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Michel Ragon
Interview
Michel Ragon : la mémoire des deux rives


Michel Ragon

par Eric Dussert



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Romancier et spécialiste de la littérature prolétarienne, Michel Ragon a su conquérir le grand public et les esthètes. Ses mémoires, D'une berge à l'autre, révèlent un autodidacte passionné par l'art contemporain et dévoué à ses amis disparus.

L'oeuvre de Michel Ragon est comme l'iceberg dont une seule petite partie est visible. Considéré par les uns comme critique d'art, il est pour d'autres romancier à succès ou historien de l'anarchie. Né en 1924, ce Vendéen-coeur-fidèle débute "petit prolo" par les travaux agricoles familiaux dont il s'évade pour vivre à Paris de bric et de broc. Après la guerre, il fait la rencontre d'Henry Poulaille et des artistes du groupe Cobra (Jorn, Dotremont, Atlan, Alechinsky...) qu'il introduit dans les galeries. Il entame une carrière de critique d'art et d'architecture, devient conférencier pour le ministère des Affaires étrangères grâce à Malraux puis professeur à l'Ecole des Arts décoratifs. Sur sa lancée, l'autodidacte libertaire décroche un doctorat d'Etat au début des années 1970.

Dans le champ littéraire, Michel Ragon réussit le tour de force d'être lu par le grand public tout en balisant avec son Histoire de la littérature prolétarienne un territoire qu'ont visité après lui Edmond Thomas ou Thierry Maricourt. Sur les pas d'Henry Poulaille, il a publié les romans de sa saga vendéenne (Les Mouchoirs rouges de Cholet, etc.) ou son essai sur La Voie libertaire qui témoignent du même désir de rendre aux humbles leur dignité et de saluer le petit peuple des auteurs de l'ombre, des militants anarchistes et des artistes oubliés.
Cependant, comme Janus Michel Ragon est écartelé entre les deux rives de sa propre image, l'une populaire l'autre élitiste. D'une berge à l'autre en témoigne, il souffre de ce que la tectonique des plaques culturelles ne permette pas à l'art contemporain de rencontrer le roman populaire.

D'une berge à l'autre illustre vos débuts dans les années 1943-1953. Les poètes de l'Ecole de Rochefort ont-ils été vos premiers contacts littéraires?
Pendant l'occupation j'habitais Nantes, près de Rochefort. Il y avait à Nantes même, un jeune poète auréolé d'une gloire précoce, René-Guy Cadou. J'avais une envie folle de le connaître mais les bombardements de Nantes, mon départ dans la clandestinité ont retardé notre rencontre qui ne s'est faite qu'après la Libération. Il était alors instituteur dans la campagne. J'allais le voir le dimanche à bicyclette tout comme j'allais voir Jean Bouhier à Rochefort.
Vous avez écrit plusieurs recueils de poésie. Est-ce la fréquentation de ces poètes qui vous y a poussé?

Cadou a été pour moi la révélation de la poésie, le premier poète en chair et en os que j'ai pu approcher. Il avait toute la vertu médiatique du poète. Ça m'a beaucoup appris sur les livres, sur moi-même, sur mes propres poèmes. J'en ai écrit pendant une dizaine d'années. Un beau jour je me suis aperçu que je ne ferai jamais aussi bien que Cendrars ou d'autres... J'ai abandonné. Parmi mes premiers amis poètes, d'autres ont lâché la poésie à ce moment-là : Hervé Bazin, Massin qui est devenu graphiste, Michel Crozier le sociologue...
La poésie vous a-t-elle conduit à la littérature populaire?

Je crois plutôt qu'elle m'a amené à l'art abstrait. La poésie et la peinture sont des mondes proches, d'une créativité plus pointue, alors que la littérature prolétarienne se raccroche au naturalisme et au mouvement d'émancipation des travailleurs. C'est une littérature engagée, ce qui n'est plus à la mode aujourd'hui.
Vous êtes l'un des premiers historiens de la littérature prolétarienne. Quelle définition en donnez-vous?

Celle d'Henry Poulaille qui a inventé le terme. Dans les années trente, il a formé le groupe des écrivains prolétariens en réaction contre les écrivains populistes qui étaient des bourgeois qui écrivaient sur le peuple et contre la littérature engagée au PC qui se prévalait aussi de l'adjectif prolétarien. Dans l'optique de Poulaille, la littérature prolétarienne est faite par des ouvriers, des paysans, des travailleurs manuels qui expriment les conditions de leur classe, de leur métier. Pour lui, il fallait rester ouvrier ou paysan comme Emile Guillaumin, l'auteur des Mémoires d'un simple, qui fut toute sa vie un petit cultivateur.
Lorsque vous évoquez les populistes, vous pensez à des gens comme Henri Béraud?

Oui et en remontant dans le temps aux Goncourt et à Zola qui étaient des écrivains professionnels. Ils ont eu le mérite de penser que la classe ouvrière et paysanne avait le droit à l'expression littéraire. La Fille Elisa des Goncourt, et plus encore Zola avec La Terre ou Germinal donnent une étude fouillée de la vie ouvrière. Lorsqu'il prépare Au bonheur des dames, Zola a recueilli des informations sur le travail dans les grands magasins qu'aucun sociologue de l'époque n'a songé à réunir.
Entre Zola et les prolétariens, où se situe la différence?

La littérature prolétarienne est plus authentique même si Germinal reste le livre-phare sur la condition ouvrière au XIXe siècle. La mine a d'ailleurs donné à la classe ouvrière ses auteurs les plus nombreux. Le plus talentueux d'entre eux est Constant Malva, un Belge qui a écrit Ma Nuit au jour le jour.
Que manque-t-il aux auteurs prolétariens pour devenir de grands écrivains?

Malva a une belle écriture, un grand sens poétique, il donne une description très précise du monde de la mine mais ses livres ne décollent pas vers l'archétype comme Germinal. Très souvent, la littérature prolétarienne manque d'ampleur, reste collée au sujet. Elle est une source inappréciable sur le travail mais elle n'a pas le souffle des grandes oeuvres littéraires.
La littérature est donc affaire de spécialistes?

Produire une oeuvre littéraire demande aussi un apprentissage. Cela réclame du temps et les écrivains prolétariens en manquent. Ils sont pris par le métier, ils écrivent sur un coin de table, ils n'ont pas assez d'espace. A l'inverse, les grands écrivains du XIXe étaient pratiquement tous rentiers comme Flaubert. Ils avaient tout leur temps. D'ailleurs, je pense que la littéraire française contemporaine souffre beaucoup d'avoir perdu la liberté matérielle qu'avaient les Goncourt par exemple. Le resserrement des logements et du temps libre n'est pas du tout propice à la création littéraire.
Quels sont les grands noms du groupe prolétarien?

Il y a d'abord Henry Poulaille lui-même avec sa fresque du Pain quotidien. Son oeuvre a été proscrite dans le milieu de l'édition pendant longtemps. Récemment Les Cahiers rouges de Grasset ont réédité deux de ses romans : Le Pain quotidien et Le Pain de soldat. Il est moins oublié maintenant. Mais les choses sont biaisées car les plus connus des écrivains prolétariens avaient abandonné le métier manuel depuis longtemps. Et le premier d'entre eux, Poulaille lui-même qui est entré très jeune chez Grasset et a fait toute sa carrière dans l'édition. Si j'avais à refaire mon Histoire de la littérature prolétarienne Poulaille n'y serait pas et moi non plus.
Quels étaient vos rapports avec Henry Poulaille?

Il a eu à mon égard une générosité extraordinaire. Poulaille est en quelque sorte mon père spirituel. Lorsque j'ai bifurqué vers la critique d'art, il a eu l'impression que je trahissais l'idée prolétarienne pour l'esthétisme et l'intellectualisme. Nous nous sommes heureusement retrouvés dans les dernières années de sa vie autour de mon livre L'Accent de ma mère. Pour Poulaille, c'était le retour du fils à l'expression populaire.
Quels étaient les autres prolétariens?

Il y avait beaucoup de monde autour de Poulaille. Tristan Rémy avec qui j'ai gardé des contacts jusqu'à sa mort. Il venait souvent rôder près de L'Humanité où il avait été journaliste, on faisait un pas ensemble sur les boulevards. Il y a Ludovic Massé, Edouard Peisson, Léon Werth que je voyais très souvent chez Grasset. C'était un vieux monsieur pas très spectaculaire. Il ne la ramenait pas et les gens qui ne la ramènent pas, on ne les aperçoit pas. Par contre, Cendrars qui aimait beaucoup Poulaille était très spectaculaire !
Quels sont les prolétariens aujourd'hui?

François Bon a été ouvrier très spécialisé, il a écrit sur l'usine mais il récuse la qualification de prolétarien. Je pense que la littérature prolétarienne a pris une autre voie : on la retrouve pour partie dans le polar, pour une autre dans les livres d'immigrés. Par exemple, la littérature de Daeninckx est engagée, avec des descriptions très poussées de la vie populaire. Dans le roman noir, on peut dire qu'il y a eu Manchette dont les thèmes sont plus politiques que prolétariens mais on n'en est pas loin. Le monde des banlieues est le vrai milieu prolétarien aujourd'hui puisqu'il n'y a plus d'usine ni de métallurgie. Certains métiers n'existent plus.
Vous avez vous-même pratiqué de
Drôles de métiers, lesquels?
Des faux métiers, plutôt des boulots. D'abord j'ai travaillé la terre dans ma famille. Ensuite, à quatorze ans j'ai été garçon de course, débardeur, manutentionnaire, des métiers sans qualification, et aussi ouvrier agricole en Angleterre enfin manoeuvre dans une usine. Je n'ai pas un mauvais souvenir de cette expérience car c'est là que j'ai découvert la solidarité de classe. J'avais dix-sept ans et les tourneurs avaient une gentillesse inimaginable pour le petit manoeuvre que j'étais. Un monde très fort, très humain qui a malheureusement disparu.
Votre passage de la culture populaire à celle de l'art contemporain n'est-il pas resté problématique pour vous?

Il n'existait aucun pont entre ces deux berges de ma vie. Avec les écrivains prolétariens il n'était pas question de parler des peintres abstraits qui étaient mes amis par ailleurs. Cela leur paraissait une trahison. Inversement, les peintres abstraits, les milieux d'avant-garde et les poètes que je fréquentais trouvaient complètement ringard mon regard sur la culture prolétarienne et préféraient ne pas m'en parler.
Ne partageaient-ils pas la même bohème désargentée?

Tout à fait, mais les choses en sont encore là. Soulages est mon ami mais je serais étonné qu'il lise mes romans. Notre époque, en principe, veut que si l'on est romancier, on soit uniquement romancier, si on est historien d'art, uniquement historien d'art.
Pensez-vous que la mutuelle ignorance de ces clans soit typique de notre époque?

C'est un effet de son délire de spécialisation. Quand on me dit : quel abattage de livres sur des sujets les plus divers! Je dis non, la littérature prolétarienne et l'anarchie sont liées. Je suis également un romancier d'expression populaire. Ma famille est d'origine paysanne. Les milieux ouvriers, je connais. Et par ailleurs il y a la critique d'art et d'architecture. C'est tout. J'en reviens toujours au XIXe siècle : Théophile Gautier était le poète très pointu d'Emaux et Camées qu'admirait Baudelaire, il était romancier populaire avec Le Capitaine Fracasse, il était critique d'art. C'était son gagne-pain. Toute sa vie, il a écrit chaque semaine des papiers de critique d'art. Zola aussi.
Dans quel contexte avez-vous écrit
D'une Berge à l'autre?
Il y a cinq ans j'ai eu une maladie mortelle dont j'ai été sauvé par hasard. J'ai eu beaucoup de chance dans ma vie, d'abord d'échapper à l'arrestation par les Allemands et puis celle d'intéresser un jeune chirurgien. Pendant les années suivantes, j'ai été incapable de travailler normalement alors j'ai écrit ces souvenirs. Il est moins difficile d'écrire au fil de la plume... J'avais failli m'en aller et je ne voulais pas que ces choses se perdent. Ce livre est au fond une victoire contre la mort et une restitution de la mémoire.
Le livre conduit à votre vingt-neuvième année. Avez-vous déjà écrit le prochain volume?

Il n'est pas dit qu'il y ait une suite.
Pourtant, un "Epilogue en attendant la suite" a été imprimé, il y aurait tromperie sur l'épilogue?

L'important dans ce livre c'est la présence de personnages exclus de la mémoire collective -en tout cas de la mémoire officielle, parisienne- que j'ai croisés lors de mes débuts. Après j'ai rencontré des gens qui sont devenus plus fameux. Les peintres de Cobra, sans parler de Malraux ou de Le Corbusier. Ça a beaucoup moins d'intérêt.
A quelle part de votre oeuvre êtes-vous le plus attaché?

Mes travaux sur l'art et l'architecture ont beaucoup plus de chance de rester mais l'histoire de la littérature prolétarienne et du mouvement libertaire représentent mon itinéraire personnel, les gens que j'ai aimés. Lorsque j'ai rédigé le livre où je fais six portraits de peintres, j'ai fini celui de Hartung en pleurant à chaudes larmes. Je ne peux donc pas dire que je ne les ai pas aimés mais ils n'ont pas besoin de moi pour se défendre. Ma part prolétarienne est donc la plus affective. Elle correspond à ma vie.

Voir aussi Le Regard et la mémoire, six portraits de peintre (Albin Michel) ainsi qu'un numéro spécial de Plein Chant consacré à Michel Ragon (n° 64, 16120 Bassac)

D'une berge l'autre
Pour mémoire, 1943-1953
Michel Ragon

Albin Michel
288 pages, 98 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 022
(janvier-mars 1998).
Commander.

Michel Ragon


Livres sur le site
( signale un article critique) :

D'une berge l'autre ; Pour mémoire, 1943-1953    
Cinquante ans d'art vivant (1950-2000)
Le Cocher du Boiroux
La Mémoire des vaincus
Les livres de ma terre (suivi de) Les mouchoirs rouges de Cholet (suivi de) La louve de Mervent (suivi de) Le cocher
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Le Roman de Rabelais
La Mémoire des vaincus
Un amour de Jeanne
Paroles de paysans (suivi de) La vie d'un simple (suivi de) Compagnons de labours (suivi de) Petite chronique de la b
La Louve de Mervent
Un si bel espoir
La ferme d'en haut
Journal d'un critique d'art désabusé

 

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