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Marie Ndiaye
Interview
la vie ordinaire selon Marie Ndiaye


Marie Ndiaye

par Xavier Person



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Marie Ndiaye écrit des romans singuliers, étranges, étrangement familiers. On s'y transforme notamment en bûche, en escargot ou en oiseau. Rien que de plus normal, comme l'écrivain aimerait parfois nous le laisser penser. Entretien dilettante.

La vie ordinaire selon Marie Ndiaye

Marie Ndiaye vit un peu à l'écart. Pour la rejoindre, prendre le train à la gare Saint-Lazare, descendre à Lisieux et se laisser conduire sur les riantes routes normandes jusqu'au village où dans une maison de la rue principale elle réside avec sa petite famille. Embrasser les enfants (se sentir légèrement idiot d'être venu les mains vides). Rejoindre Marie dans la cuisine. D'accord, on fait l'entretien et après on va voir la mer. Le temps de mettre le rôti au four et on se retrouve assis sous la tonnelle au fond du jardin. Le père des enfants bricole une splendide bicyclette rouge. La première question pourrait être du genre : Marie Ndiaye, pouvez-vous nous dire ce que cache votre sourire, votre désarmante gentillesse et cette douceur si manifeste dans votre voix? En fait, on est intimidé.

Lorsqu'elle fit paraître Quant au riche avenir1 en 1985, Marie Ndiaye avec ses dix-sept ans faisait figure de jeune prodige. Mais l'étonnement ne tenait pas qu'à son âge. Quelque chose dans ce livre et dans les suivants surprenait. Ses très grandes phrases impeccables, ses trop belles phrases ne donnaient l'impression d'un classicisme que pour mieux nous faire basculer dans la tourmente des consciences agitées de ses personnages, dans le labyrinthe de leurs obsessions, de leur paranoïa. On se demandait vraiment ce que cachait tant de douceur apparente.

Ce qui d'abord frappe à vous lire, c'est l'amplitude de votre phrase, ses nombreuses bifurcations en incise. Comment cette phrase a-t-elle pris naissance?
Dans mes premiers livres, c'était très clairement l'influence de Proust et de James. Mais cette phrase ne m'intéresse plus du tout maintenant. Je n'aime pas la retrouver chez les auteurs que je lis. Je crois qu'elle a changé dans mes derniers livres. C'était beaucoup trop une phrase de bonne élève, une phrase exemplaire.

Il y a de l'ironie dans cette phrase. Comme une exagération syntaxique, un peu parodique.
Je crois que j'aurais tendance à écrire comme ça spontanément. Par exemple, la phrase assez longue dans la première phrase de La Sorcière, elle est venue d'elle-même, un peu malgré moi. Je l'ai laissée, mais je n'avais pas envie que ça se reproduise plus loin. Je me surveille là-dessus. Je n'ai plus envie de montrer que je suis une bonne élève en grammaire. Il y avait là un côté exhibitionniste.
Cette virtuosité grammaticale ne semble pas si néfaste. C'est un grand plaisir de lecture que de suivre le déroulement de la phrase. C'est très musical.
À l'époque, je ne m'en rendais pas compte. Je n'aime pas l'idée d'une littérature élitiste. Ça ne peut pas être un but en soi. Je préfère faire des livres que ma grand-mère puisse lire avec plaisir, sans difficultés trop grandes. Pour moi, la phrase de mes premiers livres relevait du pastiche.
Ce que je revendique, c'est la distorsion dans le contenu, dans cette opposition entre le réalisme et l'irréalité, entre les scènes domestiques et l'univers réel.

Comment le passage se fait-il de l'un à l'autre? Vous lire, c'est comme assister en direct à l'un de vos rêves.
Ça me vient librement. Ce n'est pas volontariste. Je ne me dis pas que je vais mêler des rêves à la réalité. C'est comme une extension de rêves ou de cauchemars, de mauvais rêves plutôt.
Des rêves en action.

Comme si vous écriviez sous hypnose?
Non, il ne s'agit pas d'une hypnose. Je suis au contraire très concentrée quand j'écris, très appliquée. C'est plutôt une façon d'être dans la vie.

C'est-à-dire que vous voyez des sorcières autour de vous?
Non, je n'y crois pas. Je n'ai pas du tout cette culture-là. Je ne suis en rien superstitieuse. Je ne crois pas au surnaturel. Mais je peux facilement l'imaginer. Oui, je l'imagine très bien, sans que pour autant ma volonté de départ soit de faire du merveilleux. Par exemple, dans La Sorcière, la narratrice doute de ce en quoi elle écrit depuis toujours. C'est sans doute la preuve que je n'y crois pas. Mais j'imagine très bien comment on peut croire être une sorcière.

Pourquoi ce thème de la sorcellerie que vous avez déjà abordé dans La Femme changée en bûche?
Esthétiquement, c'est un univers qui me plaît. J'aime l'univers des contes. Mais ce n'est sans doute pas seulement une question esthétique. Cela doit faire écho à des choses plus profondes.

La sorcellerie, c'est un univers féminin. Dans La Sorcière, cela concerne les relations mère-fille. Des larmes de sang sont d'ailleurs la preuve du pouvoir de vos sorcières.
Depuis que je vis ici, dans ce village de Normandie, je suis fascinée par l'univers féminin, par ces mères de famille que je côtoie au square, à la sortie de l'école. Elles sont comme les maîtresses de l'endroit. Quand les hommes sont là, ils paraissent comme exilés. On trouve chez elles un mélange de pouvoir et d'enfermement qui me fascine.

Faut-il lire votre roman comme une fable?
Il ne s'agit ni d'une fable ni d'un conte. Je ne propose aucune fin morale. Aucune conclusion édifiante. Je dirais plutôt qu'il s'agit d'une représentation exagérée de ce que vois, de ce que j'entends à la sortie de l'école par exemple. Il n'y a pas énormément d'invention, pas de fabrication non plus. Il s'agit d'une exagération, d'une esthétisation. Comment appeler le fait de mettre en image?
Par exemple, dans La Sorcière, les rapports d'Isabelle avec son fils sont inspirés d'une phrase que j'ai entendue sur un trottoir.

Dans En Famille, le destin tragique de Fanny s'expliquait par "la négligence de ses parents". Dans La Sorcière, Lucie cherche à réunir ses parents séparés.
Oui, dans les deux cas il s'agit de réparer la négligence des parents pour remettre de l'ordre dans sa vie, dans le désordre du monde. Si les parents faillirent, la confusion est totale. D'ailleurs, dans La Sorcière, Lucie se met en tête l'idée de réunir ses parents juste après qu'Isabelle lui ait déclaré son désir d'abandonner son fils pour réaliser ses ambitions personnelles. Elle éprouve alors le sentiment que la vie devient chaotique et entreprend d'y remédier.

Mais vos personnages ne parviennent jamais à leurs fins.
C'est qu'ils se trompent de buts. Ils se donnent des buts inutiles et vains. Ce n'est pas aux enfants de faire se réconcilier leurs parents. En plus, ça ne change rien à sa propre vie.

Peut-on voir dans leur destin une "représentation exagérée" de votre histoire personnelle, de votre propre enfance?
Oui, sans doute. Exagérer, c'est un moyen de parler de soi sans en parler vraiment. En fait, je ne parle que de moi, mais d'une manière déformée. C'est très banal.

Vos personnages principaux sont toujours des solitaires, doutant d'eux-mêmes, complexés par rapport aux gens "normaux" auxquels ils voudraient tant ressembler, dont ils voudraient avoir l'assurance.
Dans La Sorcière, juste avant que le livre commence, on peut penser que Lucie a une vie ordinaire, peut-être ordinaire. Ce n'est qu'à partir du moment où ses parents se sont séparés que ça a commencé à aller mal dans sa propre existence, qu'elle a commencé à éprouver un sentiment d'étrangeté. Les circonstances font qu'ensuite elle se sent seule et nulle. C'est un être très ordinaire, sans talent particulier, sans doute un peu dépassé par les événements. Quelque chose me fascine chez ces femmes simples, mais qui se débrouillent pour mener leur barque parmi tant d'imperfections et de médiocrité.

Mais vous, vous ne vous sentez pas semblable à Lucie, singulière?
Toutes ces femmes que je fréquente ici, elles me sont en apparence comme des doubles. Extérieurement nous avons la même vie. Elles pensent que je suis une des leurs. Mais j'éprouve de la compassion pour elles qui ont cette vie si morne, qui par exemple n'ont pas cette chance que moi j'ai, de pouvoir lire, de pouvoir voyager parfois.
J'ai bien conscience de bénéficier d'une vie différente. Encore une fois, la force qu'il faut avoir pour vivre d'une façon ordinaire me remplit de respect, d'admiration. Ma singularité m'apparaît vraiment comme un privilège.

Propos recueillis
par Xavier Person

1 Aux Éditions de Minuit : Quant au riche avenir, 1985; La Femme changée en bûche, 1989; En Famille, 1991; Un Temps de saison, 1994.
Aux Éditions P.O.L : Comédie classique, 1987.

Xavier Person

   

Revue n° 017
(septembre-octobre 1996).
Commander.

Marie Ndiaye


Livres sur le site
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La Sorcière    
Quant au riche avenir    
La Sorcière    
La Naufragée
Providence
La Femme changée en bûche
Rien d'humain    
Tous mes amis    
Autoportrait en vert    
En famille
Papa doit manger
Comédie classique
Rosie Carpe
Un temps de saison
Les serpents
Comédie classique
La sorcière
Hilda
Un temps de saison (suivi de) La trublionne
Autoportrait en vert
Mon coeur à l'étroit    
En famille
Mon coeur à l'étroit
Trois femmes puissantes    
Les Grandes Personnes
Y penser sans cesse
Ladivine

 

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