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Jacques Serena
Interview
Le rituel de Jouanneau


Jacques Serena

par Thierry Guichard



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Metteur en scène et écrivain, Joël Jouanneau s'est emparé de la pièce de Serena avec la certitude de monter là un texte essentiel.

Il n'est pas surprenant que Joël Jouanneau ait voulu mettre Rimmel en scène. Dans le numéro 42 de la revue Limelight, il rapprochait L'Idiot de Dostoievski de L'Institut Benjamenta de Walser, deux pièces qu'il monta. Quels rapports entre elles?Deux scènes identiques qui voient deux hommes (Rogojine et Mychkine dans L'Idiot) bavarder auprès du cadavre d'une morte.Dans Rimmel, nous assistons à une reconstitution d'une scène dont la victime, le sujet, est, encore, une femme absente.Similitude des scènes.
Ancien reporter au Moyen-Orient, Joël Jouanneau surprend pas sa gentillesse, son infinie douceur, cette attention portée aux comédiens. Loin de l'image du metteur en scène tyrannique, il semble accompagner ses acteurs plus qu'il ne les dirige.Il les aide à trouver leur voie, il ne la leur impose pas.

Joël Jouanneau, comment avez-vous pris connaissance de Rimmel?

Le manuscrit m'est arrivé par le biais de Jean-Louis Martinelli (Directeur du T.N.S., ndlr) qui avait commandé le texte à Jacques Serena. Jean-Louis savait que j'avais lu les trois précédents romans de Serena qui, pour moi, est un auteur important. Il voulait avoir mon avis sur Rimmel. Je l'ai lu. J'ai pleuré, je n'ai pas su pourquoi. Je n'ai pas tout de suite vu la portée de la pièce. J'ai téléphoné à Jacques pour lui demander si je pouvais monter ce texte. Ensuite j'ai appelé Jean-Louis Martinelli pour lui demander de me céder la pièce. Non seulement il a accepté de me laisser les droits mais en plus il a voulu que le T.N.S. la produise.
Les personnages de
Rimmel ne font rien, ils ne finissent même pas la plupart de leurs phrases. Est-ce que ça n'a pas été difficile à théâtraliser?
Ce que je trouve formidable dans l'écriture de ces phrases, c'est que Serena les coupe en y mettant un point final. Ce sont des phrases qui sont véritablement terminées. On n'a pas besoin de connaître la fin. C'est un formidable enjeu pour les comédiens. Ça entraîne une rythmique saccadée, violente.
J'ai appelé Jacques sous l'ordre d'une intuition. J'avais l'impression que cette pièce était une gangue, une boue, une obscurité écrite que le théâtre pouvait éclairer. Ce qui m'a surpris c'est comment le texte a résisté au travail de la scène. Nous n'avons rien coupé. Le texte est entièrement théâtral et entièrement oral. Il a une structure infernale. Il se trouve que j'ai travaillé sur Godot et Fin de partie. J'ai l'impression que Roger Blin a eu le même sentiment en travaillant sur Godot que moi sur Rimmel. Le texte est plus fort que nous. On se dit, au départ : "on va l'arranger", mais non; le texte est plus fort que nous. Et, je crois, plus fort que Jacques lui-même.
Oralité, soit. Mais le théâtre c'est aussi une mise en scène. Comment avez-vous construit le jeu scénique?
La mise en espace s'est articulée autour d'un travail sur un lieu. Un espace vide. Qui raconte déjà quelque chose. Ici, à Théâtre ouvert, c'était une ancienne boîte de nuit. Ce lieu a une histoire.
Dans la pièce, Serena utilise le matelas comme une petite scène. C'est l'autel de l'église. L'un des personnages s'en sert parce qu'il sacralise le sexe de la femme. C'est du théâtre dans le théâtre. Finalement nous avons symbolisé le matelas par un trait de craie. Ça nous a plu parce qu'en même temps ça renvoyait à l'idée du lieu du crime. Car il y a chez Verne, la volonté de faire une reconstitution.Ça nous a renvoyés aussi vers Genet, avec ce rituel comme une messe noire. C'est le lieu d'une sexualité morte qui essaie de se reproduire. On a pensé également à un triptyque de Bacon où deux corps se mêlent.
Ce qui a été important aussi c'est de trouver comment deux mains de fille pouvaient soulever une jupe comme si c'était un rideau de théâtre. (Lorsque Christèle Tual -Paffgen- soulève, en avant-scène sa jupe, sous les ordres de Verne, on assiste à une scène effectivement cruelle et troublante, ndlr). C'était une scène difficile pour moi car je suis quelqu'un de très pudique et de très prude. Je me fais sans arrêt violence dans ce travail. Je pense qu'il y a une même chose chez Jacques et chez moi -chez moi cela vient de ma biographie- qui fait qu'approcher ma main d'un autre corps est difficile. J'ai l'impression de profaner, de faire acte de violence. Je renvoie à cette violence-là qui m'a été faite ou que je pourrais faire.
Je suis quelqu'un qui regarde, qui n'aime pas toucher. Quand je regarde, je vois beaucoup la violence masculine sur le corps féminin. En revanche, il y a quelque chose en moi qui est l'oeil. Ce qui me passionne, c'est de travailler sur l'oeil du spectateur, face à ça.
Dans Rimmel, à la lecture, on a le sentiment que Serena s'est plutôt représenté dans Sellam, celui qui ne croit plus en rien. Or, dans votre mise en scène, c'est Verne qui représente l'auteur. Pourquoi?
Je disais à Jacques : tu es Verne. Lui m'a dit : je suis les deux. Moi, je suis parti du point de vue de Verne. C'est lui qui organise le rituel, la mise en scène. Il y a une relation fascisante metteur en scène/acteurs. Une relation dont j'ai horreur. J'avais envie de mettre ça sur scène.
Verne regarde un matelas et y pose ses gouffres intérieurs. Ce qui est formidable chez Jacques, c'est ce travail intime qui va jusqu'au bout.
Pourquoi lui avoir demandé de venir assister aux répétitions?

Ces derniers temps, j'ai monté trois pièces: En attendant Godot, L'Idiot de Dostoïevski et Alegria opus 47 (de lui-même, ndlr). J'ai obtenu un certain succès à la fois public et critique. Alors j'ai eu envie de prendre des risques avec des auteurs nouveaux. J'ai monté Les Reines de Normand Chaurette, Montparnasse reçoit de Yves Ravey et je monterai à la fin de l'année Pittbull de Lionel Spycher. Et donc Rimmel de Serena.
J'ai la nostalgie de photos sur lesquelles on voyait Blin avec Beckett ou Genet.
Je crois qu'il s'est perdu quelque chose dans le théâtre le jour où on a voulu se débarrasser de l'importance de l'auteur. Au profit d'une sacralisation du metteur en scène. C'est la société marchande qui a fabriqué ça. Je propose aux auteurs d'être là et même d'être salariés pour assister aux répétitions.
Mais n'est-ce pas, pour vous, un obstacle à votre propre création?
Je n'ai pas peur de dire non à un auteur. J'ai confiance en mon travail. Alors la question c'est plutôt, pourquoi aurais-je besoin que l'auteur ne soit pas là? C'est une question qu'il faudrait poser parfois...
Jacques, en plus, a été essentiel à certains moments pour éclairer le texte. Sa présence a été un développement de ma liberté. Avec Jacques, le texte est sacré, l'auteur est désacralisé; ça s'est vraiment bien.
Si la pièce marche, Jacques Serena continuera probablement d'écrire pour le théâtre. En cas d'échec, il risque de renoncer. Vous avez, un peu, la responsabilité de cet avenir. Cela vous effraie-t-il?
Pour moi, c'est quelque chose de très grave. Pour éliminer ce risque, avec Yves Ravey, au moment même où je montais la pièce je lui en avais commandé une autre. Ce serait terrible que ça s'achève par un renoncement de l'auteur. Pour Ravey, je crois que, maintenant, c'est gagné. Il a déjà écrit deux autres pièces.
Je suis convaincu que Jacques aussi écrira d'autres pièces. Peu, probablement. Cinq ou six, mais qui seront de cet ordre-là. Rimmel, c'est quand même un texte considérable.

Thierry Guichard

   

Revue n° 022
(janvier-mars 1998).
Commander.

Jacques Serena


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