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Erri de Luca
Interview
Erri De Luca : l'intimité comme expérience inépuisable


Erri de Luca

par Philippe Savary



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Ancien militant gauchiste, commentateur de la Bible, maoeuvre sur les chantiers, la Napolitain Erri De Luca est un écrivain en marge. Depuis son premier livre, publié en 1989, il tente de démêler les fils de sa propre histoire, métaphore douloureuse de toute une génération. Une oeuvre critique et intimiste, riche de pauvreté.

Erri De Luca : l'intimité comme expérience inépuisable

Après avoir sillonné les rues et les villes d'Italie, découvert la France et passé quelques mois en Afrique orientale, Erri De Luca se repose de ses vagabondages dans la grande banlieue romaine. Depuis 1988, il vit au milieu des paysages à une demi-heure de la capitale. L'endroit est retiré et les petites routes sinueuses se fraient un chemin, au son des criquets, à travers les talus et les parcelles agricoles. Un parcours sûrement apprécié de ces cyclistes quinquagénaires, habillés en fluo et équipés comme des professionnels, qui refont l'étape du Tour de France à leur rythme. La commune la plus proche est Cesano. Elle a la particularité d'abriter à la périphérie de son territoire un étrange hôte, un immense domaine muré de plusieurs kilomètres carrés sur lequel s'érigent des pylônes rouges et blancs. C'est de là que Radio-Vatican couvre le monde.

Dans ce décor champêtre, Erri De Luca habite une ancienne étable à boeufs, bâtie en pierre de taille, toute en longueur, partagée avec un autre propriétaire. On y entend, lorsque le vent se calme, le caquetage des oies du voisin. Dans cette silencieuse thébaïde qu'il occupe chaque jour de l'année depuis qu'il travaille sur un chantier fixe à Rome, il a planté des peupliers et même aménagé un semblant de terrain de football. Normal, nous sommes en Italie : le ballon rond ne connaît aucune frontière et a ce pouvoir magique de délier toutes les langues. Erri De Luca est resté un fervent supporter du Napoli.
Erri De Luca est un écrivain plutôt atypique de la littérature italienne. Le lecteur français a pu s'en rendre compte en découvrant ses trois premiers livres : Une fois, un jour (Verdier 1992, Rivages poche 1994), récit de son enfance napolitaine; Acide, arc-en-ciel (Rivages 1994), portraits de trois renoncements, trois épilogues des années utopiques (celui d'un ouvrier devenu militant terroriste, d'un missionnaire et d'un ami emprisonné sans raison); enfin, toujours en 1994 chez Rivages, Un Nuage comme tapis, dans lequel l'auteur explique son amour de l'hébreu et son interprétation de la Bible que cet agnostique parvient peu à peu à traduire. La double traduction aujourd'hui de Rez-de-Chaussée et En haut à gauche est une nouvelle variation de son intimité.
Les récits d'Erri De Luca, denses et menus -comme de longues lettres- dressent la validité d'une expérience singulière et plurielle. De son emploi de manoeuvre, il écrit des pages admirables sur le travail de force, de cette vie de chantier où la dignité humaine s'épuise et se gagne au fond des tranchées. De sa pratique quotidienne de l'Ancien Testament, il a appris le mot juste, et un peu de sa condition d'homme. De ses années gauchistes, il a gardé une marque indélébile, la fin d'une conscience collective, une longue litanie d'obsessions. De son enfance au pied du Vésuve, dans cette "ville immune, forge d'anticorps", installée sur "une mie de tuf trouée de grottes, de carrières souterraines, de canaux perdus", il s'est forgé une éducation sentimentale, nourrie des atrocités de la dernière guerre. Sa voix est donc plurielle car, écrit-il,"chacun de nous est une foule, même si, avec le temps, on préfère la simplifier jusqu'à la pauvreté d'une singularité. L'obligation d'être des individus, de répondre à un nom et à un seul, habitue la variété de personnes qui s'entassent en chacun de nous à rester silencieuse. Écrire aide à les retrouver."
Coïncidence. Le mot semble guider chacun de ses engagements. Lorsqu'Erri De Luca se lance dans le combat politique en 1969 aux côtés du groupe d'extrême gauche Lotta Continua, c'est simplement pour obéir à l'appel de sa génération : "Ce n'était pas mon destin. Mon copain de voyage n'était pas Lénine, mais Kerouac." Lorsqu'il termine la rédaction de Une fois, un jour en 1986, il offrira d'abord le texte à sa mère pour les fêtes de Noël. En 1989, à la veille de ses 40 ans, il acceptera ensuite cette première publication pour porter le livre à son père sur son lit de mort. Un seul éditeur aura lu le manuscrit. Enfin, lorsque pendant plus de deux ans, il sert de chauffeur pour acheminer de l'aide alimentaire et du matériel médicinal aux Musulmans de Bosnie, pour le compte d'un groupe de catholiques du Nord, il parle "de simple chance" qui lui a été offerte. C'est peut-être pour toutes ses raisons qu'il se considère comme un "écrivain de passage" : "Je deviens contemporain des pages aimées et non de mes années", se plaît-il à écrire.
La silhouette sèche et austère, le visage émacié, l'homme parle peu, mais sa parole fait autorité. Dans ses livres, chaque mot, chaque phrase semblent le fruit d'une lente macération, comme si l'écriture devait passer obligatoirement l'examen du temps. La façon qu'Erri De Luca a de raconter les choses déconcerte pas sa simplicité et sa fermeté. Mais la force et l'humilité de ses jugements le placent au-dessus des débats. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le quotidien catholique L'Avvenire (après une première expérience en 1993-94) lui a accordé cet été pendant quatre mois sa première page chaque jour : un feuillet de libre expression autour d'une phrase-clé, tirée de ses lectures.
Né en 1950, Erri De Luca passe toute son enfance à Naples, une enfance "insignifiante" muette et sans tendresse. "Mes parents se sont choisis mais ne se sont jamais aimés." Son père, docteur en économie, est intermédiaire d'affaires dans le secteur des fruits et légumes; sa mère travaille dans un commerce. Comme bon nombre de familles, tous deux ont subi le sort de cette bourgeoisie appauvrie par la guerre puis par l'occupation américaine. La ville, qui a abrité les rois, est réduite au rang de colonie. Le port, la principale richesse de Naples, devient la base de l'OTAN en Méditerranée. Les États-Unis imposent leur Van Thieu à la mairie et la contrebande devient le système économique dominant. Dans cette ville humiliée et rancunière, le jeune De Luca se sent à l'étroit. Enfant, preuve de ce manque d'espace, ses seules occupations se limiteront à écouter les comptes rendus des matches de foot à la radio, à jouer au bridge avec son père et à pratiquer le chant avec sa mère. Heureusement, il a la chance d'avoir un père qui lit. "Dans la maison familiale, il avait aménagé une chambre entièrement remplie de livres. Il se sentait humilié d'avoir été écarté de l'histoire. Sa dette, c'était d'acheter tous les ouvrages qui traitaient de la Seconde Guerre mondiale : lettres de condamnés à mort, de rescapés des chambres à gaz...".
Dans cette chambre, Erri De Luca construit son éducation sentimentale antifasciste. La lecture lui donne aussi la légitimité intérieure de se taire, "le livre agissait comme un matériel isolant et acoustique entre moi et la ville." À 12 ans, il connaît l'ordre précis des généraux exécutés lors du procès de Nuremberg. Adolescent, il découvre Ginsberg, Hemingway, Steinbeck et Camus. "Lui, il m'a mis des mots en bouche, m'a appris à prononcer des sentiments. Camus a une force naturelle dans les arguments" (plus tard, il découvrira Marguerite Yourcenar "parce qu'elle écrit merveilleusement bien"). Façon de se tenir compagnie, il prend aussi la plume pour écrire des fables sur les animaux, des récits sur les paysages, des dialogues avec une famille à qui il n'a jamais parlé...
À cette époque, son père le destine à une carrière de diplomate. Il l'envoie même étudier le français à l'Institut Grenoble à Naples. Mais le fils a d'autres idéaux : être sans-home. En 1968, le bac en poche, il s'enfuit de la maison, prend le train et atterrit à Rome à côté des premiers manifestants qui demandent le retrait des Américains du Viêt-nam et celui des Colonels de Grèce. "Je me suis retrouvé avec une génération de vagabonds comme moi, une génération qui m'a ouvert la bouche. Pour nous, le communisme c'était le plus petit dénominateur commun, l'invention d'une façon de vivre, l'expérience d'une vie commune. C'était un communisme qui ne dormait pas."
Erri De Luca est en fuite et a trouvé une résidence dans la lutte. Il en profite pour abandonner son prénom Harry (celui de son grand-père, d'origine américaine) pour celui d'Erri. Ces premiers amis, il les rencontrent dans les rues et les postes de police. À Lotta Continua, l'un des nombreux groupes d'extrême gauche, il est responsable de l'organisation des manifestations. Le mouvement est constitué d'ouvriers, d'appelés et d'étudiants (de l'École Normale de Pise, de l'Université catholique de Milan). Il est également bien implanté dans les prisons. L'objectif de l'organisation est de coordonner toutes les expériences de lutte, et d'attaquer les lieux publics où se logent les fascistes. L'insurrection permanente trouve ses premiers échos à la Fiat de Turin, symbole des symboles industriels. "Le droit syndical n'existait pas. La Fiat continuait d'embaucher des gens du sud recommandés par les paroisses pour éviter tout problème". Pour Lotta Continua, la violence publique doit contribuer à l'élargissement de la démocratie et au développement de la dignité ouvrière. L'Italie, durant "la stratégie de la tension", ressemble ainsi à une énorme caisse de résonance où tout semble possible. En 1969, certains demanderont la libération des fous ("un moment de psychiatrie démocratique") comme d'autres quelques années plus tard militeront pour le renvoi dans leur pays d'origine des animaux détenus dans les zoos... En 1973, "la grande lutte démocratique" permet de battre l'Église sur le terrain du divorce par voie référendaire. Mais à quel prix. Les attentats et les violences se multiplient. Le mouvement de révolte se radicalise. Les Brigades rouges, fondées en 1970, se spécialisent dans les sabotages (à la Fiat), les séquestrations et les enlèvements (le juge Sossi). En 1975, le gouvernement Moro adopte une série de lois particulièrement répressives : elle équivaut pour les agents de police à ouvrir le feu en toute impunité. En 1977, le ministre de l'Intérieur interdit toute manifestation publique. L'existence de Lotta Continua devient dès lors sans objet et le groupe se dissout en 1976 pendant les mois les plus chauds. Ne subsiste que le journal quotidien auquel Erri De Luca collaborait. Certains de ses militants intégreront des organisations plus dures comme les Noyaux armés prolétariens (NAP). "Je pensais que c'était la fin du monde. Je craignais que les gens passent dans la clandestinité. La lutte armée, c'est une dégradation de la violence publique. Il n'était pas possible pour moi de me cacher, de fuir les carabiniers. Pour Lotta Continua, les agissements de mouvements tels que les Brigades rouges étaient ridicules. D'un autre côté, j'étais soulagé de ne plus m'occuper des manifestations. Des jeunes gens mourraient dans ces défilés."
Pour rester dans la lutte ouverte et publique, Erri De Luca intègre dès 1978 la Fiat de Turin. "À cette époque, être à Turin, c'était faire partie d'un parti. Là où existait l'opposition ouvrière." Il y reste deux ans, jusqu'en automne 1980, lorsque la direction décide de licencier 24 000 salariés sur les 120 000 que compte le siège. "Nous avons bloqué l'usine pendant quarante jours. La population nous donnait à manger et nous apportait de quoi nous chauffer. Nous n'étions pas là pour vaincre, mais pour faire payer la victoire des autres le plus cher possible. Je me souviens de ces nuits où nous cherchions les lieux où se réunissaient les milices de la Fiat. C'était des affrontements sauvages. Ce sentiment d'avoir perdu me faisait tirer encore plus fort sur ces ouvriers miliciens qui voulaient travailler. Je ressentais du dégoût."
Pour Erri De Luca, comme pour l'ensemble de sa génération, les douze années de lutte s'arrêtent devant les portes de Fiat-Turin. "Ce fut la dernière fois que le pronom "nous" eut une consistance nationale." De ces années de plomb, certains de ses camarades connaîtront la prison, d'autres l'exil. Lui, "sans champ, ni choix" devient un ouvrier "forcé et seul". Après la lecture de l'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain d'Edward Gibbon, il poursuit son métier de manoeuvre sur un chantier à Naples après le tremblement de terre de novembre 1980; puis se rend un an France où il démolit entre autres les tribunes du stade de Colombes. Son séjour s'interrompt à la suite d'un long contentieux avec son patron pour des mois impayés. En 1983, il s'engage en Tanzanie au sein d'une organisation humanitaire catholique laïque. Le projet consiste à installer des éoliennes pour développer l'approvisionnement d'eau dans les villages de la brousse. "C'était l'illusion d'être utile, de me désintoxiquer du travail salarié. Mais je n'ai pas résisté, le corps m'a trahi." Atteint de malaria et de dysenterie, six mois après son arrivée, il quitte l'Afrique, "cadavérique". Mais il n'aura pas tout perdu. C'est là-bas qu'il découvre sa grande passion : l'Ancien Testament et les premières grammaires d'hébreu. "Pour beaucoup, la Bible est un texte sacré. Mais ce qui me touche plus que cette valeur en soi, c'est le sacré qui s'est ajouté, l'oeuvre des innombrables lecteurs, commentateurs, savants qui ont consacré à ce livre le plus clair de leur vie. Le sacré de la Bible est devenu, à travers eux, une civilisation."
De retour en Italie, il poursuit son métier d'ouvrier itinérant et la rédaction de son premier texte, Acide, arc-en-ciel, qu'il avait commencé en 1976 à la dissolution de Lotta Continua. Il découvre également les joies de l'alpinisme sur les "tours rouillées des Dolomites". À Rome, il s'inscrit à une école d'escalade. Au contact de la paroi, il tente même des "solitaires intégrales", ces ascensions sans aucune protection : "Maintenant je sais que le départ et l'arrivée sont deux prétextes et un seul embarras. Ce qui compte c'est d'aller, d'être dans le courant de sa propre solitude exposée, inutilisable à toute visée."
De sa solitude, De Luca a tiré quelques commandements itératifs qu'il distille au gré de ses récits, comme autant d'enseignements sur la pauvreté et la richesse de sa propre condition. Partagé entre son métier d'ouvrier, la Bible, l'écriture et l'escalade, Erri De Luca tente de trouver un peu d'apaisement, sans rien attendre, sur les cendres de sa propre histoire. "On est étranger à l'endroit même où on est né. Là seulement il est possible de savoir qu'il n'existe pas de terre de retour."

Philippe Savary

   

Revue n° 017
(septembre-octobre 1996).
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