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Pierre Bettencourt
Interview
Les grandes largeurs d'un fabuliste fantaisiste


Pierre Bettencourt

par Eric Dussert et Eric Naul



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Inquisiteur discret, Pierre Bettencourt vit en marge du milieu littéraire.
Entretien avec le plus célèbre imprimeur-éditeur-peintre- écrivain de Stigny.

Pierre Bettencourt reste fidèle même à ses petites légendes.Conformément à un usage que l'on dit immuable, le personnage met un point d'honneur à attendre ses visiteurs d'un jour sur le pas de sa porte.Visage émacié et regard aigu, canne à la main mais sveltesse presque adolescente. En songeant à cette scène d'ouverture, on comprend qu'il s'agissait d'une allégorie intitulée :Le Jeune Homme et la mort.

Votre bibliographie et votre biographie sont à peine moins fantastiques que certains de vos récits. On rapporte ainsi qu'en imprimant vos propre livres il vous arrivait d'y inclure des éléments aussi divers qu'un billet de banque ou une goutte de sang. Est-ce vrai?

Dans un de mes premiers livres, "écrit par un prince persan de passage à Paris", se trouvait effectivement inséré un authentique billet de la Banque de France sur le filigrane duquel était imprimé d'un côté : "Voici des fruits, des feuilles, des fleurs et des branches" et de l'autre côté : "Et voici mon coeur qui ne bat que pour vous". La Banque de France locale -c'était en Normandie- a trouvé bon que je lui restitue ces billets. Je les ai donc rendus puis, à l'occasion d'un voyage à Paris, je m'en suis procuré une liasse neuve.
Et la goutte de sang ?

C'était dans L'Homme dispose, un livre d'amour... Peut-être la goutte de sang était-elle métaphorique, je ne me souviens pas. On m'a parfois reproché un goût excessif pour l'humour et la mystification. À la réflexion, il se pourrait bien que certains exemplaires aient contenu une véritable goutte de sang.
Vous aviez une conception très personnelle des achevés d'imprimer. Non vous ne m'aurez pas vivant mentionne : "Cet ouvrage a été tiré à 110 exemplaires (dont 25 parfumés) numérotés (...) Les personnes qui auront les numéros 26, 48, 69 et 109 mourront dans l'année."

Il s'agissait déjà de fables, un mode d'expression qui m'a toujours été très précieux et que j'ai exploité le plus continûment au long de ma vie. J'ai même pu continuer à les imprimer pendant tout le temps où les Allemands occupaient la maison de mon père en Normandie. Elles ont été reprises par les éditions Lettres vives et c'est sans doute l'un de mes livres qui a connu le plus de succès, même si les tirages restent modestes. Quant à l'achevé d'imprimer, c'était bien sûr une plaisanterie et, à ma connaissance, aucun des acheteurs de mon livre n'a décédé dans l'année. Du moins, je n'ai jamais reçu aucune nouvelle d'eux, ce qui, en y réfléchissant, pourrait ne pas être si bon signe que cela.
Vous avez parcouru la planète dans tous les sens et, pourtant, tous vos récits de voyage sont imaginaires. Vous n'avez pas trouvé la réalité à la hauteur de l'imagination?

Bien au contraire. J'ai par exemple séjourné chez les Big Nambas aux Nouvelles-Hébrides. Je suis parti avec un guide depuis un village de la côte vers les collines et je me suis retrouvé au milieu de femmes vêtues de longues robes en fibre de coco violettes et coiffées de grandes perruques qui leur tombaient jusqu'aux pieds. J'ai logé dans une vaste case où la communauté venait manger le soir, y compris le régent -il n'y avait pas encore de roi- qui se baladait toujours les fesses aussi nues que les autres. On m'a réveillé pour que je participe au repas autour d'un tas de pierres sur lequel étaient chauffés les aliments... Sinon, pour l'essentiel, les différents villages passaient le temps à se faire la guerre.
Ce fut votre expérience de voyage la plus extrême?

Sans doute, mais mon premier voyage reste le plus mémorable, parce que j'ai traversé toute l'Afrique jusqu'à Dar El Salam. Je me souviens qu'un jour des soldats coloniaux nous ont entraînés dans une expédition destinée à intimider la population d'un village malgache. Arrivé au sommet d'une colline, j'aperçois des soldats français qui tiraient sur des vaches... Vous comprenez bien que pour un Normand comme moi, il s'agissait du sacrilège absolu...
Qu'est-ce qui vous a incité à acheter une presse en 1941?

J'avais écrit un premier texte et je me suis dit que je ne pourrais être indépendant que si je possédais une presse, car le petit jeune homme que j'étais alors ne pesait pas lourd face aux éditeurs. Corti m'avait certes répondu qu'il était disposé à publier mon manuscrit contre la remise d'une somme d'argent, mais payer pour être édité me paraissait inconcevable. J'ai donc fait venir une presse, que j'ai installée au début de la guerre dans une petite bâtisse jointe à la maison familiale occupée par les Allemands.
De quels moyens disposiez-vous ?

Je disposais de moyens limités puisqu'au début de la guerre j'étais obligé de renvoyer à fondre les plombs que j'achetais d'occasion pour me fournir en plombs neufs. J'ai perdu comme ça de très beaux Elzévir... Très souvent je n'avais que ce qu'il faut pour faire sept pages. Je composais sept pages, je les imprimais, je décomposais la première page et je composais la huitième, ou quelque chose comme ça. Je n'ai jamais roulé sur l'or.
Vous ne souffriez pas du manque de papier?

J'étais entré en relation aux Papeteries d'Arches avec quelqu'un de très gentil qui aimait bien mes livres. Il me donnait des chutes qui ne pouvaient plus servir mais qui me convenaient très bien puisque je ne pouvais pas faire de grands formats. Ma presse était du quarto jésus. Ces livres-là étaient très pratiques à faire pour moi parce qu'ils nécessitaient dix à vingt jours de travail au maximum. Je pouvais en sortir un à peu près tous les quinze jours. Je les mettais dans une valise, j'arrivais à Paris et je les vendais. En revenant d'un séjour à Madagascar, je suis passé à la librairie Gallimard, celle que tenait Henri Parisot. Il m'a suggéré de commencer à éditer une petite collection de livres faciles à vendre et c'est comme cela que j'ai imprimé un texte d'Antonin Artaud : Le Théâtre de Séraphin où l'on peut "entendre" la voix d'Artaud. Puis des textes de Michaux, de Paulhan, et de Malcolm de Chazal qui avait déjà publié deux livres admirables à la NRF Le Sens plastique et La Vie filtrée. J'ai également publié Francis Ponge, pour lequel j'avais une grande admiration.
En pleine guerre, j'ai vendu le texte d'Antonin Artaud dans la journée. Il m'a rapporté 100 000 francs. Ça n'a l'air de rien aujourd'hui mais ma presse d'occasion coûtait 10 000 francs, et une machine à coudre que j'avais commandée à l'époque 50 000 francs.
Dans votre carrière, quelle a été l'influence de Marcel Béalu?

Il ne faut pas parler de carrière. Je suis un homme qui n'a pas fait carrière. Ni dans l'écriture, ni dans la peinture. Je suis parti sans programme. Au début, je ne savais pas trop ce que je voulais écrire et puis, petit à petit, comme si la vocation d'écrivain se révélait, cela est devenu plus clair. J'ai publié différentes choses, plus ou moins bonnes, que l'on peut juger quelquefois trop inspirées par Michaux. C'était notamment l'opinion de Paulhan qui m'a un jour écrit à propos de l'un de mes ouvrages : "Tout ce qui n'est pas de Michaux dans ce livre-là est parfait." C'était un très bon ami qui estimait beaucoup mes tableaux. Après avoir été les voir en compagnie de Saint-John Perse, il a déclaré qu'il n'avait jamais rien vu de plus étonnant depuis Chirico. Il publiait également mes notes de voyage dans la NRF. Gallimard a cependant refusé le manuscrit de La Vie est sans pitié, que j'ai édité moi-même et que Lettres vives a repris.
Béalu dirigeait et éditait la revue Réalités secrètes, vous y avez trouvé une famille d'adoption?

Béalu, je crois, tenait beaucoup à moi. Il a publié beaucoup de mes Fables fraîches, ainsi que ma Lettre de Madagascar. Il était encore marchand de chapeau à Montargis quand il m'a confié un texte charmant : Miroirs. Je suis resté en rapport avec lui tant qu'il a eu sa librairie au bas du boulevard Saint-Michel... Il habitait avec une danseuse qui partait souvent danser... J'ai acheté beaucoup de livres chez lui, Gargantua et Pantagruel avec les illustrations de Gustave Doré. Qui peut se prétendre écrivain après avoir lu Rabelais?
Vos textes, et plus particulièrement vos fables, sont marqués par un humour très particulier. Comment le définiriez-vous?

J'ai vu très tôt que la vie sans humour n'était pas possible. J'avais seulement sept ans quand j'ai perdu ma mère. C'était comme si le ciel avait disparu, plus rien n'existait. Elle allait faire des cures à Davos et, une année, elle n'est pas revenue. Cela a été pour moi un drame absolu qui, d'une certaine façon, me poursuit et continuera à me poursuivre jusqu'à la mort. Le bonheur m'est arrivé tard. J'ai été très heureux avec ma femme mais jusqu'à ce mariage, j'avais une tendance assez dramatique dans tout ce que je faisais, avec cependant cette note d'humour qui est à l'origine des Fables fraîches.
Vous venez d'évoquer votre mère et votre épouse. Quelle place occupent les femmes dans votre imaginaire?

Les femmes ont longtemps représenté pour moi un monde tout à fait à part. Je pensais bien me marier un jour, mais cela restait très vague dans mon esprit. J'étais marié avec ce que je faisais professionnellement. À Saint-Maurice par exemple, j'avais installé un tabouret de piano à côté de mon lit. J'y posais le livre que je venais d'imprimer et lorsque je me réveillais la nuit, je regardais mon livre, sa mise en page, et j'en tirai une satisfaction très grande. Les femmes ont compté à partir de l"intouchable". C'était une femme dont la beauté me transportait. Nous nous voyons depuis cinquante ans et nous sommes restés sur ce pied d'intimité. Elle était un peu étonnée de l'intérêt que je lui marquais. Elle-même adorait un garçon qu'elle a finalement épousé.
Vous avez sacrifié beaucoup d'épouses sur le papier...

C'est vrai. Il s'agit peut-être d'une tendance pédérastique à laquelle je n'ai pas donné accès. Dans un même ordre d'idée, je suis capable d'exprimer une forme d'amour hermaphrodite. L'hermaphrodisme est quelque chose qui me poursuit. Le photographe américain Witkin a photographié une femme avec un sexe d'homme. En fait, je ne sais pas si c'est un homme ou une femme. C'est totalement extravagant.
Vos personnages ont parfois recours à des femmes-pilules, des cachets pour rêver et à toute une étrange pharmacopée. Étes-vous adepte de substances prohibées?

Je n'aime pas du tout les drogues et je n'en ai jamais employées, contrairement à Michaux qui a voulu voir ce qu'elles donnaient sans jamais se laisser prendre par aucune. Il s'est seulement laissé prendre par la mort. Rien n'est plus triste qu'un homme mort. J'ai vu Michaux ainsi à son enterrement. Il s'agissait en fait d'une crémation, mais on vous fait tourner autour du cercueil pour voir le défunt. Son âme l'avait quitté, il n'y avait plus qu'une coquille vide, plus rien. Moi, je veux me faire enterrer pour pourrir très vite, pour être mêlé à la terre, à la bonne terre.
Vous faites allusion à votre mort. Vous allez bientôt fêter vos 80 ans et vos soixante années de littérature. Le Littrorama, votre plus récent ouvrage, est-il la fin d'un cycle?

C'est mon dernier feu d'artifice, je lance mes derniers rayons. Il faut dire qu'on trouve des citations tellement cocasses dans le Littré que je n'ai pas eu à inventer une ligne. J'en ai également trouvé une dans Manon Lescaux dont la cocasserie était passée inaperçue jusqu'à présent : "Lescaux, dit-il en lui lâchant un coup de pistolet, il ira dormir ce soir avec les anges."

Eric Dussert et Eric Naul

   

Revue n° 019
(mars-avril 1997).
Commander.

Pierre Bettencourt


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