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Interview
Foutre le langage




par Marc Blanchet



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Avec la parution de Silence absence limite, Pierre Le Bourreux poursuit une quête contre le "rien totalitaire". Rencontre avec un absent irrésolu.

Depuis une dizaine d'années, le paysage poétique français s'est enrichi d'une nouvelle figure. Pierre Le Bourreux est l'homme de bien des polémiques, un écrivain souvent provocateur qui, selon ses propres termes, n'hésite pas à plonger "en apnée dans la mare du non-dit créatif d'autrui."
A la tête d'une oeuvre féconde -un trentaine de recueils- ce natif d'Antony-les-Mazes a su se faire remarquer par une écriture dure, acerbe, comme blessée dans ses propres blessures. "Je reste dans le saccage de ta souffrance/ tas d'os/ je mets dedans trois bouteilles de rouge/ et le delco de ton silence", écrit-il dans son dernier recueil Silence absence limite.

L'homme vit aujourd'hui à Bernerch-Plage, au bord de l'Atlantique, là où "beaucoup d'eau/ tas d'os/ bouge". Il mène une vie ascétique dans un ancien blockhaus, partagée entre une vie familiale très active (il a treize enfants dont quatorze adoptés) et une activité de surveillant de plage dans l'arrière-pays. Il nous reçoit à l'heure du thé, à treize heures pile. L'homme est disert, bavard même, ne s'interrompant que pour laisser parler "Jojo", une bouée en plastique qu'il a recueillie une dizaine d'années. Preuve de l'ampleur de sa parole, il la dégonflera pendant l'entretien.

Votre poésie est un mélange étonnant de recueillement et de contestation. La voyez-vous ainsi?
J'ai commencé à écrire dès l'âge de douze ans. Je vivais dans un milieu pauvre et comme nous n'avions pas l'électricité, nous devions porter des casques de mineurs pourvus de lampes dans la maison dès l'instant où il faisait nuit. C'est une expérience traumatisante pour un enfant, surtout quand le casque est trop grand et qu'on se cogne contre les murs. En même temps, et j'aime à le penser, je pense que l'écriture est cette confrontation entre ce casque trop grand pour l'esprit, comme un phallus inquisitoire, et le doigt qui trace la parole dans le silence de la nuit. Mon premier recueil, La carabine atrophiée, est né de cette contestation : il faut porter le casque et, j'aime à le dire, dire l'absence que l'écriture est quand elle se retourne dans sa propre enveloppe.
Votre entrée dans le "milieu littéraire", vous l'avez faite avec le long recueil Foutre le langage, une expression qui est votre manifeste...
Foutre le langage
reste et restera le cri. Un cri aux couleurs de nulle part, enraciné dans la stupeur du réel. Ce recueil est né grâce à l'amitié de l'éditeur Louis Montceau. Ce dernier m'a dit très tôt : "Tu nous donnes dans l'écriture ce qui manque à elle-même". Puis il a fait deux ans de dépression. Foutre le langage est un grand écart au-dessus de la terminologie qui a envahi la poésie depuis l'après-guerre. A la page deux mille cent vingt-deux, le narrateur poète absent s'écrie : "Tas d'os/ tas d'os/ tas d'os." Récemment, dans une lecture publique à la librairie Les Joyeux compagnons du livre, quelqu'un dans l'assistance s'est jeté sur moi puis s'est enfoncé l'intégralité du livre dans sa narine gauche en criant : "Réitération". Toute la poésie est là, dans ce processus irrésolu.
Pourtant, vous le dites vous-même,
"la poésie est un enfant-tronc assis sur nos genoux".
Ce fragment/phénomène est né d'un hasard invoulu. J'étais moi-même assis sur un tronc d'arbre et un effet/miroir m'a renvoyé à cette absence de réalité dans le champ/contexte de la poésie. C'est pour cela que mes premières lectures se faisaient à des carrefours routiers. Pour souligner cet effet de perspective dans la parole poétique. Francis Ponge ne s'y est pas trompé en écrivant à mon sujet dans la NRF : De l'inutilité d'un homme. C'était aussi les années 60 et je sais que lorsque mon recueil Q est paru, beaucoup de personnes s'en servaient comme prétexte à partouzes. C'était leur lecture après tout. Du moment qu'ils m'invitaient...
Votre écriture porte la preuve de cette rupture. Vous écrivez :
"J'éclabousse la poésie à grands coups de marche arrière".
Je n'écrirais plus cela comme ça aujourd'hui. Si j'éclabousse la poésie, c'est plutôt pour la prendre comme objet d'absence sur ce qui vient de la soustraire au fait qu'elle est. Plus simplement, et parce que le langage oral a besoin d'anti-pensée, la poésie nous offre un grand bouquet de fleurs que nous devons manger. Mais nos dents sont en plastique et il n'est pas dit que nous rêvons. J'ai retrouvé cela de manière flagrante en relisant Shakespeare quand Otello dit : "Trouvez-moi Iago" S'il y a bien un incompris aujourd'hui, c'est bien lui. La preuve : personne n'expose ses peintures.
On retrouve la même nécessité dans le recueil
Le Gros Lapin. L'acte d'écriture de la poésie, comme vous aimez à le penser, est "un rebond avec le chasseur au loin".
J'aime à penser que l'acte d'écriture de la poésie est un rebond avec un chasseur au loin. Cela peut sembler frivole mais si on conçoit que c'est un chasseur/lecteur, on court encore plus vite. Je vois cela dans la manière dont évolue notre société. La détresse y est immense, tout le monde a l'électricité, même les riches. On perd de vue l'essentiel : le naufrage de la nécessité. Dites cela à un philosophe : il vous rit au nez. Et pourtant, il faut vivre cette aventure de la raison, fut-elle sabordée par nos propres rires. Dans Spectacle de la décennie, mon second livre d'essais sur la question poétique, j'ai réalisé trois pages volontairement lisibles pour désarçonner le lecteur. Dans ces moments-là, je retourne la carabine de la démagogie et je crie bien fort : "Foutre le langage, c'est assumer autrui." Ensuite j'invite tout le monde à dîner : l'écriture est une mascarade. Là où le langage se repose, c'est qu'il y a un lit. Il faut brûler le lit pour retrouver l'évidence cachée dessous. Même René Char l'a dit : "Dans ta tête de marin/ le creux du navire a inondé la proue"

Pierre Le Bourreux
Silence absence limite

Melon imp. éditeur
4321 pages, 1234 FF

Marc Blanchet

   

Revue n° 022
(janvier-mars 1998).
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