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Richard Morgiève
Interview
Richard Morgiève : le risque de l'authenticité


Richard Morgiève

par Alex Besnainou



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Hormis ses romans policiers, Richard Morgiève publie avec Mon Beau Jacky son septième livre. Un livre déchiré et ironique, explorant avec violence et douceur des territoires bouleversants et dérangeants, ceux de l'âme mise à nu. Un homme pur, vu de face.

Richard Morgiève ("J'ai quarante-six ans et je suis fragile") est un auteur irritant. Récemment, à l'occasion de la sortie de Mon Beau Jacky, un journaliste l'a traité de "démagogue" et un autre "d'auteur écrivant pour gagner sa vie". Effectivement, Morgiève écrit pour gagner sa vie, mais pas au sens où on l'entend généralement, il cherche dans l'écriture la vie qu'il a perdue quelque part dans son enfance troublée, (à treize ans, il est orphelin, suite à un cancer de sa mère et au suicide de son père), ou dans son adolescence (dealer de faux haschich entre autres activités) ou encore ailleurs et cela n'est pas notre problème.

Chacun a l'existence qu'il peut et le lien entre Richard Morgiève et nous autres lecteurs, ce sont ses livres, de plus en plus extrêmes, de plus en plus décalés, de plus en plus uniques. Point de pathos chez lui, aucun maquillage. Depuis Des Femmes et des boulons, son premier roman de littérature "générale", il cherche à extirper à chaque mot sa substance propre, sorte de note qui fait résonner en nous une corde sympathique dont on ignore parfois même l'existence. Il démolit littéralement les phrases pour qu'elles expriment sans aucune contrainte une force venue d'ailleurs, hors conscience. Il quitte le réel sans regarder en arrière. Fausto est un conte de fée, un pied de nez à la fatalité, Sex Vox Dominam une pulsion sexuelle sadomasochiste à l'état brut, Mon Beau Jacky une litanie amoureuse d'un homme pour sa soeur. Son autobiographie est éclatée dans ses divers écrits même si Un petit homme de dos condense dans une beauté troublante son passé oscillant entre les souvenirs et l'imaginaire. Ses livres vivent parce qu'ils respirent d'un souffle qui peut varier de la douceur et du calme au halètement le plus désordonné. Il a trouvé la force d'écrire dans "ce qu'il avait de plus misérable en lui parce que c'est l'endroit où se situe la véritable beauté".
Edmond Jabès, dans Le Livre des questions, écrit : "Qu'est-ce qu'un écrivain? Un homme de lettres? Non pas, mais une ombre qui porte un homme."

Vous paraissez marginal, comment vous situez-vous dans le paysage littéraire?
Comme je suis orphelin, j'ai tendance à être paranoïaque. Au fond, je n'ai pas de place, comme tout un chacun d'ailleurs et c'est peut-être ce que je cherche en écrivant. Mais pas socialement. Cela n'a pas de sens. C'est très personnel d'écrire. En même temps, paradoxalement, il y a la volonté secrète d'être lu. C'est une question que je me pose et qui me perturbe. Je ne sais pas. Mais c'est sûr qu'on ne doit pas vendre son image. Ne pas tomber dans le piège. Enfin, essayer. J'écris pour établir moi-même mes propres règles, n'ayant jamais pu adhérer à celles des autres. Et puis, j'écris aussi pour transmettre l'histoire de ma famille, pour donner du sens à ce formidable chaos qu'a été mon enfance.
Nommer les choses, c'est les faire exister?
J'ai écrit un roman, Andrée, sur ma fille, pour ma fille. Or elle s'appelle Margot, Andrée est le prénom de ma mère. C'était un moment où j'étais dans une dépression terrible, il me semblait que je n'étais plus capable de rien. À côté de mon ordinateur, j'avais la photo de ma fille. Je me suis laissé guider par ses yeux, et là c'est parti. Je n'avais pas donné le nom de ma mère à Margot, j'ai cru que c'était une faute, ce n'en était pas une, ça m'a permis de lui donner un livre et de redonner vie à ma mère.
Et vous, qui vous a donné un livre? Quels sont les auteurs qui ont modifié votre existence?
En France, il y a deux auteurs qui m'ont profondément marqué, un inconnu qui s'appelle Jean Douassot et l'autre c'est Calaferte, mais pas le Calaferte de Rosa Mystica, qui est une merde épouvantable de mon point de vue, un gâchis de sa pureté, mais celui du Requiem des innocents. Pour en revenir à Douassot, c'est un auteur qui a fait une oeuvre énorme en volume de pages et en volume de sentiments et qui est inconnu. Cela m'a permis de relativiser un certain échec personnel et de calmer mon ego car Douassot a un talent énorme et ce talent, on ne peut pas le lui retirer. Ses bouquins seront redécouverts un jour, j'en suis sûr. Cela m'a fait comprendre qu'au fond c'était obscène de vouloir vendre des livres ou plutôt qu'à partir du moment où le mobile de l'écrivain était de vendre des livres, forcément l'écriture était nulle et non avenue.
Dans la littérature française contemporaine, les auteurs veulent paraître intelligents. Un auteur est peut-être un imbécile, peut-être quelqu'un d'intelligent. Cela ne m'intéresse pas. Arno Schmidt, et d'autres aussi certainement que je ne connais pas, est peut-être là pour me faire mentir. Quand on le lit, on est en état de lévitation. Son oeuvre n'est pas dans le paraître, mais dans l'être.
C'est peut-être votre cas aussi, cette volonté de ne pas vouloir paraître mais de rechercher l'être au plus profond?
C'est ce que je veux, mais moi, disons que je ne suis pas intelligent. Ce que je veux faire, c'est de la littérature brute qui en rien ne fait référence à l'intelligence.
Pourquoi dites-vous que vous n'êtes pas intelligent?
C'est un peu une provocation lorsque j'énonce cela, mais j'en suis profondément persuadé. Je n'ai pas fait d'études, j'ai une culture d'autodidacte et cela m'a permis de développer autre chose, de m'intéresser exclusivement aux sentiments donc à l'essentiel des personnages et à une enveloppe un peu plus générale qui serait les situations. Ma seule volonté en littérature est la volonté hystérique d'être le meilleur de ce que je puis être. Mes premiers romans, les policiers, n'étaient que de la merde.
Il y avait quelque chose qui était en dissonance avec vous?
C'était des tentatives pour moi de montrer que je savais écrire, et montrer, ce n'est pas très intéressant, c'est naïf. J'ai alors arrêté d'écrire parce que je trichais. Les auteurs de policiers de ma génération étaient des tricheurs car ils se servaient du roman policier pour accéder à autre chose, pour traverser la rivière et faire de la littérature propre en se servant de leur nom obtenu en littérature policière. Manchette qui ne faisait pas de cadeau les a d'ailleurs vilipendés. Moi, je n'avais pas de nom et surtout un malaise profond par rapport à ce que j'écrivais. J'ai donc changé de littérature pour être parfaitement honnête. Pouvoir écrire ce que je voulais sans me servir d'artifices.
Est-ce que vous saviez vraiment ce que vous alliez écrire? À la lecture de vos romans, on a l'impression que vos mots s'imposent d'eux-mêmes au fil de la plume, sans réflexion préalable.
C'est juste que je ne savais pas ce qui allait m'atterrir sur la tête. Lorsque je me relis, je me dis que je ne suis pas le même homme. C'est vrai que les livres viennent en moi, j'écris en écriture automatique. Les livres montent du fond vers la lumière. Ils apparaissent à mon insu. L'expérience la plus forte a été mon dernier livre qui m'a littéralement brisé car j'ai eu conscience du livre après l'avoir fini. Et même maintenant, je n'en suis pas encore remis. Je ne peux pas parler d'état mystique car je ne sais pas exactement ce qu'est le mysticisme, mais une sorte d'énergie pure qui prend possession de moi, qui court-circuite la raison et la conscience. Je ne peux plus supporter un ensemble de phrases qui aurait un sens de joliesse. Beaucoup d'auteurs veulent prouver qu'ils savent écrire, qu'ils sont cultivés par une série de références codées et font montre d'une immense complaisance envers le lecteur pour que ce dernier se sente reconnu et en haut de chaque page, c'est écrit : lecteur, tu es intelligent, je t'aime, on a tous les deux une machine à laver Miele et une voiture Saab, n'est-ce pas qu'on se comprend tous les deux? Cette attitude est très fréquente. Personnellement, je voudrais arriver à ce que l'histoire et les mots entrent en osmose totale; qu'il y ait fusion, j'étouffe de plus en plus lorsque la phrase est préformée.
On parle beaucoup de cassure de style à votre égard depuis Sex Vox Dominam, mais la lecture de vos romans donne une impression de cohérence totale dans le style. On a plutôt envie de parler d'évolution. Vous semblez descendre de plus en plus dans vos profondeurs et chaque strate met à nu le même homme à travers l'écrivain et ses mots.
Je le pense aussi, mais ce n'est pas à moi d'analyser ce que je fais. Mon travail en globalité est inconnu du public. Mon roman Des Femmes et des boulons s'est vendu à 96 exemplaires. De temps à autre, j'ai des poussées médiatiques comme pour Un petit homme de dos, même si la première édition a été un échec commercial, mais les critiques ne suivent pas mon travail et en restent souvent à une vision ponctuelle. C'est vrai que j'ai une cohérence. On a dit pour Sex Vox Dominam que c'était un livre dur. Pour moi, c'est faux. Mon roman précédent, Cueille le jour est beaucoup plus violent mais ce n'est pas à moi de le dire, c'est au lecteur de comprendre ce qu'il lit. Je n'essaie pas de m'imiter, et c'est en me "désimitant" que je trouve ma cohérence.
Est-ce que pour Sex Vox Dominam, il n'y a pas risque d'erreur de lecture en se focalisant sur la pornographie?
C'est ridicule de dire de Sex Vox... qu'il s'agit d'un roman pornographique, c'est juste un livre qui parle de sexe. C'est très important de parler de sexe, et je n'ai certainement pas fini d'ailleurs. J'ai mis au monde un personnage affolé par le sexe, et la littérature est le différentiel entre ce personnage et le sujet. J'essaie de ne pas passer par le conscient pour écrire mais de frapper directement à l'essentiel qui est impossible à définir. Pour cela il faut qu'il y ait un lien intime entre les mots et les phrases, lien qui nécessite parfois de déconstruire la structure traditionnelle. J'essaie que mes phrases palpitent. Si cela palpite, c'est qu'il y a une âme. Il y a plein de techniciens du style, mais franchement ce n'est pas mon problème. L'écriture est un acte qui va au-delà de la technique. De l'ordre de la vie même. Comme le sexe.
Quel est le noyau qui a explosé pour donner naissance à
Mon Beau Jacky?
J'ai pris ce livre en pleine figure. J'avais d'abord écrit un roman de trois cent cinquante pages. Ma femme m'a dit que ça n'allait pas mais qu'il y avait dedans quelque chose de pur qu'elle n'arrivait pas à cerner. J'ai cherché encore et encore le mensonge de mes mots et lorsque j'ai compris, j'ai fait Mon Beau Jacky en quatre jours. Dans un état de transe. J'ai mis le doigt sur le coeur et j'ai appuyé jusqu'au sang. La mort du personnage Nina me tuait moi littéralement. J'étais viscéralement impliqué. Par résonance certainement avec toutes les morts vécues. Celle de ma mère et celle de mon père. C'est un livre très spécial qui navigue entre le conscient et l'inconscient. Je ne l'ai pas retouché. C'était comme un secret longtemps caché qui jaillissait soudainement.
Il y a dans tous vos livres une sorte de désespoir ironique.
J'ai mis beaucoup de temps à quitter l'idée de mort. Mon père s'est suicidé et c'était un modèle. J'étais au-delà de la fascination. Je ne sais pas exactement pourquoi je ne me suis pas suicidé, mais le fait est. J'ai tout de même gardé ça en moi en tant qu'écrivain et en même temps j'ai rencontré beaucoup de gens plein de joie et d'auto-dérision et j'ai intégré cette façon d'être. On a tous besoin d'auto-dérision. Vraiment. (Un moment de silence puis un éclat de rire). En réalité, j'ai raté ma vie, j'aurai dû être acteur comique. (Nouveau silence.) Dans Mon Beau Jacky, tout est très noir, mais j'ai toujours pensé que Jacky est un ange et je ne mesure pas les effets que ça peut faire sur la suite de ce que j'écris. Je suis sûr qu'il va rejaillir dans mon écriture, et qu'il agit même dans ma vie. L'être Jacky est un être magnifique et il mérite tellement mieux que ce qu'il a eu que je suis persuadé qu'il y a une action en cours. Je suis fou, non?
C'est difficile de ne pas mentir?
Je suis passé très près d'être complètement mythomane. Les deux dernières années de la vie de papa ont été un enfer et je ne pouvais plus supporter mon monde alors j'ai menti de plus en plus aux autres pour préserver mon père que je ne comprenais plus. Le mensonge s'est mis alors à m'attirer de plus en plus comme une drogue. C'est pourquoi il ne faut plus que je mente, c'est une lutte permanente contre un besoin très fort que j'ai eu. Dans la vie, on ment toujours un petit peu, dans un livre, c'est trop grave. Pour rien au monde, je ne voudrais écrire un mot qui ne soit non pas vrai, la vérité n'a rien à voir là-dedans, mais juste. J'avance démasqué. Je voudrais que ce que j'écrive soit plus grand que ce que je suis. Je me suis sommé d'être le plus beau possible. Il y a plein de choses que je n'ai pas faites pour ne pas déroger à cette règle, pour ne pas compromettre mon âme. Je continue à écrire comme si j'avais tout à perdre.
Je peux vous montrer quelque chose?
(Richard Morgiève se lève, traverse un couloir, ouvre la porte de sa chambre capharnaüm. Au-dessus de son ordinateur, sur le mur blanc, un magnifique tableau représentant une très jolie femme.)
Ma mère.
Richard Morgiève a déjà montré ce tableau à d'autres journalistes.
N'empêche.
Pendant une seconde, le temps s'est arrêté.

Mon Beau Jacky
Richard Morgiève

Calmann-Lévy
138 pages, 82 FF

Alex Besnainou

   

Revue n° 018
(décembre 96-janvier 97).
Commander.

Richard Morgiève


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