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Hubert Haddad
Interview
Un monde sans âme


Hubert Haddad

par Thierry Guichard



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Entre raison asséchante et folie dévastatrice, le nouveau roman d'Hubert Haddad ne choisit pas. L'auteur, lui, en appelle à l'imaginaire et à la poésie.
U
n héros capable d'entendre parler son frère mort et incapable de différencier, dans sa vie, ce qui est songe de ce qui est réalité. Une jeune Suédoise, perdue au sein d'une secte pour avoir voulu échapper au rêve fou de son père. Ce dernier, richissime industriel qui commerce avec la mort (il vend des machines d'abattage pour animaux) et organise une expédition sur le toit du monde pour retrouver le corps de sa femme disparue et tenter de la ramener à la vie. Un professeur de philosophie qui enseigne Descartes comme on se range des révoltes passées, comme on tente d'oublier Lautréamont, etc.... Le nouveau roman d'Hubert Haddad rassemble ces personnages hétéroclites, tous menacés du gouffre, et les entraîne au sommet de l'Himalaya, dans une quête de soi-même. Dans cette histoire d'aventure, aux accents dictés par le deuil de toute pensée, Hubert Haddad accorde le monde au néant qui habite ses personnages en quête de sens. Au final, on se dit que l'expédition sur le toit du monde est l'anti-arche de Noë. Ce n'est pas le monde qu'on sauve, c'est l'homme qu'on perd.

Hubert Haddad, avec La Condition magique, n'avez-vous pas chercher à écrire un roman fin de siècle?Il y a cette inquiétude fin de siècle. C'est ça qui m'a troublé dans ma vie, et autour de moi. Je vais beaucoup dans les facultés et j'ai rencontré plein de gens au bord du néant et en appel du tout autre. Quand on est en face de ça, en appel d'autre chose, il est bien évident qu'on est devant la mort, qu'on est en danger. Il y a cette inquiétude métaphysique. Même quand on cherche à formuler du positif, avec des ethnologues, des sociologues, ce positif est basé sur du néant. On a vu comme ça des intellectuels disparaître. L'un se jette par une fenêtre, l'autre se fait renverser par une voiture. C'est comme si on était dans un monde en faïence qui s'effrite.Les sectes prennent un pouvoir énorme face au peu de réalité du monde. Dans le roman, je ne condamne pas les sectes mais je montre comment elles sont constituées de fictions grossières.Par exemple, Ron Hubbard était une espèce de fumiste qui a voulu faire du fric. C'était un écrivain qui a vu le pouvoir qu'il avait. Ça montre que si, nous écrivains, nous n'avons pas de réflexion, nous tomberons dans le tout-à-l'égout idéologique.Le roman évoque la figure de Descartes dont on pourrait penser qu'il symbolise une force de réflexion contre les dérives ésotériques. Or, vous ne semblez pas donner au philosophe ce rôle de lumière...Descartes, c'est passionnant pour un romancier. Je me suis passionné pour lui au point que je voulais écrire une pièce de théâtre sur le Descartes baroque qui a fait construire un automate à l'image de sa fille disparue.Quand on connaît le baroque de cette époque et qu'on rapproche le mécanisme cartésien avec la mécanique du monde d'un côté et l'âme de l'autre, on exclue la magie. À partir de Descartes, la civilisation occidentale entre dans une grande hallucination.C'est donc ni Descartes, ni le New Age?Je ne prends pas parti. J'essaie de comprendre ce qui se passe. Il y a une sorte de délire multiple à partir du moment où il y a un a priori par rapport à la réalité. L'absolutisme, le dogmatisme, conduisent à l'aliénation, au conflit. Nous sommes en plein délire. Il n'y a qu'à voir les manifestations religieuses de cet été : nous sommes dans un délire de la représentation.On note une sorte de retour au symbolisme (et au romantisme) dans votre roman. Les descriptions de paysages, innombrables, sont très révélatrices de l'état d'esprit d'un personnage...Les espaces descriptifs sont très importants. C'est ce qui reste dans les moments de syncope ou de disparition. Toutes les images ont fonction de métaphores.L'erreur des cartésiens c'est de séparer la pensée de l'imaginaire. Il n'y a pas de pensée sans imaginaire. Dans un roman, ça ne m'intéresse pas de faire une coupe. Je veux qu'on traverse un monde.Quant au romantisme, je crois qu'on y reviendra toujours : le romantisme, c'est la passion. Ce qui ne tient pas, c'est la pose.Ce que je veux, c'est vivre et mourir dans le roman. Pour moi, c'est essentiel.Dans cette fin de vingtième siècle, il n'y a plus de pensée en danger. À cause de l'horreur de l'holocauste. Je crois que c'est parce qu'il y a eu ça, Auschwitz, qu'il faut faire des romans.Vous faites partie de La Nouvelle fiction. Y trouvez-vous là une forme d'"engagement" qui vous convient?Ce qui m'intéresse chez les auteurs de La Nouvelle fiction, c'est quand ils se bougent. Le côté jongleur ne m'intéresse pas. La Nouvelle fiction vient à un moment où la littérature française est dans un essoufflement, où elle se divise en sous-genres. Le minimalisme, cher aux éditions de Minuit, c'est du naturalisme paralysé, grabataire où on veut au moins d'expression possible. Parce que la moindre expression met en danger de datation.Comment définissez-vous La Nouvelle fiction?Même les auteurs qui en font partie ne savent pas ce que le terme recouvre exactement. Au départ, c'est tout ce qui se passe d'intéressant en dehors de France. C'est Bioy Casares, le meilleur Garcia Marquez, Carpentier.En France, il y a une attitude méfiante vis-à-vis de La Nouvelle fiction parce qu'on n'aime pas que les choses soient proposées par d'autres que les universitaires ou les critiques littéraires. Le groupe s'est réuni autour d'écrivains comme Jean-Luc Moreau, Marc Petit, Georges-Olivier Chateaureynaud, Patrick Lainé, Frédérick Tristan. L'objectif est de redonner une place en littérature à l'imaginaire et à ses pouvoirs infinis. L'imaginaire dans une dimension ontologique. Nous sommes contemporains des mythes. Les mythes nous traversent. Il y a ce fond abyssal de l'imaginaire. En plus, pour moi, la poésie est essentielle. Il n'y a pas de littérature sans poésie. La poésie, c'est nos coordonnées dans l'univers. Sans elle, on tombe dans deux dimensions.Il y a cinq ans, vous faisiez la couverture du premier numéro du Matricule. Comment définiriez-vous l'évolution de la littérature en cinq ans?Il y a eu une dégradation. Moins de liberté, moins de sauvagerie, moins de révolte. Il y a un asservissement des prétendants à la littérature qui proposent de plus en plus de simples objets. Ils peuvent se montrer insolents, cruels, mais leurs livres sont comme des jouets. il n'y a plus de scandales alors que la littérature doit être essentiellement scandalisée. Il ne faut pas que la pensée se fige. Il faut que le monde pense la présence comme un scandale.
La Condition magiqueHubert Haddad

Zulma268 pages, 120 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 021
(novembre-décembre 1997).
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Hubert Haddad


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