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Sophia de Mello Breyner
Interview
La joie d'exister


Sophia de Mello Breyner

par Christophe David



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Dans l'après-Pessoa, la Portugaise Sophia de Mello Breyner a engagé sa poésie sur la voie du néo-classicisme, du côté de Valéry et de Ponge.

Sophia de Mello Breyner Andresen a quelque chose d'une Greta Garbo. Mais à la différence de Garbo, Sophia, qui à sa façon est une "star" que tout le Portugal, dit la légende, appelle par son prénom, ne se cache pas derrière des lunettes noires. Dans les volutes de fumée de ses Leggera, des cigarettes très fines et longues, ses yeux semblent glisser sur le monde sans se fixer sur les détails trop prosaïques de la réalité. Elle serait sans doute plus curieuse face à l'océan dont ses yeux bleus gardent le souvenir de la couleur.
Dès le premier poème de son premier recueil, Poésie (1944), publié à compte d'auteur à 25 ans, Sophia de Mello Breyner possède son univers de mer et de lumière : "Parmi tous les lieux du monde/ J'aime de l'amour le plus fort et le plus profond/ Cette plage extasiée et nue,/ Où je me fonds à la mer, au vent et à la lune".

Des poèmes courts, parfois deux souvent quatre vers pour une poésie de l'extase solaire. L'anthologie publiée aujourd'hui permet de voir comment cette poésie se déploie de recueil en recueil en restant fidèle à cet univers et à cette juste économie de parole qui sait la valeur du silence, le "silence pur et concret des mots/ Par où se dressent les choses nommées".
Son deuxième recueil, Jour de la mer (1947), affirme l'attraction et la nostalgie que fait naître en elle le monde grec : les dieux, Dionysos dont "la gloire ardente et sereine" illumine "la danse de l'être". Poésie des origines, la poésie de Sophia de Mello Breyner "cherche l'ordre intact du monde", elle cherche à dire "la plage où brillait le premier matin de la création" et "l'ombre du bois où se sont levés la frayeur et le non-dit de la première nuit". Elle cherche le divin dans le terrestre.
La poésie de Sophia de Mello Breyner est une poésie de part en part élémentaire. Même quand elle se fait méditation sur le temps et l'exil, cette poésie conserve -et peut-être la renforce-t-elle d'une certaine façon- sa relation privilégiée à la mer, à la vague, à la roche, au buccin, au vent, au soleil, à la lumière, au sable, à la terre, aux arbres. Même quand elle s'en éloignera pour tenter de rejoindre les humains dans les maisons qui les protègent au milieu des villes qui les cernent et les menacent, ce monde élémentaire restera présent. Comme un repère. Comme le repère.
Longtemps écriture de la solitude, la poésie de Sophia de Mello Breyner a trouvé la place de l'autre, la place des autres en devenant sous la pression de l'Histoire une poésie de résistance pour finir par les célébrer dans un poème de 1993 : "Mais comment sans les amis/ Sans le partage l'étreinte la communion/ Respirer l'odeur d'algue des marées/ Et cueillir l'étoile de mer dans ma main". Au constat nostalgique du retrait des dieux répond la lente élaboration d'un humanisme, d'une éthique et esthétique proprement poétiques. L'homme devient la mesure de la poésie : "Qui cherche une relation juste avec la pierre, avec l'arbre, avec le fleuve, est nécessairement porté, par l'esprit de vérité qui l'anime, à chercher une relation juste avec l'homme"
Difficile de la faire parler de sa poésie : "Nous ne devons pas chercher le sens d'un poème, car le poème est à lui seul son propre sens. (...) Le poème ne signifie pas il crée"(Les Trois Rois de l'Orient, La Différence). Dès qu'elle a fini de relire ce paragraphe pour se le remettre en mémoire, elle lève ses yeux du livre et dit en souriant malicieusement : "J'ai écrit cela, mais j'aurais aussi bien pu écrire autre chose". Et de citer Francis Ponge : "Sans doute ne suis-je pas très intelligent : en tout cas les idées ne sont pas mon fort".

Vous avez eu une enfance et une jeunesse plutôt dorées et insouciantes, comment en êtes-vous venue à vous engager politiquement (NDLR : Sophia de Mello Breyner a fondé le Comité National de Secours aux Prisonniers Politiques et a été élue député socialiste à l'Assemblée de la République en 1975)?
C'est un peu à cause de Miguel Torga... quand j'ai su qu'il avait été emprisonné parce qu'il avait écrit un livre. On avait saisi ses livres. Il y avait aussi à cette époque au Portugal beaucoup de pauvreté. J'ai été éduquée dans une morale catholique très soucieuse de la responsabilité envers les autres. Quand j'étais petite, on nous obligeait à donner les jouets, les robes que nous avions en trop. Mon grand-père était monarchiste. On ne parlait pas beaucoup de politique à la maison. Ni mon père ni ma mère n'aimaient Salazar. Ma mère ne le prenait pas au sérieux...
Quand avez-vous commencé à écrire?

À dix-sept ans, j'ai commencé des études de Lettres classiques à Lisbonne que j'ai rapidement abandonnées. J'écrivais mais en cachette, je n'en parlais à personne. Je trouvais ça très prétentieux d'écrire des poèmes. J'avais un ami avec qui je parlais beaucoup de poésie et j'ai fini par le lui dire. Il m'a emmenée assister à une conférence de Miguel Torga à Porto. Il m'a présentée à Torga qui lui a donné son avis sur moi quelques jours plus tard : "C'est une jeune fille très sympathique, elle a de beaux yeux. Dommage qu'elle gâche tout cela en écrivant des poèmes." J'étais furieuse. J'ai trouvé que c'était d'un machisme extrême. Je lui ai immédiatement envoyé douze de mes poèmes. Quelques jours plus tard mon ami me téléphone pour m'annoncer qu'il venait dîner à la maison avec Torga. Ils sont arrivés. J'étais très excitée. Je suis allée à la porte. Je lui ai demandé : "Vous avez reçu mes poèmes?" Il m'a répondu : "Je suis venu entendre le reste." J'ai continué à écrire puis j'ai publié mon premier livre.
Vous n'écriviez que des poèmes à l'époque?

Oui. J'ai pensé pendant longtemps ne jamais pouvoir écrire en prose. C'était trop associé dans mon esprit aux cartes d'anniversaire que ma mère voulait que j'écrive. La poésie, c'était quelque chose que j'avais inventée toute seule... Quand j'ai eu mes enfants, j'ai commencé à leur raconter des histoires puis une amie m'a demandé de les écrire. C'est à ce moment-là que j'ai découvert que je pouvais écrire en prose.
Comment vous est venu le goût de la Grèce?

Quand j'étais jeune, je passais tous mes étés près de la mer. La première fois de ma vie où j'ai lu Homère, c'est quand j'ai trouvé par hasard la traduction de Leconte de Lisle chez un libraire. C'était l'hiver, j'avais douze ou treize ans, tout d'un coup je me suis sentie en été et j'ai eu la sensation que la mer était bleue, le ciel bleu. La Grèce est un monde qui a toujours créé en moi une certaine voracité.
Dans vos poèmes, vous parlez tantôt de Dieu, tantôt des dieux. Vous écrivez dans un de vos poèmes : "Les dieux sont absents et pourtant ils président"...
Ça, c'est quand je prends la voix de Ricardo Reis (NDLR : l'hétéronyme païen de Pessoa) qui n'est pas tout à fait la mienne... La narratrice de mon premier conte pour adultes, L'Homme (Contes Exemplaires, La Différence) entend résonner dans sa mémoire les paroles : "Père, Père, pourquoi m'as-tu abandonnée?" Tout chrétien a eu dans sa vie des moments où il s'est demandé : "Pourquoi ce silence?" Il faut être capable de croire sans savoir, capable d'avoir confiance en l'univers, en la joie d'exister. Dieu est le sens positif de l'univers... Je ne suis pas païenne mais j'ai appris beaucoup de choses du paganisme grec...
Que vous a-t-il appris?

À aimer la terre par exemple et à considérer qu'elle est sacrée. Je suis une catholique qui ne croit pas que la terre est une vallée de larmes. Il y a des choses horribles dans le monde mais il y a aussi et d'abord une joie d'exister primordiale...

La Nudité de la vie
Sophia de Mello Breyner

Traduit du portugais
par Michel Chandeigne
L'Escampette
150 pages, 99 FF

Christophe David

   

Revue n° 019
(mars-avril 1997).
Commander.

Sophia de Mello Breyner


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La Petite Fille de la Mer
La Fée Oriane
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Malgré les ruines et la mort
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