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Nicole Caligaris
Interview
L'avant-der des ders


Nicole Caligaris

par Eric Naulleau



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Avec son premier roman, La Scie patriotique, Nicole Caligaris descend en apnée dans les tranchées d'une drôle de guerre et touche par la même occasion le fond de l'humanité. Magistral.
H
ors du temps et au milieu de nulle part, un groupe de soldats n'en finit plus d'errer sous la houlette du capitaine Septime Sévère qui, en bon capitaine, ne veut voir qu'une tête et coupe à l'occasion celle qui dépasse au moyen d'une scie égoïne. Faute d'ennemis, les hommes de l'"ultième compagnie" massacrent en chemin une poule, torturent un rôdeur, fusillent des vieillards, martyrisent une simple d'esprit mais, au vrai, la violence du premier roman de Nicole Caligaris tient moins aux situations qu'à une écriture dont le dépouillement accentue encore une impitoyable mise à nu de la condition humaine. La Scie patriotique ou le solde pour tout compte en moins de cent pages d'un siècle de guerres, de Verdun à Sarajevo, et d'un siècle de littérature depuis Le Désert des Tartares de Dino Buzzati jusqu'à Comment c'est de Beckett en passant par Casse-pipe de Céline.

Les personnages de La Scie patriotique sont des soldats perdus qui pourchassent un ennemi invisible et finissent par s'entretuer ou succomber au froid, à la faim, à la folie. C'est plutôt singulier comme inspiration pour un premier roman...L'idée de ce livre m'est venue en regardant des dessins à la mine de plomb de Denis de Pouppeville qui n'avaient pourtant à l'origine aucun rapport avec le livre. Il s'est ensuite agi dans mon esprit d'une sorte de télescopage entre la guerre de Bosnie et celle de 14-18. Peut-être que les similitudes entre ces deux événements n'existent que dans mon imaginaire, mais j'ai en outre été frappée qu'en Europe le XXe siècle débutait et se terminait par une guerre, alors que les poilus allaient au front en chantant que, cette fois, c'était "la der des ders". Le récit n'a rien d'historique mais il est marqué par ma fascination pour la colossale absurdité de la Première Guerre mondiale, où les gens qui se battaient dans les tranchées se trouvaient à quelques mètres de distance, et par le traumatisme que représente la guerre de Bosnie pour ma génération, peut-être comparable à celui de la guerre d'Espagne pour des générations précédentes.
En quoi est-ce que la guerre de Bosnie a représenté un traumatisme pour vous ?
Du fait d'être confrontée à une guerre qui semblait me concerner directement pour des raisons de proximité culturelle et géographique et que pourtant je ne comprenais pas. Une guerre qui me choquait au plus haut point et devant laquelle j'étais démunie à la fois sur le plan de l'action et sur le plan intellectuel. Bien que La Scie patriotique ne soit pas un livre sur la guerre de Bosnie, peut-être que le fait de l'écrire a été ma manière de réagir.
La violence qui imprègne votre livre peut d'autant plus surprendre que vous aviez jusqu'alors essentiellement publié des livres pour enfants. C'est votre côté Dr Jekyll et Mr(s) Hyde?
J'ai toujours écrit pour les adultes parallèlement à mes livres pour enfants, mais il s'est trouvé que lorsque j'ai commencé à publier dans les années 80, c'était alors une période faste pour la littérature enfantine et il existait beaucoup plus de débouchés que dans la littérature pour adultes. Cela reste encore vrai dans une moindre mesure aujourd'hui. Même si le statut d'auteur n'est pas aussi affirmé dans le cas des écrivains pour enfants, la prospérité relative de ce secteur permet de publier plus rapidement et plus régulièrement.
Votre récit se caractérise par une phrase très travaillée dans le sens du laconisme et du refus de toute emphase et de toute psychologie. Un critique parle même d'''exercice de style". Est-ce que
La Scie patriotique correspond à une écriture spécifique?Le style est en effet très différent du recueil de nouvelles publié par Cheyne il y a quelques années, et j'ai essayé qu'il corresponde aux personnages du livre, qu'il coïncide avec leur mentalité. Ce sont des gens ordinaires et des phrases très longues ne me paraissaient pas convenir pour restituer leur personnalité. Ils me semblent beaucoup plus proches du niveau pathologique que de celui d'une pensée très élaborée.
Une certaine ambiguité marque votre livre dans la mesure où les soldats semblent vouloir se battre moins contre un ennemi extérieur que contre un ennemi intérieur. Leurs cris de guerre se confondent d'ailleurs généralement avec des formules xénophobes. Est-ce que vous avez voulu traiter à la fois le thème de la guerre et celui du racisme ?
Certainement. Si l'on accepte la référence à la guerre de Bosnie, il s'agissait d'un conflit où, pour l'essentiel, chacun se considérait sur son territoire et estimait que l'autre n'avait rien à y faire. J'ai moins voulu traiter le racisme au quotidien que ce dégoût de l'autre, de l'étranger, qui peut se développer en dépit du fait que l'autre en question est de la même race, voire de la même nationalité.
Vos deux officiers s'appellent respectivement Rigodon et Septime Sévère. Est-ce que ce choix s'explique par des raisons particulières?
Ces noms me sont également venus en regardant les dessins à la mine de plomb de Denis de Pouppeville. L'un des personnages représentés tenait une scie à la main et quoique j'aie tout de suite pensé à l'empereur romain Septime Sévère, je serais infoutue de vous expliquer pourquoi. À côté de lui se tenait un autre personnage pourvu d'une jambe de bois, ce qui m'a décidé à le baptiser ironiquement du nom d'une danse, en l'occurrence le rigodon. De même, un personnage qui portait une bougie sur la tête est devenu Frère livide, l'aumônier complètement déjanté de l'ultième compagnie.
Rigodon fait également bien entendu penser à Céline...
Je considère Céline comme un immense écrivain et j'assume parfaitement cette référence. J'avais par exemple beaucoup aimé son Casse-pipe, mais je n'ai pas relu ce texte depuis des années. Les influences plus directes seraient d'ailleurs à chercher moins du côté de la littérature -mes lectures sont très éclectiques, de Claudel à Trassard- que de celui des arts plastiques, Georges Grosz par exemple et tous les représentants du grotesque.
La Scie patriotique
se termine par cette mention : "Le 11 novembre 1995". C'est vraiment à cette date symbolique que vous avez achevé de le rédiger ?Non.
La Scie patriotiqueNicole Caligaris

Mercure de France104 pages 75 FF

Eric Naulleau

   

Revue n° 021
(novembre-décembre 1997).
Commander.

Nicole Caligaris


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