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Jacques Sternberg
Interview
La vie selon J. Sternberg


Jacques Sternberg

par Alex Besnainou



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Aves Dieu, moi et les autres, Jacques Sternberg persiste dans la littérature de l'absurde et de l'humour noir. Et toujours dans sa forme favorite : les contes brefs. Portrait d'un homme un rien désabusé.

Auteur d'une quarantaine de livres, arrivé à un âge respectable "que je ne pensais pas atteindre moi-même" dit-il en riant, Jacques Sternberg n'a pas atteint la sérénité. Cet homme, dont on pourrait penser qu'il peut maintenant se reposer d'une vie bien remplie, ne donne pas l'impression qu'il est sur le point de lâcher la rampe. En même temps qu'il annonce n'avoir plus de sujet de romans ni de nouvelles, "je suis arrivé au bout de mes fantasmes", il déclare travailler actuellement à une sorte d'autobiographie éclatée intitulée provisoirement Autopsie d'un insecte planétaire.

"Il n'y a rien de plus difficile à capter que la vérité, dit-il. Il y a une phrase de Kierkegaard qui vaut tous les manuels de philo : "Les choses de notre vie ne peuvent se comprendre qu'à rebours."" Ses premiers écrits furent des lettres d'amour qu'il envoyait à une toute jeune fille. De leur impact, Sternberg prit conscience de la puissance des mots. Et très vite, il comprit que son domaine de prédilection littéraire était les contes brefs. Il ne s'est mis au roman que pour gagner sa vie : science-fiction d'abord puis histoires d'amour passionnel. Mais sa carrière est inégale. On décèle un nuage de regret dans les yeux : "Je n'ai écrit que trois romans qui ont marché : La Sortie est au fond de l'espace, Toi ma nuit et Sophie, la mer et la nuit." Le reste du temps, il écrit pour Le Monde, France-Soir, Le Magazine littéraire, dirige la revue de science-fiction Planète et surtout il profite de l'existence. Même si les textes de Sternberg ont pour racine l'absurdité de la vie et l'amour impossible, et quoi qu'il en dise, cet homme reste un passionné de l'existence. "Ma seule métaphysique est ma peur de mourir". Avec une terrible amertume : "C'est le prix de la lucidité." Sa toute récente parution, Dieu, moi et les autres trace un portrait iconoclaste de l'homme et de son "créateur" par le biais d'une série de textes très courts et percutants.
Affublé de son éternel bonnet de laine (qui a commencé le premier? Lui ou Cousteau?), fidèle à sa réputation, Jacques Sternberg vient à l'entretien dans un célèbre café du Boulevard Saint-Germain, accompagné d'une jolie femme. Il n'attend pas qu'on lui pose la première question et attaque tout de suite.

- J'ai raté ma vie littéraire parce que les gens ont toujours eu l'impression que je ne prenais pas mes livres au sérieux, ce qui est vrai d'ailleurs. Je ne suis pas un écrivain à temps complet qui ne s'occupe ou qui ne pense qu'à ça. J'ai toujours adoré le sport, j'ai une grande passion pour le bateau, j'ai toujours adoré vivre et surtout les femmes. Le résumé de ma vie, c'est un jour un homme que je ne connaissais pas qui me l'a fait. Il s'est approché de moi alors que j'étais en train de vider mon cinquième whisky dans un café, à l'époque où mon Dictionnaire des idées revues avait été refusé, je buvais comme un trou, et il m'a murmuré : "Je vais te dire une chose, Sternberg, si tu savais comment pendant des années et des années tu as pu me faire chier avec ta belle gueule de marin toujours bronzée, toujours accompagné de filles superbes, et maintenant, tu es là à boire ton petit whisky, et à corriger des petites épreuves, et je suis content : tu as enfin la gueule que tu mérites : celle d'un vieux con" (Rires).
Vous pensez qu'il est incompatible d'aimer les femmes et d'écrire?
Un jour où j'étais désespéré, j'ai dit à un ami, j'en ai marre de cette existence, j'aimerais qu'on me les coupe, et cet ami m'a répondu : on te les coupe, qu'est-ce que tu vas écrire?
Pourquoi dites-vous que vous avez raté votre vie littéraire? Est-ce l'impression d'un manque de reconnaissance?
Non, je ne cherche pas la reconnaissance. Je suis très conscient que j'écris une littérature qui ne peut pas plaire à tout le monde. Je crois que cette chose a été très bien dite par un lecteur qui m'a envoyé une lettre. J'en reçois peu, mais les lettres de lecteurs disent des vérités effrayantes. Cette lettre disait : "La littérature de Sternberg ne peut pas se discuter. Il est évident que quand un homme qui a un certain pouvoir ou une certaine honorabilité lit les choses très calmement atroces, saugrenues ou absurdes de Sternberg, il ne peut que les dégueuler. Mais quand on vit avec la conscience de n'être pas grand-chose sur cette terre, tous les écrits de Sternberg sont formidablement consolants". Pourquoi lorsque je vais mal, je lis des aphorismes de Cioran et je mets des disques de Parker? Pour les mêmes raisons : ça me console. Je n'ai pas de foi ni de croyance, mais j'ai une constante dans tout ce que j'écris qui est en arrière plan, en toute circonstance, même dans mes aventures les plus joyeuses avec les femmes ou en bateau, et qui est ma haine de Dieu : quoi que l'on fasse, on a quand même une ridicule petite existence de rien du tout.
À la lecture de votre dernier livre publié, on peut se demander, si cette haine de Dieu n'est pas finalement une haine des hommes et peut-être même une haine de soi.
Je suis entièrement d'accord. Dans mon livre, il y a d'abord le côté aberrant de ne pas croire en Dieu et de faire comme si on y croyait. C'est très juif, ça. Le Juif a toujours énormement dialogué avec Dieu que je traite personnellement comme un être très maléfique. Dans les dernières années de sa vie, Albert Cohen dans ses carnets écrit des supplications à Dieu auquel il ne croit pas. Il y cette phrase extraordire de lui que je cite de mémoire : "Tu sais bien, mon Dieu qu'il n'y a que Toi qui aies compté pour moi, même si Tu n'existes pas" .
Qu'est-ce qui est à l'origine de ce livre?
Dans les cinq premières nouvelles que j'ai écrites en 1948, il y en avait deux sur Dieu et aucune sur les femmes. Il y avait donc peut-être une prédisposition ancienne. Mais à la parution des 188 contes Cioran m'a écrit une lettre qui disait : "Sachez Sternberg que vous êtes toujours au sommet de votre forme quand vous vous adressez vous, petit Juif comme inquisiteur face_au_responsable de ce merdier cosmique." Ca a fait tilt, je me suis dit, là il y a un recueil à faire. Et que personne n'a fait. Pour la bonne raison que les écrivains pensants savaient très bien que ça ne se vendrait pas.
Pensez-vous être un auteur méconnu?
Je ne suis pas un auteur méconnu mais il y a une injustice quelque part, la presse n'a pas suffisament parlé de moi et n'a pas drainé mon vrai public qui n'est pas universitaire. Je me demande si j'ai le mythe du looser. Il y a toute une clientèle dans l'ombre qui ne connaît pas mes livres et qui aurait été une clientèle de fanatiques si ces gens avaient entendu parlé de moi.
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Ce décalage était peut-être dû au fait que par vos thèmes, vous ne colliez pas à votre époque.
Oui, le succés de Toi, ma Nuit vient aussi du fait que la révolution sexuelle était en 65 dans l'air du temps même si elle n'a réellement eu lieu que quelques années plus tard. Dans le même ordre d'idées : j'avais fondé une petite revue absurde que s'appelait Le Petit Silence illustré dans les années 55, et les petits jeunots d'Hara-Kiri qui ont débuté en 60 m'ont tenu pour un précurseur et m'ont même dit que je leur avais donné certaines idées pour fonder leur journal. Le célèbre slogan: si vous n'avez pas d'argent pour l'acheter, volez-le, c'est moi.

Dieu, moi et les autres
Jacques Sternberg

Denoël
228 pages, 85 FF

Alex Besnainou

   

Revue n° 015
(février-avril 1996).
Commander.

Jacques Sternberg


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