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Petr Král
Interview
Détours par l'antichambre de Petr Kral


Petr Král

par Emmanuel Laugier



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En trente ans d'écriture, ce poète tchèque de langue française, admirateur de Keaton, n'a cessé d'être un passant discret mais sûr, émerveillé par un réel sans gloire et la trame grise du monde. Publication de La Vie privée, livre de l'inappartenance.

Compagnon du surréalisme tchèque, Petr Král passa toute sa jeunesse en Tchécoslovaquie, dans les faubourgs de Prague, près du vélodrome, y fit des études de cinéma avant de rejoindre Paris en 1968. Il profita de l'entrée des chars russes au coeur de la Bohême pour s'installer définitivement en France. Petr Král emprunte alors le français comme une nouvelle dégaine, tout en gardant de son bel accent tchèque cette façon de rouler les r à l'intérieur d'un timbre sec. L'homme a la cinquantaine passée, mais n'a pourtant pas d'âge. Son élégance, légèrement négligée, parle en lui d'un temps où les oncles lointains réapparaissaient du fin fond de leur Sibérie, ruinés mais avec une prestance et une allure uniques. Král est un homme de cette sorte, au visage saillant, qui parle sans emportement, dit les choses franchement, avec un tact invisible.

C'est dans l'une des petites impasses perpendiculaires au boulevard de Clichy qu'il nous a reçus, entre les bibliothèques multiples, le bureau encombré et des rangées de disques vinyl. Petr Král nous parla de ses pérégrinations, des villes qu'il n'a cessé d'arpenter : pour simplement y passer, dit-il, pas pour la gloire de quelques coupoles, mais pour y voir des mains battre des cartes au coin d'une rue, pour des serviettes en boule au fond d'un restaurant, ces fantômes de bouches et de visages.
Auteur d'études chez Stock sur le burlesque, traducteur du tchèque (La Poésie tchèque moderne, Belin, 1990), essayiste, Petr Král est également poète. Une pratique de l'écriture qu'il nommerait volontiers le dernier métier sans gloire d'un monde en fuite. Ces livres-là vous conduisent pourtant dans les détails ruisselants du monde, papiers gras, rouge qui coule au coin d'une lèvre, chaussure de femme perdue et renversée dans une chambre, etc., dans une sorte d'embrassement large du temps, dans ce qui traîne avant de disparaître. C'est son droit au gris, selon le titre de l'un de ses livres, un droit aux choses dépourvues d'intérêt, au rien, au vide presque, un droit qu'il dessine dans des récits fragmentés : une sorte de sentiment de s'être égaré en retrouvant son quartier, qui laisse bras ballants, là, devant "ce doux effondrement, alentour...", devant "tous ces murmures d'oubli/où lentement se noie jusqu'à ton étonnement face au soudain départ de la petite femme solide,/fugitive soudain comme si elle n'eût jamais/été-".
Conduite en six longues parties, son nouveau livre, La Vie privée, pousse à son apogée l'utilisation de la narration et de l'anecdote dans le poème : la terrasse d'un café, le détour d'un visage et cette silhouette au bout d'une rue qu'on dirait plombée d'ombre. Au détail du monde s'ajoute le pli réflexif sur le temps. Král fait place au sentiment métaphysique, à la façon d'un impressionniste, d'un spectateur qui préfère l'image-temps à l'arrêt sur image.

Petr Král, lorsque vous arrivez en France en 1968, quels sont alors vos rapports avec la culture et la langue françaises?
Mes relations étaient surréalistes, jeunes ou moins, je connaissais bien Alain Joubert, François-René Simon, Georges-Henri Morin. Quant à la langue française, j'ai appris sur le tas. Je n'ai pas pu éviter de l'apprendre. Du coup, les pulsions d'écriture venaient directement par des petits blocs de poèmes en français, comme si je me servais d'un matériau premier, là, sous la main. J'étais dans l'enthousiasme de recommencer ma vie.
Comment voyez-vous, à plus de trente ans de distance, ce passage de l'écriture en langue tchèque à une écriture en langue française?
Lorsque je me suis mis à écrire en français, c'était avec la volonté de ne plus revenir au tchèque. Je ne pouvais pas me payer le luxe d'avoir une langue en plus. Ce principe était posé comme la seule condition pour aller jusqu'au bout, c'est-à-dire arriver à faire que cette nouvelle langue change en moi, dans son devenir, mes perceptions, mes pensées. Le tchèque est alors devenu comme une autre facette de moi-même.
Mais cette façon d'entrer complètement dans le français, comme l'ont fait Beckett, Luca, Linhartova
, Kundera, etc., ne vous a-t-elle pas conduit à vous couper davantage de vos racines?
Désormais, le temps passé en France est en train de devenir aussi important que celui que j'ai passé en Tchécoslovaquie. Ça bascule! Disons que changer de langue a été pour moi un tremplin pour aller vers autre chose. Il ne s'agit pas, dans ce changement, de vous enchaîner à un passé et de le voir nostalgiquement s'éloigner, mais de créer votre propre langue, de vivre une autre expérience du monde.
& Cie
(1979), Routes du paradis (Bordas et fils, 1981) puis Pour une Europe bleue (Arcane 17, 1985), sont, en plus d'être des livres écrits en français, très marqués par le surréalisme...
Ces livres sont attachés de loin au surréalisme. Pour moi, tels que je les perçois, ils ont été écrits plutôt à partir de deux mondes qui me fascinaient, celui des années 20, de Reverdy au poétisme tchèque (son travail sur l'image, la ville, le montage), et celui de la Beat Generation, Ginsberg, etc..
Vous êtes d'ailleurs l'auteur d'une anthologie sur le surréalisme tchèque (Gallimard, 1983), comment vous situez-vous par rapport à lui?
Cette anthologie était pour moi une sorte de bilan, de devoir, mais en même temps je faisais mes adieux à ce surréalisme, qui a eu sa spécificité, comme celle de mettre l'accent sur le quotidien. D'une certaine façon, mon attirance pour ce surréalisme venait du fait qu'il avait la force de me mettre face à mes propres obsessions. Et, paradoxalement, la sensibilité qu'il m'a révélée était peu surréaliste. J'étais déjà attiré par la grisaille de la réalité, les détails du quotidien.
Qu'est-ce qui vous a amené à vous en détacher?
Dans le surréalisme, il y avait a priori une utilisation de la formule pour déclarer le mystère. Or, pour moi, ce qui est propre au dévoilement du mystère, c'est l'imprévu d'une rencontre. On ne peut pas penser, avant même de le vivre, la forme de sa venue. De plus, je ne partageais pas le mépris systématique que le surréalisme avait de la singularité d'une pratique artistique. Par peur de l'esthétisme, il négligeait de considérer les outils propres à chacun. Francis Jammes a dit justement que le poète nomme les choses (langue et monde) là où, à la différence, l'homme de lettres exhibe et étale son artisme, joue la pose du style.
Je crois aussi que mon éloignement du surréalisme vient plus profondément du fait que mes promenades, la traversée de villes, avaient pour conséquence de m'éloigner de sa pratique de l'image, sorte de spasme, de soudain incroyable. La trame intime du réel m'apparaissait alors. Je plongeais dans l'écriture comme dans une expérience sans gloire, où le prix ne revenait plus à l'image. Marcher avec les choses autour de nous finit par conduire quelque part, même si c'est à la rue dans laquelle on habite, alors que l'image surréaliste est un trou soudain qui laisse sur place.
Pourtant, vous ne vous coupez pas totalement de lui
(Le Droit au Gris, Le Cri, in'hui, 1994, en témoigne), comme l'a fait, par exemple, Yves Bonnefoy...
De la même façon que je n'ai pu évacuer mon fond tchèque en plus de trente ans de vie française, je n'ai pu renoncer à toute mon expérience surréaliste. J'ai davantage situé les choses, en me moquant aussi de lui à l'intérieur de mes propres poèmes. C'est comme si j'avais remis à sa place le moment où fulgure l'image dans l'écriture. L'ancrage de la pratique poétique dans la finitude, telle qu'Yves Bonnefoy en a parlée, en l'opposant à la volonté d'un ailleurs, m'a aidé à replacer l'image surréaliste dans la réalité, en lui rendant une espèce de matérialité.
Avec
Témoin des crépuscules (Champ Vallon, 1985), Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix (P. O. L, 1991), on remarque également que cette "somme de faits quotidiens", votre attention au présent, est souvent nostalgique?
Le présent est quelque chose auquel on est condamné. Mais il y a toujours une envie de dilater l'instant dans son présent sans exclure le passé qui l'a préparé et qui résonne en lui. Je ne crois pourtant pas pleurer ce qui a disparu, mais lui rendre hommage en l'inscrivant dans le présent. Je me dis souvent que tous les deuils que j'ai eu à faire sont là pour me confronter à un horizon présent. C'est assez banal comme idée, mais en même temps, ce qui m'attire et me fascine c'est la façon dont la mémoire peut resurgir dans le présent, parce qu'elle n'est pas, justement, un sujet isolé.
On se demande alors si le présent n'est pas seulement contourné, plutôt qu'affronté?

Oui, il y a un moment où je contourne le présent, où je le vis dans un détour. Lorsque la route tourne, on affronte les choses de façon oblique. Il y a pour moi une intensité où paradoxalement les choses me paraissent moins accessibles frontalement, parce que leur perte est déjà dessinée. Il y a un gag de Buster Keaton que j'aime beaucoup : un homme vise une cible et, à sa propre surprise, il en touche une autre. C'est quelque chose que je connais intimement. En affrontant les choses, on tombe toujours sur autre chose que ce que l'on attendait -et il y a dans ce moment où le réel achoppe peut-être plus de plénitude qu'à s'obstiner à vouloir toucher la cible initiale.
Vos livres sont également tous plus ou moins marqués par la ville, sans parler de Prague (Champ Vallon, 1987), ou du Xe arrondissement parisien dans Le Dixième (Les Éditions du Mécène)...
A la différence des expressionnistes qui recherchaient une jouissance dramatique dans la ville moderne et industrielle, à la différence de Cendrars ou d'Apollinaire, des grands explorateurs, je suis un passant dans les villes. Les villes dont j'ai parlées sont seulement des lieux de séjour. Passer quelque part, en fait, c'est d'abord une nouvelle expérience du quotidien. Je m'aperçois que je ne vais pas dans des villes pour y trouver quelque chose, mais que je me retrouve malgré tout plongé dans une réalité rafraîchie par le séjour ou le détour. Le détour par quelque chose, c'est justement un supplément de distance qui vous permet de voir ce qu'il y autour de vous.
On se demande aussi, en dehors de vos livres en prose, si vos poèmes, de par leur densité et par cette présence du quotidien, ne sont pas le fait d'un romancier contraint au poème... Il y a comme une volonté de raconter, de faire des récits?

Il y a en effet des bouts de récits à l'intérieur des poèmes, mais qui sont toujours en mouvement. L'aspect de la marche, de la promenade, me conduit à inclure l'itinéraire dans le poème. Si le poème cherche à s'arrêter sur des expériences, des sensations, ce n'est pas le feu d'artifice et le jaillissement de l'image qui m'intéressent, mais de restituer la recherche elle-même, le mouvement, donc ce qui par exemple me fait traverser une ville. Ce sont des récits paradoxaux : si "les villes sont comme un roman du monde qui se déroule constamment", alors je cherche à dire ce roman comme un simple passant. D'où cette dimension du récit et tout le pan des fragments qui lui est accolé. Le monde est toujours la coagulation de récits en germe. Leur donner une place dans le poème c'est ainsi dessiner un rythme narratif qui porte une nouvelle scansion.
Cette dimension, vous la menez au bout dans votre nouveau livre,
La Vie privée, alors que Quoi? quelque chose et autres poèmes (Obsidiane, 1995), au contraire, aurait tendance à la restreindre...
La Vie privée
est un livre charnière dont la rédaction précède celle de Quoi? quelque chose et autres poèmes. La densité et la narration de La Vie privée, j'ai voulu les contrarier dans Quoi? quelque chose..., me sortir en quelque sorte d'un aspect de mon écriture qui devenait cérémonieux. Quoi? quelque chose... dit les choses plus crûment. J'attaque le sujet de face, après l'avoir plongé dans des coulées narratives. J'ai éprouvé avec ce livre une nécessité de dépouillement, tout simplement. Après avoir été dans un souffle large, une étendue du vers, je sentais en moi une capacité à affronter les choses sans cultiver le simple détour par l'anecdote.
Dans
La Vie privée, vous dites quelque chose qui semble définir toute votre démarche : "Fréquenter le monde, ses cliniques et ses parcs, ses abattoirs;/signer du regard le vide du carrelage jauni -ça et là marqué d'une tache sèche..."
Pourquoi pas. C'est un passage qui ne m'est pas indifférent. Ces vers ont été écrits à Berlin, avant la chute du Mur. Il y a là encore un résumé, un caillot de passé et une attente face au présent...

La Vie privée
Petr Král

Belin
95 pages, 80 FF

Emmanuel Laugier

   

Revue n° 023
(juin-juillet 1998).
Commander.

Petr Král


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Témoin des crépuscules
Quoi? Quelque chose et autres poèmes    
La Vie privée
Sentiment d'antichambre dans un café d'Aix
Prague
Le Poids et le frisson    
Aimer Venise    
Notions de base
Pour l'ange
Hum

 

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