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Georges-Olivier Châteaureynaud
Interview
Les faveurs de la nuit


Georges-Olivier Châteaureynaud

par Benoît Broyart



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Avec Le Goût de l'Ombre, Georges_Olivier Châteaureynaud prouve, encore une fois, que rêve et réalité sont faits de la même chair.

En lisant Châteaureynaud, on arpente toujours les mêmes terres, on marche à l'extrême bord de la réalité. Ses recueils de nouvelles déploient un univers singulier dans lequel de petites gens se tiennent à la frontière du merveilleux. Ils sortent de leur existence courte et plongent parfois la tête la première. Membre de la Nouvelle Fiction (où l'on cherceh à redonner sa place aux mythes, à la fiction), Châteaureynaud est passé maître dans l'art des failles.
Le Goût de l'Ombre
s'inscrit dans la continuité d'une oeuvre déjà vaste, près de soixante_dix nouvelles et cinq romans. À l'heure où la confession facile fait vendre, le fantastique reste un bel antidote. Rencontre avec un pilleur de rêves.

Le Goût de l'Ombre est un titre emblématique de toute votre oeuvre...

C'est un titre "art-nouvelliste", comme on pourrait parler d'art poétique. Il est à rapprocher de La Belle Charbonnière (Grasset 1976, Julliard 1993) par exemple. La beauté dans l'obscurité. Il ne faut pas y voir un programme, mais plutôt une revendication. La fiction a pour visée de sortir des choses de l'ombre.
J'aime les titres à double sens. La Faculté des Songes (Grasset 1982, Pocket 1995) était également à double entrée. Le Goût de l'Ombre est à la fois l'amour de l'ombre et sa saveur. C'est ce goût que j'essaie de donner à mes textes.
Vos livres se situent toujours à la frontière de la réalité et du merveilleux. Vous considérez_vous comme un auteur de littérature fantastique?
Oui, comme un auteur principalement tourné vers le fantastique. Certaines nouvelles sont complètement autobiographiques mais elles sont secondaires dans mon travail. Je revendique le fantastique mais suis en porte_à_faux par rapport à mes contemporains. Par fantastique, on pense souvent épouvante ou terreur, or la réalité est assez terrifiante comme ça. On n'a pas besoin d'en rajouter. Enfin, tout dépend de l'effet que l'on veut produire. À l'inverse des Anglo_Saxons, je ne cherche pas à provoquer une décharge d'adrénaline dans l'esprit du lecteur. Je tente de produire des effets plus subtils, de l'ordre du dépaysement ou de l'émerveillement. Le crâne humain est le ciel d'un autre monde. Ce dont on s'émerveille et ce dont on a peur se trouvent à l'intérieur de nous_mêmes.
A quelle filiation appartenez-vous?
Il y a de grands repères : Stevenson, Shelley, Stoker, Wells, sans oublier les romantiques allemands. Les Français restent marginaux : Cazotte, Maupassant. Il y a aussi un Balzac fantastique, qu'on a tendance à oublier, au profit de l'écrivain réaliste. Au vingtième siècle, les français se font très discrets. Il faut aller chercher du côté de Mandiargues ou de Hardellet.
La veine dans laquelle je me trouve est marginale. J'appartiens au fantastique à un mauvais moment et dans un mauvais lieu. Le fantastique, au vingtième siècle, est surtout connu à travers les Sud_Américains et les Anglo_Saxons.
Icare sauvé des cieux et Le Styx sont deux titres de vos nouvelles. Pouvez_vous définir votre rapport aux mythes?
Au fil du temps, je me suis aperçu que j'étais attiré par des sujets mythiques ou mythologiques. J'ai fait des études classiques. J'ai baigné dans la mythologie grecque et latine.
Je me suis confronté à beaucoup d'histoires. En réfléchissant sur l'invention, on s'aperçoit que les textes sont bien souvent des variantes lointaines de mythes. On revient irrésistiblement vers ces histoires_là. Qu'on en ait conscience ou pas, on invente très rarement. C'est devenu plus conscient, au fur et à mesure de mon travail. On accepte volontiers ensuite, d'écrire une nouvelle version d'Orphée ou d'OEdipe.
La ville imaginaire d'Éparvay est encore présente dans Le Goût de l'Ombre. Ce labyrinthe contient_il une véritable architecture?
Éparvay revient toujours. J'avais besoin d'une ville témoin, d'une capitale pour mon pays littéraire. C'est une ville métamorphique. Dans Les Ormeaux (Le Rocher 1996), Éparvay est un port, dans Le Joueur de dulceola (in Le Kiosque et le tilleul), elle devient très pentue. Elle se situe aussi bien en banlieue qu'en province. Je suis principalement un banlieusard. Qu'il s'agisse de pavillons ou de grands ensembles, j'ai toujours vécu à la frange de Paris. Éparvay est donc un monde composite. Je fais des rêves récurrents où je me retrouve dans des décors toujours identiques. Ce sont des cités où j'ai mes repères. Le rêve brasse tout. On fabrique aussi bien des êtres que des lieux. Le mécanisme de création d'Éparvay est onirique. Je pense d'ailleurs que la fiction même est onirique.
Publié pour la première fois en 1974, remanié en 1990, Les Messagers semble contenir le thème central de votre oeuvre. Parcours fantasmatique d'un adolescent, court roman d'initiation, il est la mise en scène du recours à l'imaginaire. La fiction est_elle un refuge?
Elle est un refuge et une prise de risques à la fois. Les deux aspects sont inséparables. Leiris l'a dit avant moi. Les Messagers est mon premier roman. Il y a quelque chose d'océanique ici. En l'écrivant, j'ai eu l'impression d'une libération. Dans la fiction, l'inconscient prend les rênes. Les Messagers est un livre qui émanait du "misérable petit tas de secrets" dont parle Malraux.
Écrire de la fiction est une jouissance très forte. Quand on a intériorisé l'idée qu'on est fait pour ça, notre travail se voit légitimé. Un auteur, lorsqu'il écrit de la fiction, n'a plus l'impression de perdre son temps dans la vie.
Vos héros sont souvent des adolescents ou des adultes qui souffrent d'avoir grandi. L'enfance est_elle un réservoir?

Toute la première partie de mon travail mettait en scène des enfants ou des adolescents parce que c'est une mine romanesque. Des héros informes vont pouvoir trouver leur forme. L'une des exigences du drame est de prendre un personnage dans un certain état, de lui faire traverser des épreuves et au terme d'une catharsis, de l'abandonner forgé ou détruit. Lorsque l'on prend des jeunes enfants ou des adolescents, ils vont forcément traverser des épreuves et en sortir changés.
Quels regards portez_vous sur la littérature de notre fin de siècle?
Il y a une pesanteur générale et la médiocrité prime. On vit dans une époque de marketing. Les individualités parviennent à s'exprimer pourtant. L'époque est plus riche qu'on ne le pense, sur le plan littéraire, mais les gens ne prennent pas la peine de faire réellement l'inventaire. Ils tirent des conclusions hâtives. Je suis tout de même confiant. Les talents sont là, et pas seulement dans la Nouvelle Fiction.

Georges-Olivier Châteaureynaud
Le Goût de l'Ombre

Actes sud
240 pages, 108 FF

Le Kiosque et le tilleul
Babel
208 pages, 39 FF

Benoît Broyart

   

Revue n° 022
(janvier-mars 1998).
Commander.

Georges-Olivier Châteaureynaud


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Les Ormeaux    
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Le Démon à la crécelle    
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Civils de plomb    
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