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Hervé Prudon
Interview
Hervé Prudon : les héros n'existent pas


Hervé Prudon

par Alex Besnainou



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Après une interruption de quelques années, Hervé Prudon revient dans le polar avec la par de Nadine Mouque quelques mois. Depuis ses romans noirs s'enchaînent à un rythme soutenu. Redéfinon du polar.

Ses deux petits derniers, Vinyle Rondelle ne fait pas le Printemps à la Série noire et Ouarzazate et mourir aux éditions Baleine dans la série Le Poulpe sont sortis quasi-simultanément. À leur lecture, on peut se demander si Hervé Prudon est vraiment un auteur de polar. Il est inutile de chercher une intrigue ni une chute dans ses livres. Il écrit en "désespéranto" d'étranges histoires qui n'en sont pas où flotte une curieuse sensation paradoxale d'irréalité et de vérité profonde.

Jouant sur les sonorités des mots, sur les digressions philosophiques, il se situe délibérément en marge de la normalité du roman policier. Tour à tour nègre, dépressif, alcoolique, sobre, journaliste et maintenant père de famille cocooneur, Hervé Prudon reprend à son compte la phrase de Léonard Cohen : "Les gens attendent la pluie, moi je sais que je suis déjà trempé". À partir de là, tout lui est permis, même d'écrire formidablement bien.

Vous avez publié Ouarzazate et mourir dans la série Le Poulpe dont Jean-Bernard Pouy est l'instigateur, et on est frappé à la lecture de votre contribution par la différence d'atmosphère et d'écriture avec les autres romans de la série.
Je ne sais quoi penser du Poulpe. Quand Pouy a lu mon manuscrit, il m'a traité de tueur de Poulpe, mais je l'avais prévenu, il savait à quoi s'en tenir. Je trouvais que les quinze autres qui étaient passés avant moi étaient extrêmement révérencieux. On ne voyait qu'une tête. On tombe dans le S.A.S. et qu'il soit de gauche ou de droite n'a presque plus d'importance. Ce qu'il y a d'intéressant dans ce concept de même personnage repris par plusieurs auteurs, c'est qu'on peut en faire n'importe quoi. Moi, je l'ai descendu de l'intérieur. On ne trouve jamais de héros dans le polar. S'il y en avait dans la rue, on peut se dire que ça existe, que c'est réaliste. J'ai déjà un style suffisamment irréaliste pour que le reste soit à peu près plausible. Le personnage du héros pour moi ne l'est pas du tout. Depuis Mai 68, à part Manchette, on n'a affaire qu'à des justiciers de gauche qui font régner une sorte d'ordre moral de gauche. C'est se faire plaisir à bon compte.
Ce n'est pas nouveau cette conception pour vous du polar, déjà dans Tarzan Malade, qui a plus de quinze ans, on trouve la phrase suivante : "Les vrais héros sont dans d'autres polars, moins ringards."
Je préfère ce qui est pékin moyen, victime. Mon Poulpe à moi est plus sympathique, il y a une sorte de remise en question, il est sur la bonne voie, on pourrait dire. Il faut dire aussi que le polar n'est pas ma tasse de thé non plus. J'y suis revenu par hasard. J'ai travaillé à Épinay-sur-Seine, ça m'a amené à redécouvrir la banlieue que j'avais quittée depuis vingt ans et le changement radical m'a sauté à la figure. J'ai eu envie d'écrire quelque chose de sérieux là-dessus, et puis, je me suis dit que ça ne serait pas honnête, je ne connais pas les blacks, les Maghrébins, les Turcs, les flics, les beaufs. Je ne pouvais que fantasmer à partir d'un personnage bizarre. La banlieue n'est pas pittoresque, il n'y a rien à décrire, il n'y a que du dialogue. Et ce dialogue, si on l'entend en direct, c'est intéressant mais si on l'écrit, c'est nul. Il faut tout réinventer pour rendre la banlieue vivante par les mots et surtout pas par l'image. C'est là où on est au coeur d'un travail d'écrivain.
Justement, vos dialogues sont très littéraires, très philosophiques et passent très bien dans la bouche de vos personnages de banlieue.
Parce que c'est englobé dans un rythme du récit, on part sur quelque chose et hop, on dérape dans le dialogue, on rit sans rire, on écrit au troisième degré. C'est ce qui est intéressant dans le polar. La banlieue, c'est la forêt alors que Paris est plutôt la maison où l'on est bien chez soi. Ceux qui ne vivent pas en banlieue la fantasment. La Série noire est une sorte de fantasmagorie. Dans Nadine Mouque le personnage dont on me parle le plus, c'est le Portugais volant. Hélène, d'Hélène et les garçons on ne sait même pas si c'est la vraie ou la fausse. Dans mon esprit, c'était la vraie au départ mais j'ai préféré en faire quelqu'un d'un peu plus plus piquant.
Vos intrigues sont très particulières, ce sont plus des enchevêtrements d'états d'âme que des scénarios bâtis sur une cohérence d'actions.
C'est très net. Dans Tarzan malade qui était sorti aux éditions des Autres, mon éditeur m'avait fait remarquer que sur chaque chapitre de dix pages, il y en avait neuf de digressions et une seule d'action. Par le cinéma et par la télé, on peut montrer tout ce qui est comportement, ce qui est intéressant dans l'écriture, c'est d'écrire ce que l'on ne peut pas voir. C'est pourquoi j'écris à la première personne, c'est à la fois "poétique", hilarant et le plus vivant possible. Une caméra peut bouger mais jamais entrer à l'intérieur d'une tête. Tout commence et tout finit là-dedans. On peut très bien faire un livre sans héros qui tire les ficelles, qui soit au-dessus de tout le monde.
Vous êtes très loin de la génération d'auteurs de polar anciens maos et politiquement engagés.

Effectivement. Je crois que je suis simplement lucide. Tous ces auteurs ont une vision du monde extrêmement politique et qui est presque politique politicienne. Je vois dans cette attitude le côté mécanique et pas le côté humain. Ils ont toujours tendance à vouloir le bonheur des gens malgré eux. Ils magnifient toujours le prolétariat qui n'existe plus dans le sens où il existait il y a encore vingt ans. Le cinéaste anglais Ken Loach a déclaré récemment : "C'est dans la classe ouvrière et là seulement que se trouvent les vrais sentiments, le véritable humour et le sens de la chose partagée." C'est peut-être vrai en Angleterre mais certainement pas en France. Je n'en vois plus trace nulle part en tout cas. Les ouvriers d'aujourd'hui ont perdu leur culture et sont passés dans un autre système où ils ne sont plus personne.
On retrouve cet état d'esprit chez vos personnages.
Effectivement, ils vont tous vers la même direction, à savoir contre le mur. À savoir lequel ira le premier ou lequel mettra le pied sur le frein ou lequel tournera au dernier moment. Mes personnages sont aveugles dès qu'ils sont lucides. C'est simplissime en fin de compte. C'est même classique. La trame de La Revanche de la colline est entièrement calquée sur Andromaque. Ça ressemble à la vie. Ce n'est pas si loin de nous que ça.

Hervé Prudon
Vinyle Rondelle ne fait pas
le Printemps

Série Noire
251 pages, 42,50 FF
Ouarzazate et mourir

Éditions Baleine (Le Poulpe)
133 pages, 39 FF

Alex Besnainou

   

Revue n° 018
(décembre 96-janvier 97).
Commander.

Hervé Prudon


Livres sur le site
( signale un article critique) :

La Femme du chercheur d'or    
Nadine Mouque    
Quarzazate et mourir    
Vinyle rondelle ne fait pas le Printemps    
Cochin
Ours et fils
Le Poulpe Vol.6, Ouarzazate et mourir
Nadine Mouque
La Sainte journée

 

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