Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Antonio Lobo Antunes
Interview
La folle littérature d'Antonio Lobo Antunes


Antonio Lobo Antunes

par



Tous nos interviews

On ne connaissait de sa première trilogie qu'un titre, Le Cul de Judas qui évoquait la guerre d'Angola.Parution pour la première fois en français des deux autres volets où la folie apparaît comme la meilleure Connaissance de l'enfer.

En 1973 j'étais revenu de la guerre et je savais ce que c'était que les blessés, le glapissement des gémissements sur la piste, les explosions, les tirs, les mines, les ventres écartelés par l'explosion des mines, je savais ce que c'était que les prisonniers et les bébés assassinés, je savais ce que c'était que le sang répandu et la nostalgie, mais on m'avait épargné la connaissance de l'enfer." Cette phrase qui clôt le premier chapitre de Connaissance de l'enfer, peut à elle seule servir de programme à la première trilogie écrite par António Lobo Antunes.

Parue en 1983 chez Anne-Marie Métailié, la première traduction de cet écrivain portugais nous avait offert Le Cul de Judas, poignante confession d'un homme revenu de 27 mois de guerre en Angola. Mais Os Cus de Judas (paru en automne 1979 au Portugal) n'était pas le premier roman de Lobo Antunes. Le premier volet de son triptyque, Mémoire d'éléphant, avait paru en juillet 1979 chez Vega, précédant de deux ou trois mois Os Cus de Judas puis Connaissance de l'enfer (1980). Si Le Cul de Judas arpente essentiellement les pistes de l'Angola et rappelle la mort de soldats à peine sortis de l'enfance, la stupidité d'une guerre voulue par un régime stupide, Mémoire d'éléphant et Connaissance de l'enfer s'attachent à dénoncer les pratiques de la psychiatrie avant la révolution des oeillets. Cycle très autobiographique, qui trimbale son narrateur et ses lecteurs des charniers de la guerre aux rives de la folie, en passant par la dépression et le divorce d'un homme absent de lui-même ("entre l'Angola qu'il avait perdu et Lisbonne qu'il n'avait pas retrouvée" écrit-il dans Mémoire d'éléphant), dont la langue seule, baroque et lourde comme le Tage, charrie toutes les visions du monde et balaie la rationalité qui fonde les dictatures. Il est donc enfin permis au lecteur français d'appréhender cette trilogie dans sa globalité et de se convaincre de la puissance et de la grandeur de cet écrivain. Pourtant Mémoire d'éléphant et Connaissance de l'enfer ne manquent pas d'obéir à une règle littéraire selon laquelle les premiers romans sont toujours trop généreux, trop touffus, comme si leur auteur ne croyait pas en ses chances de durer, et voulait en une seule fois dire tout, concurrencer par l'écriture l'ampleur du monde. Si ses trois premiers romans alignent souvent leur pléthore d'adjectifs, comme des verres qu'au fond des bars les alcooliques aiment exhiber, du moins ne laissent-ils aucun doute sur la singularité de la voix qui s'y fait entendre. Et il n'est pas nécessaire d'évoquer la qualité saisissante des métaphores, la construction lancinante et obsessionnelle des chapitres, la virtuosité de ces phrases méandreuses qui nous conduisent toujours où nous ne nous y attendons pas. Car ce qui fait la singularité de cette voix, c'est bien la profondeur d'où elle sourd, cette expérience inouïe et vécue au plus profond de l'individu où elle prend sa source. Notre vision du monde ne résiste pas au décapage dévastateur d'une telle langue. Subversif, António Lobo Antunes l'est très sûrement dans sa trilogie. Avec cette nuance a priori ambiguë : l'ironie et la violence verbale ne se départent pas d'un amour inconsolable pour le genre humain.
Ainsi, la situation du narrateur de Connaissance de l'enfer est-elle à la fois du côté des bourreaux (comme il appelle les psychiatres) et du côté des fous puisqu'en un kafkaïen renversement de situation, le narrateur vit son propre internement auquel sa réaction contre l'ordre établi le destinait, contre : "(...) la machine à triturer d'une médecine moraliste, castratrice, autoritaire, la médecine des seigneurs, la médecine des maîtres, qui déteste les écarts, qui déteste les différences, qui ne supporte pas la capacité d'invention, la médecine morte d'une société morte, dont l'odeur grasse et visqueuse l'avait indigné dans l'hôpital Júlio-de-Matos, quand il l'avait sentie flotter entre les pavillons au milieu des arbres, et souffler sur la gorge de l'herbe comme le vent de la nuit."
L'écriture permet d'investir d'autres corps, d'autres âmes, elle fait fi de la rationalité du réel, mélange en une scène grotesque et terrible, le caquetage de basse-cour d'un hôpital, la torture de trois Noirs en Angola, et le repas cannibale autant que carnavalesque des maîtres, militaires ou docteurs. L'acuité du regard de l'écrivain sur une société en décomposition trouve dans l'art de la métaphore sa pleine expression. Petit florilège : "A Colares une langue de rivière glisse sous de petits hôtels médiocres dans lesquels des seins quinquagénaires chuchotent au-dessus de thés en sachet insipides comme des baisers de curé." (Connaissance de l'enfer p.334); ou dans le même roman à propos d'une tenancière de bar telle une "chèvre qui mastiquait le chewing-gum d'un alexandrin sans fin" (p.118) ou, dans Mémoire d'éléphant pour évoquer la situation du narrateur amoureux de la femme avec laquelle il vient de divorcer : "il était pareil à un aveugle continuant à bavarder avec une personne qui est sortie à pas de loup de la pièce" (p.178). Mais peut-être la plus grande métaphore est-elle constituée par ce qui fonde les deux titres qui paraissent aujourd'hui : la folie, "dont nous nous protégeons en l'étiquetant, en la compressant entre des grilles, en la bourrant de comprimés et de gouttes". La folie pour nommer d'un autre nom la condition humaine.
D
ans l'univers d'António Lobo Antunes, il n'est pas rare de voir des fous voler et se cogner aux vitres des immeubles, des spectres venir saluer le médecin-psychiatre, des soldats morts sourire un verre de bière à la main. Il n'est pas rare non plus de passer dans une même phrase du il au je, de mélanger, en un long déroulement du temps le passé et le présent, le cauchemar et la réalité.
A Paris, dans l'hôtel où il est descendu, António Lobo Antunes parle, dans un français qui fait semblant d'hésiter, comme il écrit : les mots rejettent loin d'eux le point de la phrase, comme une mort qu'ils repousseraient indéfiniment. Dix fois, il rendra hommage à son éditeur parisien, et à son agent américain, son premier lecteur, Thomas Colchie le fils d'un Italien et d'une Ecossaise, comme lui, António Lobo Antunes est le petit-fils d'un Brésilien et d'une Allemande...

António Lobo Antunes, comment se fait-il que votre premier et votre troisième romans ne soient traduits en français qu'aujourd'hui?
J'ai beaucoup résisté à laisser publier ces trucs. Ils étaient traduits depuis longtemps mais je préférais que Christian Bourgois sorte mes derniers romans plutôt que ceux-ci. Dans la traduction, il y a des choses qui se perdent. En lisant ça (il désigne Mémoire d'éléphant), j'ai eu une sorte de gêne. D'autant plus que c'est très autobiographique. Tu écris un roman et puis tu te rends compte que tu n'as plus la même idée du roman. En feuilletant, on a envie de tout corriger. C'est d'ailleurs comme ça que je travaille : je corrige un roman par un autre roman. Ce qui m'a beaucoup étonné, par rapport à ces deux livres, c'est que Christian Bourgois aime ça. Je garde une tendresse spéciale pour Connaissance de l'enfer. Je ne sais pas si vous avez ressenti ça... Tu y trouves les sentiments à l'état brut sans qu'ils aient été travaillés. C'est violent à ce niveau-là. Si j'étais éditeur, je me dirais : "je vais garder ce mec non pour ce roman mais pour ce qu'il va créer à partir de ça."
Comment ces deux romans au Portugal ont-ils été reçus?
Mémoire d'éléphant
est sorti en juillet 1979, je suis parti en vacances juste à ce moment, quand je suis revenu, j'étais célèbre (Lors de notre précédent entretien -cf. N°15-, Lobo Antunes évoquait un flop dû au fait que le livre était sorti au début de l'été. Le succès suivit à la rentrée la publication d'Os Cus de Judas, ndlr). Je pense que le succès vient du fait que, pendant la dictature, on essayait de passer à travers la censure. Après la révolution des oeillets, on ne publiait pas le chef-d'oeuvre attendu. Les mauvais romanciers français étaient très prisés : on lisait Sartre, Camus. Moi, j'ai parlé de la guerre coloniale en Angola et de la censure. Les gens s'y sont retrouvés. En quelques semaines, j'ai publié ainsi trois romans. Je les regarde aujourd'hui comme des livres d'un autre. Ensuite, mes romans sont devenus plus élaborés. Mais les gamins de 16-17 ans dévorent encore ces premiers livres, comme ils écoutent encore les Beatles ou Bob Dylan. Ils lisent ça parce qu'ils y trouvent une révolte juvénile. Une bonne partie du succès de cette trilogie ne s'appuie pas sur des raisons littéraires...
En France, c'est étrange, je ne suis pas reçu comme dans d'autres pays. En Allemagne, par exemple, j'ai été reçu comme une star de rock (rires). En Allemagne les gens lisent.
J'ai un public qui est très gentil avec moi. Tu reçois des lettres et ce ne sont pas des intellos, ce sont des gens comme moi. En France, on confond les intellectuels avec les artistes. Par exemple la plupart des peintres sont des artistes et jamais des intellos. Sartre est toujours un intello et rarement un artiste. Goethe c'est l'intello-artiste. Comme Borges. Moi, je ne suis pas un intello, je n'ai pas d'idées générales.
Vous évoquez la guerre d'Angola dans
Le Cul de Judas, le retour d'Afrique dans Mémoire d'éléphant avec tout le malaise que vit le narrateur et la folie dans Connaissance de l'enfer. Ces trois thèmes sont-ils liés?
Je suis revenu de la guerre en 1973. Il y avait trois choses dont il fallait que je parle pour m'en débarrasser : la culpabilité (à l'encontre de mes filles), la guerre et la psychanalyse. D'où la trilogie. J'avais la notion que cela pouvait donner un seul livre. C'est en Afrique et dans les hôpitaux que ma conception du monde s'est pulvérisée. Tu te rends compte, devant les blessés, les morts ou les fous, que tu n'es pas si important que ça. En même temps, j'étais très orgueilleux d'avoir écrit un roman. Cette joie ne s'est jamais reproduite. Je commençais à apprendre sur la vie et l'écriture... et tu comprends après que tu n'y arriveras jamais et c'est ça qui fera ta grandeur. Ce que je voulais, c'était m'ouvrir les veines, faire une purge intérieure. Mais il y a une certaine malhonnêteté dans l'écriture, une façon de contourner certains problèmes techniques.
Un roman, c'est un délire structuré bâti sur une hypothèse erronée. Ce point de départ, c'est le pacte que tu passes avec le lecteur. Par exemple, personne ne meurt en chantant mais si tu acceptes ce pacte, tu peux avoir de l'émotion. Le pacte, c'est déjà de croire que les personnages en papier sont des gens en chair et en os.
Vous poussez le pacte un peu loin parfois lorsque vous faites voler vos personnages. C'est du réalisme fantastique?

La lecture c'est une folie à deux. Quand un roman est très bon, tu as l'impression qu'il a été écrit juste pour toi. Et les autres exemplaires pour les autres. Moi, j'ai du mal à prêter mes livres. Le plaisir de lire est de plus en plus grand. J'aime beaucoup les mauvais livres. Chaque jour, je lis trois ou quatre heures et j'écris quatorze heures.
Le vol, c'était un moyen de donner aux personnages une réelle liberté. Il y a cette histoire du type enfermé pendant quarante ans dans l'asile psychiatrique parce qu'il était homosexuel. Il prenait la place de la femme pour les autres, tant que les médicaments ne les empêchaient pas de bander. C'était pire que d'être en prison. Avec le 25 avril (25 avril 1974 : révolution des oeillets, ndlr), tout le monde a pu sortir et il y a eu deux ou trois grossesses...
C'était mai 68 réalisé. On faisait des choses incroyables et en même temps on commençait à avoir peur. Parce que le propre de l'homme ce n'est pas d'être libre en liberté mais libre en prison. Là, tout était permis. On ne pouvait pas vivre comme ça. Les gens ne travaillaient pas, il y avait des attentats. C'était une immense anarchie. L'héroïne était meilleur marché que le tabac.
Les critiques que je fais sur les hôpitaux sont très violentes mais pas très lucides. La véhémence ôte de la lucidité. Il y a une telle sincérité dans les propos du narrateur qu'on finit pas y adhérer mais quand on réfléchit, on se dit que ces propos ne sont pas très fondés, que la critique n'est pas très précise...
Par rapport à votre révolte, faut-il entendre le titre de votre prochain livre,
La Splendeur du Portugal comme l'expression de votre ironie?
L'expression "La Splendeur du Portugal" appartient aux paroles de l'hymne national. Ce roman, c'est un truc qui n'a rien à voir avec la guerre d'Angola. C'est un livre sur le pouvoir et le rapport que l'on entretient avec lui.
Après la révolution il y a eu des mouvements d'extrême droite qui tuaient des gens. Je travaille là-dessus. Je voulais raconter ça, cette période, uniquement avec des personnages féminins. Les femmes ne savent qu'une partie des choses. Le reste elles le fantasment. Ça permet de jouer sur beaucoup de registres même si c'est très compliqué. Je peine sur ça depuis des mois, depuis juillet 97. Je ne sais pas quand ce sera prêt.
De plus en plus, je sens que je n'ai pas le temps. Tu luttes toute ta vie pour trouver une voix personnelle et tu restes prisonnier de cette voix. Tout art tend vers la musique et la musique tend vers le silence. Je rêve que les gens lisent ce qui n'est pas là.

António Lobo Antunes
Mémoire d'éléphant

Traduit du portugais
par V. do Canto et Y.Coleman

Connaissance de l'enfer
Traduit du portugais
par Michelle Giudicelli
Ed. Christian Bourgois
208 et 372 pages, 95 et 140 FF


   

Revue n° 023
(juin-juillet 1998).
Commander.

Antonio Lobo Antunes


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Mémoire d'éléphant    
Connaissance de l'enfer    
Mémoire d'éléphant    
L' Ordre naturel des choses    
La Mort de Carlos Gardel    
Exhortation aux crocodiles
Le Manuel des inquisiteurs
La Mort de Carlos Gardel
Le Cul de Judas
Le Retour des caravelles
Fado Alexandrino
Traité des passions de lâme
Le Manuel des inquisiteurs
Le Cul de Judas
Le Retour des caravelles
Explication des oiseaux
Traité des passions de lâme
La Farce des damnés
Dormir accompagné
Que ferai-je quand tout brûle?    
Livre de chroniques III
Bonsoir les choses d'ici-bas
Fado alexandrino
La Splendeur du Portugal
N'entre pas si vite dans cette nuit noire : poème
L' Ordre naturel des choses
Livre de chroniques Vol.1
N'entre pas si vite dans cette nuit noire
La Farce des damnés
Exhortation aux crocodiles
La Splendeur du Portugal
Mémoire d'éléphant
Livre de chroniques Vol.2, Dormir accompagné
Explication des oiseaux
Le retour des caravelles
Chroniques : courtes fictions
Lettres de la guerre
Il me faut aimer une pierre
Livre de chroniques Vol.4
Je ne t’ai pas vu hier dans Babylone    
Mon nom est légion
La Nébuleuse de l'insomnie

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos