France est un pays où les catholiques vont moins à la messe, il y a l'influence croissante du pape au niveau de l'ordre moral. Les campagnes du ministère de la Santé sur l'usage des préservatifs sont annulées systématiquement par l'intervention des ecclésiastiques. On voit aussi comment ça se passe avec les commandos anti-IVG. J'ai une haine très forte du Pape. Dans Le Massacre des innocents, bien que j'en avais très envie, je ne l'ai pas assassiné. Alors je me suis bien amusé.
Pourquoi une telle longueur, plus de cinq cents pages?

C'est venu comme ça. J'ai une façon de travailler un peu particulière, j'écris des choses complètement illisibles, les scènes comme elles me viennent, d'une façon que je n'arrive pas moi-même à diriger. Ensuite je burine tout ça, j'évacue tout ce qui n'est pas bon, je fais un plan. Dans le cadre de ce livre, c'était impossible qu'il n'y en ait pas un. Parce qu'en même temps je suis extrêmement maniaque. Tout est vérifié.
Pourquoi un polar politique?

On reproche souvent aux auteurs français de ne pas faire ce que font les Américains, des gens comme Ellroy ou avant comme Hammett ou d'autres, c'est-à-dire de rendre compte de la réalité politique de leur pays. Daeninckx l'a bien réussi avec Meurtres pour mémoire. On ne peut même pas vraiment qualifier Massacre de politique, c'est traité de façon tellement parodique, c'est plutôt de la politique-fiction. Et puis, les années 70 ont beaucoup marqué ce genre avec des écrivains comme Manchette par exemple.
Est-ce que le polar est toujours le parent pauvre de la littérature?
Il y a de plus en plus d'auteurs qui font du polar, tout le monde fait du polar, une des phrases qui revient souvent dans les critiques est : c'est écrit comme un polar, donc c'est plutôt un compliment. Et il me semble qu'il n'y a rien de neuf dans la littérature dite générale. De toutes façons, le terme polar a le dos large. Pour moi, un bon roman est une alchimie entre le style et la dynamique, un équilibre entre l'écriture et l'histoire.

Le Massacre des innocents
Jean-Jacques Reboux

Baleine
515 pages, 62 FF

Alex Besnainou

   

Revue n° 015
(février-avril 1996).
Commander.

Jean-Jacques Reboux


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