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Bernard Simeone
Interview
Le livre des Italiens


Bernard Simeone

par Marc Blanchet



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Avec Acqua fondata, l'écrivain et traducteur Bernard Simeone raconte sa découverte de l'Italie à travers les portraits de villes et de leurs écrivains qu'il connaît bien. Ou comment atteindre l'essentiel par des fragments.

Bernard Simeone est un passeur des lettres italiennes. Si cette qualité de partage a trouvé jusqu'ici sa trace par la traduction de nombreux poètes et romanciers italiens (responsable aux éditions Verdier de la collection Terra d'altri, Bernard Simeone y a traduit Biamonti, Caproni, Doninelli, Erba, Luzi et Ortese), elle offre avec la parution d'Acqua fondata un témoignage littéraire d'une émouvante profondeur.
À travers des portraits d'écrivains inséparables de leur ville et la réflexion de l'auteur, petit-fils d'émigrants italiens, sur ses origines, une géographie se dessine : celle qui trouve dans l'amitié de vrais chemins, donnant une langue aux multiples instants et lieux de sa quête.

Ces fragments d'une identité, qui trouvent par l'autre les éléments de leur totalité, composent à leur tour un des portraits les plus authentiques de la littérature italienne de cette fin de siècle et mieux encore : de l'Italie en général, pays de paradoxes et de contradictions, qui confirme dans sa modernité même sa nature mythique et originelle.

Acqua fondata propose des textes sur l'Italie qui peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Comment s'est passée la rédaction de cet ouvrage? N'avez-vous pas l'impression d'avoir atteint une cohérence de l'ensemble en créant votre propre jeu de variations?
En m'imposant un parcours du nord au sud de la péninsule, je voulais adopter un carcan, une défense contre les excès complaisants de l'autobiographie. Les soixante sections qui composent ce livre disent, je crois, la tentation de s'identifier profondément à des lieux, de se constituer soi-même à travers eux : je n'ignorais donc pas le risque d'une fusion excessive aboutissant à l'informe. Il me fallait susciter un dialogue entre géographie concrète et géographie intérieure : telle était pour moi la condition de la justesse. J'ai voulu suggérer au lecteur la réalité -parfois écrasante quand il s'agit de l'Italie- des oeuvres, des lieux, des visages, avant d'exploiter en moi les plis et replis d'une perception subjective de ces mêmes présences. L'écriture a procédé par agglutination, au fil des saisons intimes, obéissant au pouvoir évocateur des noms d'amis, de villes... Quant à la cohérence dont vous parlez, elle vient peut-être d'une tension sous-jacente vers l'autobiographie fragmentée, à travers le génie -ou le démon- des lieux. Et plus encore d'une tentative, réitérée tout au long des pages, de répondre à la question : qu'est-ce qu'habiter à la fois une terre et une langue, un pays et une écriture? L'approfondissement, sensible et intellectuel, de cette question, situe peut-être le registre où se déploient les variations dont vous parlez...
Les artistes italiens que vous évoquez -la plupart étant des écrivains- sont inséparables, dans leur découverte et leur connaissance, de la ville où ils ont vécu longtemps ou vivent encore. Est-ce caractéristique des auteurs italiens, ou n'est-ce pas à proprement parler les "fondations" de votre ouvrage?

Cette polyphonie intime entre les êtres et les lieux, cet espoir, au fond, de s'accorder encore à une terre réputée inhabitable, est bien, je crois, un des fondements du livre. Mais il est vrai aussi que la question de la ville et du paysage, qui demeure celle d'une lecture anthropocentrique du monde, est particulièrement présente dans la culture italienne depuis la Renaissance : on peut donc affirmer que malgré la "mondialisation" dont on nous rebat les oreilles, les auteurs italiens, particulièrement un poète comme Mario Luzi ou un prosateur comme Claudio Magris, continuent à vivre la question de la cité et plus encore de l'espace public offert à leur perception immédiate.
Ce livre de rencontres et d'évocations est un livre qui prend corps au fil de la lecture par sa profondeur et sa sincérité. Hommes et livres s'accordent-ils à la "définition" de lieux de rencontre?

Je répondrais sans hésiter oui si je n'étais si réticent devant tout ce qui relève d'une célébration de l'autre et de la rencontre. Dans ce livre comme dans mes autres textes, la déprise de soi, le dialogue, sont difficiles, progressifs, taraudants, ils ont quelque chose d'abrupt et de perpétuellement inquiet. D'où l'importance des formes et des paysages, qui accompagnent la frontalité du rapport aux amis mais aussi l'atténuent et lui donnent un sens. Au long d'Acqua fondata, je dessine quelques compagnies où rôde encore l'espoir d'un projet, au fond, politique.
Avez-vous l'impression que, par ce travail d'altérité, vous êtes parvenu à une nouvelle maturité dans votre écriture?

Même s'il y a quelque présomption à le souligner, je pense être parvenu dans ce livre à indiquer un peu plus précisément le réel, à me mettre davantage à l'école de ce qui, en dépit de toutes les tentatives de désintégration, peut encore constituer le sujet à travers son regard. Et l'Italie reste un des lieux cardinaux de cet alphabet des formes et des choses.
Malgré les différents constats faits dans votre livre sur l'Italie et les ravages de la modernité, on a l'impression que ce pays est capable de toutes les métamorphoses. Partagez-vous ce sentiment?

Bien sûr, et c'est en somme à l'enseigne de la métamorphose que j'ai écrit : métamorphose du fantasme de l'origine, fidélité au pays dont ma famille est originaire mais à travers les variations que suppose l'autre versant de mon écriture, c'est-à-dire la traduction. Peut-être n'ai-je tracé un tel itinéraire italien que pour échapper au rapport immédiat à l'origine (si tant est qu'un tel rapport soit possible, et ce doute vaut pour chacun d'entre nous). La traduction, où l'écoute de la langue originelle se double aussitôt de son transport dans un autre idiome, m'apparaît alors comme une école de liberté autant que de véracité. Comme un ancrage dans le déplacement. Cette gageure est contenue pour moi dans le choc répété de la canne de mon grand-père sur les dalles de son village, près du mont Cassin : le seul lieu de tout le livre où il m'ait été impossible de vivre, alors qu'il représente, d'un point de vue historique et géographique, l'unique lieu véritable pour la part italienne de ma généalogie.

Acqua fondata
Bernard Simeone

Verdier
186 pages, 95 FF

Marc Blanchet

   

Revue n° 019
(mars-avril 1997).
Commander.

Bernard Simeone


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