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Erri de Luca
Interview
Je veux juste défendre une émotion


Erri de Luca

par Philippe Savary



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Erri De Luca écrit dans le sillon des vies douloureuses qui l'ont précédé. Il n'est ni chroniqueur, ni essayiste. " En Hôte embarrassé " de ce siècle de fracas, il n'en a retenu que " des signes ". La Bible, le yiddish, la langue italienne, la littérature, le métier d'ouvrier : quelques repères d'un homme à la recherche de ses origines.

" Je veux juste défendre une émotion "

Erri De Luca est un écrivain au profil peu ordinaire. Il ne participe pas aux mondanités, remises de médailles, ni ne foule les plateaux de télévision, pourtant si accueillants en Italie. En accord avec son éditeur, il ne souhaite pas non plus s'aligner dans la course aux prix. Peut-être juge-t-il son entrée en littérature un peu tardive, lui recommandant quelque discrétion.

La vente de chacun de ses titres atteint néanmoins les vingt mille exemplaires dans la péninsule. Une belle audience qui le laisse presque songeur. Ainsi, est-il tout surpris qu'on vienne lui rendre visite, chez lui, le soumettre à la question. "Je suis trop pris au sérieux. Tout cela est disproportionné. Je n'écris rien. Ce ne sont que des notes", dit-il sans malice, l'oeil presque furieux. Dans Rez-de-chaussée, un texte s'intitule "Questions". Il s'adresse au journaliste. "On interroge celui qui écrit des livres car on lui concède le privilège d'une certaine sagesse", note-t-il. "D'habitude, il en est ainsi et les interviews des écrivains pullulent de réponses profondes. Ce n'est pas mon cas, à leur place se présentent des improvisations dominées par un marasme acoustique de voix intérieures : des bruits obscènes même, des claquements de trictrac, des sifflements de vendeur de taralli et de cacahuètes, des marmites de sauce qui bouillottent doucement, des grands-pères à roulettes (...) L'invité venu avec son cahier note la salade mixte des réponses. Il demande si elle est le fruit de solitude. Comment est-il possible de parler de ce tapage : c'est au contraire une multitude." Erri De Luca s'est prêté à l'exercice avec une extrême cordialité, dans un français parfait, au léger goût de safran. Voici donc cette "salade" servie dans un premier temps à l'ombre d'un amandier.

Votre travail d'écrivain est marqué par l'histoire douloureuse de ce siècle. À quoi sert l'écriture, à préserver cette mémoire ou à mieux l'oublier?
Je ne me sens pas le rang de faire cette distinction. C'est une question centrale pour tout écrivain engagé. Moi, je suis quelqu'un qui écrit seulement des récits, des histoires personnelles. Mes livres sont des lettres que j'envoie. La librairie serait une sorte de poste restante. Lorsque je parle du travail dans la tranchée, je transmets au lecteur l'oeil de l'ouvrier dans ce trou, le détail de ce désespoir de bête. Écrire des histoires, ce n'est pas substituer la vie, c'est transmettre le bout d'une émotion commune. Je veux seulement sauver un morceau de cet inutilisable pour éviter le gaspillage. L'histoire, c'est seulement la confection qui sert à garder quelques restes insignifiants, comme la surprise dans un oeuf de Pâques. En tout cas, je suis très favorable à l'oubli. Je donne la perte pour sûre. Cet été, ce fut le vingtième anniversaire de la dissolution de Lotta Continua. Une belle date à oublier.
Votre génération a été confrontée, malgré tout, à de nouvelles responsabilités.
Toutes les générations ont vécu avec une discrète quantité de destruction assurée : guerres, pestilences. Nous qui sommes sortis des générations des antibiotiques, nous qui sommes un surplus de l'humanité, nous avons eu cette chance d'être détruits tout d'un coup et tous ensemble. Nous avons vécu avec cette possibilité d'effacement simultané, et cela ne nous a pas empêchés de faire des projets. La menace nous a permis de regarder au-delà de l'obstacle. Cette menace nous a donné un peu de sel à la salive. Nous avons été la génération la plus impliquée dans la connaissance des autres (développement des affaires étrangères). Je crois que nous avons été une bonne génération. Nous avons réagi spontanément, peut-être aussi par esprit de contradiction.
Quel regard portez-vous sur la génération actuelle? Vous n'êtes pas très tendre...
C'est une génération qu'il faudrait étudier du point de vue de la psychologie de masse. C'est la première génération qui pense qu'elle a de bonnes raisons de mourir dans son lit. Mais je me garderais bien de lui donner des conseils. Est exemplaire la vie des autres, pas leurs conseils. À la rigueur, il faudrait plutôt conseiller les gens du pouvoir. Une entreprise difficile : leur raison de vivre est de durer le plus longtemps possible.
N'avez-vous pas l'impression d'être un moraliste?
Je suis plutôt acide. Le moraliste, c'est une espèce de pétrole raffiné. Moi, je suis plutôt un produit résiduel de la raffinerie. Je n'entre pas dans le filon, l'efficacité combustible. Je ne suis pas un produit vendable. Le moraliste devrait être irréprochable. Je ne veux pas être un exemple. D'ailleurs, je me retourne et il n'y a personne derrière moi. J'ai aussi une idée trop noble du moraliste. Je pense à Camus ou Cioran. Je n'ai pas de position à défendre, seulement une juste émotion. Ce ne sont que des manifestations d'humeur.
Dans Rez-de-chaussée, les occasions ne manquent pas de manifester vos humeurs. Ainsi à propos de la langue italienne.
Si on considère que la vitalité d'un pays se mesure à la vitalité de sa langue, l'Italie est mourante. Aujourd'hui, la langue polonaise, avec son cépage slave, est plus importante que l'italienne. Nous n'avons pas réussi à la transmettre. Ce n'est pas un hasard si aucun écrivain d'origine étrangère choisit l'italien. À la fin du XIXe siècle, début XXe siècle, des millions de personnes ont émigré. De ces lieux où ils ont bâti leur vie, rien ne nous est revenu. Même les gens que l'on a accueillis ne savent pas parler correctement l'italien. C'est une question de générosité de l'accueil. Contrairement à la France, nous démontrons que nous refusons le métissage.
Aujourd'hui en Italie, un indice de culture, c'est intégrer le maximum de termes anglo-saxons dans son discours. Lorsque vous consultez les offres d'emplois, tous les postes proposés sont libellés en anglais...
La langue est une question de fierté nationale pour laquelle nous sommes très peu sensibles. En plus, ceux qui se plaignent sont traités de fascistes car Mussolini avait créé une loi pour préserver la langue nationale. Ainsi, jusque dans les années 60, le terme sandwich était banni. On le remplaçait pas tramezzino qui veut dire littéralement "petit entre moitié". L'obligation aussi d'utiliser des noms de baptême italien. Le mien était Enrico. Comme quoi Mussolini avait mené une politique de la langue!
Quel avis avez-vous sur la littérature italienne?
Il n'y a jamais eu de grands écrivains italiens, seulement de grands écrivains de province comme Giorgio Bassani avec Ferrare, Vasco Pratolini avec Florence, Elsa Morante avec P. la ville de Mensonge et sortilège. D'ailleurs, quand on aime la Bible, on ne peut aimer la littérature italienne. Elle est trop mineure. Le XXe siècle est un siècle de boucherie et de charlatans, une période idéale pour la poésie et non pour la prose. Le grand livre de la Shoah a été écrit par un poète, celui de la Russie par Pasternak ou Tsvetaïeva, celui de l'Allemagne par Rilke. Et parmi ce siècle de poètes, l'Italie a joué un rôle mineur. Je garde à la rigueur quelques poèmes de Ungaretti écrits dans quelques tranchées de la Première Guerre mondiale.
En vérité, les livres des autres ne me sont pas très importants. Je ne lis que les livres qui ont passé l'examen du temps.
Que vous apporte la lecture de la Bible?
L'hébreu a changé ma vie. Avec l'hébreu, je pouvais faire n'importe quel métier. Grâce à son étude, j'étais moi-même une communauté. Pendant les années de révolte, mon intimité était le "nous". Maintenant, c'est l'hébreu. Je lis la Bible une heure tous les jours avant de sortir. Je ne veux pas m'inscrire dans une quelconque foi, dans une quelconque communauté.
Quand vous écrivez "La foi des autres m'a suffi", que voulez-vous dire?
La vie des hommes de foi me démontre qu'ils ont raison, qu'ils ont une force que je ne connais pas. Je ne vois pas Dieu dans leurs écritures, mais les traces de Dieu. J'écris donc à eux, mais je n'ai pas accès à la source principale. Je suis un lecteur de surface. Je m'arrête à la première manifestation des mots. Je ne comprends pas toujours pourquoi ce mot a été choisi, ni toujours la méthode utilisée, mais je suis tombé amoureux de cette langue inépuisable qui décrit cette étrange autobiographie de Dieu.
Vous êtes bien seul à vous intéresser à la Bible.
Mais l'église n'a jamais fait efforts pour la faire connaître. Elle a toujours été méfiante, suspicieuse car toutes les hérésies ont été bâties à partir de la Bible. Sa divulgation, c'est une renaissance récente pour l'Église. On sait aujourd'hui que le Pape aime le son littéral de la Bible.
Vous aide-t-elle à écrire?
Non. Je ne peux pas donner à la Bible cette charge. Mais dans la Bible, j'ai trouvé une force naturelle, une valeur naturelle des mots. Quand nous lisons : "Dieu dit : que la lumière soit. Et la lumière fût." On se demande : "Pourquoi il parle? À qui il parle?" Il parle à personne. Ce sont ses mots qui font venir la lumière. Quand un ange se présente devant une femme pour lui annoncer qu'elle sera mère, ce n'est pas une prévision, c'est la fécondation. Les mots, ce sont la fertilité. Mon écriture ne pourra jamais créer le monde. Mes mots à la rigueur peuvent décorer le monde. Les livres, pour moi, c'est la décoration d'un monde déjà créé.
Toutes vos phrases semblent dégraissées, précises. Comment travaillez-vous?
J'écris souvent mais pas longtemps. J'arrête dès que la tension monte. Si je laisse exprimer la tension, il ne me reste plus rien à brûler. Je ne parle pas là de qualité littéraire, mais de mon goût à revenir sur l'histoire. C'est une sorte de coïtus interrompus. Je passe ainsi beaucoup de temps à recopier. Mais le style est secondaire. C'est le vocabulaire qui est source d'inspiration. Il aide les idées et les fait naître. Le style, pour un maçon ou un ébéniste, c'est la combinaison du maximum de résultat avec le minimum d'effort, quand tout le geste économise son énergie sans rien perdre en efficacité.
Dans vos livres, vous donnez plus d'importance à la tradition orale qu'à la trace écrite. Quelle supériorité attribuez-vous à l'oralité?
La tradition orale précède les contes écrits, comme la poésie précède la prose. L'oralité des histoires a cette grande possibilité de s'enrichir et de se confronter aux gens qui écoutent. Ils peuvent interrompre le récit, le faire reprendre. Mais il y a des périodes de l'Histoire (guerre, épidémie) à la suite desquelles l'oralité s'appauvrit. À ce moment, l'écriture donne la préfiguration de toute cette richesse. La Bible est la forme définitive de toute la tradition orale. La Bible en hébreu était écrite sans voyelles. Les Romains ont ensuite ajouté les voyelles de peur de perdre la tradition orale.
Vous avez appris également le yiddish. Est-ce un nouvel engagement?
J'ai appris le yiddish après être allé à Auschwitz. C'est ma seule réponse à l'infamie de ce siècle, l'une de mes seules démarches volontaires, une décision arrogante et inévitable. Une façon de lutter contre mon impuissance. Je crois que la résurrection est inscrite dans le code génétique de toutes les langues. Aujourd'hui, je peux lire Peretz et Singer dans leur langue brûlée. Le yiddish comme le napolitain est une langue de la fraternité : une langue féminine, pleine de dénominatifs, de jurons, de comptines. C'est une langue idéale pour se disputer.
Mais ce n'est pas un nouvel engagement. Mon seul engagement volontaire s'est terminé devant les portes de la Fiat en 1980. A partir de là, j'ai commencé à être expulsé d'un peu partout. J'obéis à des coups. Je suis en quelque sorte une balle de flipper qui évite de tomber dans le trou.
Pourquoi continuez-vous votre métier d'ouvrier. Dans En haut à gauche, une phrase dit : "Ce qui m'attire dans le métier d'ouvrier, c'est uniquement le désir de continuer à le faire jusqu'à mon dernier jour."
J'ai fait ce métier par nécessité. Après toutes les années de lutte, je me sentais inutilisable. Cette citation, c'est la traduction très littérale d'une phrase de Kafka tirée du Château. "Qu'est-ce qui m'a poussé dans un endroit si sombre, sinon le désir de rester." C'est un paradoxe qu'il a appris du Talmud et que j'ai adapté à mon travail. Je crois que c'est une belle mort de finir sur le lieu travail. C'est ça le dernier jour.

Propos recueillis
par Philippe Savary

Philippe Savary

   

Revue n° 017
(septembre-octobre 1996).
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