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Pierre Bettencourt
Interview
Pierre Bettencourt : l'homme ébloui


Pierre Bettencourt

par Eric Naulleau



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Il doit bien exister une photographie de Pierre Bettencourt entre Henri Michaux et Jean Paulhan, deux de ses meilleurs amis disparus. Peut-être occupera-t-il la même place dans les futures anthologies littéraires. Tentative d'orientation.

Sur les bas-côtés de la route qui mène d'Auxerre à Tonnerre, de vastes surfaces gelées témoignent des récentes rudesses du climat. Mais en ce dimanche matin de janvier, l'actualité est moins météorologique que nécrologique. La radio vient d'annoncer le décès de Jean-Edern Hallier, à la suite d'une chute de vélo. Tour à tour zélé courtisan, jusqu'au ridicule, et adversaire acharné, jusqu'à la bassesse, de François Mitterrand, il disparaît un an presque jour pour jour après celui qui était devenu son meilleur ennemi.

À l'occasion de son ultime voyage privé à l'étranger, l'ancien président de la République s'était rendu en Egypte : aurait-il obtenu d'un pharaon momifié quelque secret de vengeance posthume? Cette matinée hivernale s'avère décidément féconde en ironies du sort. Le hasard veut en effet que la disparition du bouffon des lettres françaises, si désireux d'attirer sur lui l'attention des médias qu'il organisa entre autres facéties son propre enlèvement, coïncide avec une visite du Matricule des Anges à Pierre Bettencourt, écrivain parmi les plus discrets, pour ne pas dire les plus secrets, dont la notoriété ne finit par excéder un petit cercle d'initiés qu'à l'âge respectable de 70 ans. D'une irréprochable courtoisie, il n'en réfutera d'ailleurs pas moins avec beaucoup de fermeté le mot "carrière", prononcé au détour d'une question. À l'appui de cette fin de non-recevoir, il donnera lecture d'un très singulier texte de son ami Jean Dubuffet où celui-ci, encore relativement jeune, annonce avec exactitude ce que seront les grandes étapes à venir de son oeuvre... et de sa renommée.
Coïncidences encore et toujours, il sera beaucoup question de la mort lors de cet entretien. À tel point que l'épouse de Pierre Bettencourt, la poétesse Monique Apple (En deçà, au-delà chez Denoël), interviendra pour dissiper toute possible gêne en précisant que sa propre mort est l'un des thèmes préférés de son mari! Au cours de l'entretien ou à l'occasion d'apartés (notamment durant la traditionnelle séance de photographie), l'auteur de Non, vous ne m'aurez pas vivant détournera la conversation pour se lancer dans trois récits funèbres : la mort de Voltaire, "l'une des plus horribles qui fut jamais", séquestré et affamé par un gang de viragos et "contraint de boire sa propre urine pour survivre", celle de Rimbaud "dont la jambe n'avait pas supporté le poids de la ceinture en or qu'il portait constamment à la taille et qui, même unijambiste, n'aspirait qu'à repartir en Afrique" et, enfin, celle de son ami et modèle Henri Michaux : "Quelques heures avant de mourir, il a prié l'infirmière à son chevet de lui procurer quelques livres de sciences naturelles."
La sagesse populaire voudrait qu'au moment de rendre l'âme, les mourants voient défiler tous les événements de leur existence. Si cette croyance correspond à la réalité, la dernière séance de Pierre Bettencourt, grand amateur de cinéma et plus particulièrement de Eric Von Stroheim, sera un film singulier, fertile en rebondissements et dont on jurerait que les bobines ont été mélangées au moment de la projection.
Si l'on considéra longtemps Pierre Bettencourt comme une manière de farfelu occupé à imprimer sur sa presse personnelle des élucubrations aux titres aussi insolites que Treize Têtes de Français précédées de trois notes sur le bonheur, Fragments d'or pour un squelette ou Non seulement, mais encore, la véritable raison de ce malentendu saute littéralement aux yeux du visiteur, à peine franchi le seuil de la belle maison où il vit depuis 1963, vieilles pierres miraculeusement dorées par un rayon de soleil après des semaines de grisaille. Des tableaux extraordinaires se trouvent accrochés sur tous les murs, saisissantes compositions, en relief pour la plupart, de matériaux composites : ailes de papillon, pierre, café, coquilles d'oeufs, pommes de pin... Notre hôte fut longtemps perçu avant tout comme un peintre et accessoirement comme un écrivain au dilettantisme volontiers auto-parodique, ainsi qu'en témoignent les noms inventés pour ses différentes maisons d'édition (à peu près aussi nombreuses que les livres imprimés par ses soins) : Éditions de la Main droite, Bibliothèque des Chemins de fer, Institut National de Recherche irrationnelle, voire même Gallimard ou Imprimerie de la Bibliothèque nationale... Ajoutons à ceci une bougeotte aiguë -d'où un fâcheux tremblé des clichés littéraires attachés à tout auteur- que trahirent maintes expéditions lointaines depuis l'Inde jusqu'à Zanzibar en passant par le Mexique et Angkor, et l'on obtient un itinéraire susceptible de dérouter les plus fins limiers critiques. Le crime était presque parfait, mais le choix des ouvrages que Pierre Bettencourt composa et imprima à ses différentes enseignes dès 1941, en plus de ses propres oeuvres, s'avère l'équivalent d'une traîtresse empreinte digitale pour un étrangleur nocturne : Je vous écris d'un pays lointain de Henri Michaux, Miroirs de Marcel Béalu, Le Galet de Francis Ponge, Le Théâtre de Séraphin d'Antonin Artaud, Penser par étapes de Malcolm de Chazal, Plu Kifekler Mouinkon Nivoua de Jean Dubuffet, L'Arbitraire d'André Gide, Histoire d'Eurydice de Marcel Jouhandeau, Lettre au médecin de Jean Paulhan, L'Homme dont le coeur était resté dans les montagnes de William Saroyan... pas grand-chose à jeter, l'on en conviendra, d'autant que la date des achevés d'imprimer fait foi que l'homme possédait un goût sûr mais aussi un jugement précoce. À force de lire des textes de pareille valeur, l'on finit par en commettre soi-même, en quelque sorte, si l'on nous passe cet irrévérencieux détournement d'une réplique de Michel Simon dans Drôle de drame. Ce fut cependant bien plus tard que survinrent, dans le rôle d'un commissaire Bourrel bibliophile, la direction bicéphale des éditions Lettres vives, à savoir Michel Camus et Claire Tiévant. Après L'Intouchable (1981), Le Bal des Ardents (1983), Séjour chez les Cortinaires et Écrit dans le vide (1984) qui rompent un quasi-mutisme littéraire de plusieurs dizaines d'années (seuls quelques ouvrages à tirage limité ont paru après La Folie gagne [Gallimard, 1950] et Les Plaisirs du Roi [Losfeld, 1963]), une cinquième parution -Fables fraîches pour lire à jeun (1986)- jette définitivement bas le masque du peintre des "Hauts Reliefs", qui a quitté sa Normandie natale pour la clandestinité du maquis bourguignon, sans doute afin de mieux brouiller les pistes. La vérité éclate au grand jour et une rumeur court sur toutes les lèvres en guise de Mais-Bon-Dieu-mais-c'est-bien-sûr : Pierre Bettencourt, né en 1917, est un grand écrivain.
La pièce à conviction consiste en un choix effectué parmi dix recueils originalement publiés entre 1942 et 1960. Plus de cent cinquante textes d'une concision plus ou moins radicale, sous influence revendiquée de Michaux, mettent en évidence a posteriori la cohérence d'une prose impeccable où l'humour grinçant le dispute à l'extrême fantaisie, pour ce qui demeure bien entendu non seulement l'idéale introduction à une oeuvre jusqu'alors éparpillée entre tirages confidentiels et diverses revues (NRF, Réalités secrètes, Bizarre, Les Cahiers du Schibboleth...), mais également l'un des plus vifs bonheurs de lecture de ces dernières années. Le ton pince-sans-rire de ces historiettes ("Ici les yeux sont tellement courants qu'on boutonne ses vêtements avec.") et leur manière inimitable de prendre le langage au pied de la lettre ("Ma femme adore me faire avaler des couleuvres. Elle m'en donne une à midi et deux le soir, quand je demande où elle les trouve, elle me dit : chez le marchand de poisson.") révèlent par la même occasion des tournures d'esprit aisément repérables tout au long de soixante années d'écriture : une critique empreinte de pessimisme du monde moderne et une dévotion frottée d'émerveillement pour les grands aînés, de Bossuet à Michaux ("Au fond, j'ai passé toute ma vie en admiration, en éblouissement même.") Nul hasard, donc, si Discours aux frénétiques et Le Littrorama , les deux dernières publications en date de Pierre Bettencourt -dont peu s'en faut qu'il ne les présente comme une manière de testament double- se rattachent respectivement à ces deux sources d'inspiration.

Eric Naulleau

   

Revue n° 019
(mars-avril 1997).
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Pierre Bettencourt


Livres sur le site
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Le Littrorama ou le triomphe de la roue libre (Livre Premier)    
L' Homme cristal (suivi de) Le Dernier Amour du Colonel Radoschkovski    
Après moi, le soleil    
Discours sur le Grand Tout    
Le Magicien
Histoires à prendre ou à laisser
Le Piège (suivi de) Tante Claire (précédé de) Incidents de voyage chez les Morphosiens
La Vie est sans pitié
L'Homme-cristal (suivi de) Le Dernier amour du colonel Radoschkovski
Fables fraîches pour lire à jeun
Le roi des méduses (suivi de) Vingt-quatre phrases
Mille morts
Discours aux frénétiques, ou, Le bazar des confituriers

 

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