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Marc Petit
Interview
Marc Petit, l'enchanteur nourissant


Marc Petit

par Eric Dussert



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Poète, traducteur et romancier, il construit depuis 1974 une oeuvre originale et riche qu'il nomme son "musée fou". L'édition complète de ses nouvelles signale un écrivain flamboyant qui façonne en marge des modes littéraires des récits denses et soignés.

Lorsqu'il publie un livre, Marc Petit ne craint pas de faire mentir son patronyme : chacun de ses récents ouvrages est en effet d'une épaisseur appréciable. La librairie française en reste stupéfaite, pour ne pas dire consternée, habituée qu'elle est à disposer dans ses rayons de littérature française le lot commun des romans Slim Fast. Néanmoins, sa bibliographie copieuse connaît depuis dix ans une embellie médiatique. On appelle ça un succès d'estime et cela signifie que la critique littéraire suit avec une componction toute sacerdotale l'évolution de l'auteur d'Ouroboros (Fayard, 1989) sans quitter son quant-à-soi. A juste titre car Marc Petit pourrait bien rafler un prix et l'admiration des lecteurs. Il apporte cette année le recueil exhaustif de ses nouvelles. Cette "forme dite courte est de toutes la plus retorse : d'une nuit à l'autre, on ne s'aperçoit pas que le temps passe et que le ruisseau est devenu océan".

Les soixante-trois textes courts réunis dans les Histoires à n'en plus finir ignorent eux aussi les jours maigres du carême. Le grand mérite de leur édition complète -outre qu'elle donne accès à des textes disparus depuis belle lurette- revient à sa présentation chronologique qui met clairement en évidence le cheminement de l'auteur. On peut constater qu'entre 1969 et 1997 plusieurs Marc Petit se sont succédé. Le premier, débutant, suit une inspiration philosophique teintée d'évanescences qui ne cachent pas un goût prononcé pour les notations visuelles, jusqu'à l'écrivain des années 1990, décontracté et vivant. Ce dernier baigne ses écrits d'une gaieté malicieuse, parfois exubérante, à son image. Entre ces deux auteurs, le Marc Petit des années 1980 ne manque pas de corps. Par le truchement de personnages aussi étranges et marginaux que savent l'être les créateurs, il aborde un sujet dont il a fait son cheval de bataille : la fiction d'imagination.
"Je ne suis pas un prosateur réaliste"
clame Marc Petit. Sans doute faut-il le croire car ses Histoires à n'en plus finir tirent le lecteur à hue et à dia. Dans la proximité affective de Kafka, de Karen Blixen ou Borges qu'il revendique comme ses frères anciens, cet universitaire spécialiste des baroques allemands plaide pour les vertus de l'imaginaire et de l'émotion en utilisant toutes les roueries de sa plume. Si on le place dans le contexte de la littérature française contemporaine, Marc Petit fait figure d'auteur en butte aux canons de notre époque. Reste que les sirènes conjuguées du structuralisme, du polar et de l'egofiction qui tiennent le haut du pavé ne l'impressionnent pas. En réaction à ces littératures en vogue, il a intégré le groupe informel de la Nouvelle Fiction fondé en 1990 par Georges-Olivier Châteaureynaud, François Coupry, Patrick Carré, Hubert Haddad, Jean Levi, Jean-Luc Moreau, Frédérick Tristan, Jean-Claude Bologne, Francis Berthelot et Sylvain Jouty. A la recherche du "Souverain Bien" littéraire, cette "amicale" d'écrivains dispose en Marc Petit d'un porte-parole au verbe haut pour réclamer une mise à plat des critères qui président aujourd'hui à la formulation des jugements esthétiques. Parce que c'est sa fantaisie... et l'occasion rêvée d'une provocation. Sa façon en tout cas de rappeler que l'art d'écrire n'est jamais insignifiant. Explications.

Les éditeurs ne nous ont pas habitués à publier d'aussi longs recueils de nouvelles. Quelle est la genèse des Histoires à n'en plus finir?
Le volume reprend trois recueils précédemment édités, La Chasse à l'hermine (Fayard), Le Montreur et ses masques (Mazarine) et Lettre de l'Antiméridien (Critérion), des livres de petite diffusion qui ont disparu assez vite. La quatrième partie des Histoires à n'en plus finir propose des textes inédits écrits depuis 1992. Parmi eux, il y a un texte sur la vieillesse de Lamartine qui n'avait jamais trouvé sa place. Il avait paru dans la revue Le Horla comme d'autres textes de ce livre ont été publiés ici ou là, notamment dans les ouvrages collectifs de la Nouvelle Fiction, Dernières Nouvelles de King Kong (Zulma) et Demain les momies (Le Rocher).
Le destin des nouvelles ne semble pas favorable?

La nouvelle n'est pas un format très commercial. Ses recueils forment habituellement de petits livres. Pour moi l'enjeu des Histoires à n'en plus finir est de faire apparaître un ensemble un peu monumental pour rompre avec cette habitude et faire jeu égal avec un gros roman.
Vos romans rencontrent plus de succès, pourquoi maintenez-vous cet usage de la nouvelle?
J'ai une dilection particulière pour la forme courte. Elle met en oeuvre l'essentiel de l'art du conteur. Elle permet d'aller à l'essentiel sans trop mettre en avant l'épaisseur psychologique et l'effet de réel, les descriptions, le réalisme, toutes ces choses qui déprimaient si fort André Breton dans la tradition balzacienne du roman. Je pense que la réalité ne peut pas être dite parce qu'elle précède toute espèce de parole. Je ne crois pas à la littérature réaliste.
En alternant nouvelles et romans, vous conservez le choix de formuler des sujets selon des modalités différentes. Tous les sujets ne s'adaptent pas au roman?

Pendant très longtemps je n'ai écrit que de la poésie et mes romans ne sont pas si nombreux. Mais certains d'entre eux auraient pu devenir des nouvelles en effet. Le Dernier des Conquistadores par exemple. La Grande Cabale des Juifs de Plotzk était conçue pour devenir une nouvelle mais le texte a pris le caractère d'un récit qui ne peut pas être terminé. Ouroboros est le roman qui est le plus éloigné de la forme courte. D'abord il est le plus long et sa structure qui se mord la queue ne pourrait pas être soumise au format de la nouvelle... Ou alors à la Borges, de manière abstraite comme certaines de ses nouvelles "mathématiques". Dans ce roman, l'intrigue compte moins que la fresque autour des destins croisés de trois intellectuels à l'époque baroque. Ce qui m'intéressait c'est que ce soit plein de contenu, de pensées, de vécu. C'est une épopée de la connaissance qui a été conçue d'emblée comme un ouvrage de totalisation de tous les délires et de toutes les rêveries d'une époque, très différente de la nôtre mais qui, finalement, lui fait miroir.
Certaines des
Histoires à n'en plus finir offrent en filigrane votre réflexion sur la création, Contrepoint par exemple. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?
Contrepoint
vient effectivement en contrepoint. Il s'agit d'une dérive dans Paris. Je l'ai écrite pour raconter comment un raconteur d'histoires vit la vie de tous les gens d'aujourd'hui dans une ville comme Paris. En s'enfermant trop dans le monde des histoires, on finirait par croire que c'est un univers. Or il n'a en fait de statut que comme "autre univers".
Dans
Le Révizor de Lubomir, vous interrogez le rôle de l'auteur de fictions dans une situation bien plus dramatique...
Avec cette nouvelle, j'ai eu l'impression de toucher à quelque chose de très important dans mon univers de narrateur. Une sorte de mère de toutes les histoires. Cela à l'époque où une crapule nommée Robert Faurisson avait commencé à lancer son bobard selon lequel les camps d'extermination n'existaient pas. En fait, il m'a paru que cette idée dégueulasse dans la bouche d'un dégueulasse deviendrait sublime dans la bouche de quelqu'un qui justement est dans un camp et sait qu'il va mourir, ou fait semblant de ne pas le savoir. Comme une figure emblématique du refus du réel, de la résistance de l'esprit.
Quel usage personnel faites-vous de ce réel si problématique?

J'ai résumé ça dans une phrase : "Nier l'évidence, notre vérité dans un monde de mensonge". Mon personnage nie l'évidence du camp de concentration. Elle subsiste bien sûr mais le fait de se recréer un autre univers rend l'homme libre et non asservi. C'est une attitude extrême évidemment. Je ne dis pas que c'est celle qu'il faut avoir, c'est un cas limite, en tout cas une figure exemplaire de la fiction quand elle s'oppose à la tyrannie du réel. Je n'ai pas donné de morale à cette histoire énigmatique. On ne sait pas ce que j'en pense : est-il fou? Sublime? Est-il idiot? A-t-il raison? Tort? Je ne sais pas.
Vous introduisez dans vos récits des personnages fameux : King Kong, Kafka, Achab, Modigliani, Quincey, Hoffmann, Christine de Pisan... La plupart ont des parcours marginaux...

Ce sont des marginaux centraux, si je peux dire, en qui je me reconnais. Ils sont pour moi des figures fraternelles et emblématiques -il est difficile de parler de soi, il est plus facile de parler de gens qui ont déjà un statut de personnage- qui à leur époque étaient des marginaux et qui, le temps passant, ont révélé qu'ils étaient au centre. Nerval, Rimbaud, Quincey...
Il s'agit parfois de créatures de fiction mais le plus souvent de créateurs, pourquoi?

Des écrivains parce que je le suis, et des peintres parce j'ai une activité de peintre du dimanche depuis l'âge de douze ou treize ans. Quand je suis en vacances, je passe plus de temps à dessiner qu'à écrire. Je suis peu tenté de montrer ces choses-là parce que je ne veux pas être turlupiné par la peinture comme je le suis par la littérature. Etre obligé de s'occuper des éditeurs, de la critique, du destin des bouquins, des interviews... La peinture reste mon espace de liberté. Et puis je suis collectionneur d'art primitif, himalayen notamment, de sculptures et de masques. L'imagination plastique est importante, l'équilibre ou le déséquilibre des formes aussi. Le rythme de la musique ne m'est pas pour autant étranger. C'est-à-dire que lorsque j'écris, la phrase pour moi est musicale.
Votre univers est peu sonore cependant.

La phrase l'est. Je n'écris jamais uniquement des yeux. Je lis à haute voix comme le père Flaubert au risque de passer pour dingue. La phrase, je l'entends sonner. Pour moi écrire c'est ça. L'aspect rythmique des mots est souvent plus important que leur sens.
Comme le remarquait Jean-Luc Moreau dans son essai (
La Nouvelle Fiction, Critérion, 1992), vous faites souvent référence à la non-couleur blanche, notamment dans La Chasse à l'hermine. Pour quelle raison?
Cette nouvelle est née d'un rêve. J'avais imaginé un texte sur la chasse au gibier blanc sur fond blanc, une chasse fantôme, et j'ai pensé à ce souvenir capital du jeune Kierkegaard qui se promène avec son père pasteur lorsque celui-ci bondit sur un rocher, lève le poing vers le ciel et maudit Dieu. L'évocation du blanc, du papier blanc, du tableau blanc est quelque chose qui matérialise d'une manière très forte un thème philosophique et littéraire. Mes livres ne parlent que du réel dont je ne nie pas l'existence, au contraire, mais je ne peux pas le décrire positivement. "a ne passe pas dans les mots. En fin de compte, le but de la parole et de l'art est de donner avec quelque chose l'impression de rien, d'un rien qui est la vie même. Oui, voilà mon esthétique.
On retrouve là une définition de la poésie...

La poésie attaque bille en tête la nature indicible de tout. C'est une banalité mais ce constat sous-tend toute espèce de poésie : elle encercle le silence avec des mots. La fiction a un dispositif beaucoup plus sophistiqué que la poésie, plus indirect aussi, qui vise à prendre au piège un réel qui ne peut pas être dit en créant d'autres mondes. C'est un labyrinthe dont le dessin n'est pas donné au préalable. Le paradoxe de la narration telle que je la pratique est qu'on en cherche la sortie sitôt qu'on y est entré. Or c'est en commençant à raconter l'histoire qu'on a commencé à construire ce labyrinthe. J'aime l'image de la toile d'araignée : un fil qu'on sort de soi-même. Le fil d'Ariane est ce fil qui vous fait progresser vers l'issue d'une histoire qu'on est en train de construire par son propre déplacement dans l'espace.
Les critiques vous présentent comme un auteur "érudit". Que pensez-vous de ce qualificatif?
Une idée reçue qui m'irrite beaucoup fait de moi un auteur qui travaille un matériau culturel. D'abord je ne sais pas ce qu'est la culture. Pour moi c'est comme ce que je mange, ce que je vois, cela fait partie de moi-même. Les références sont là, à ma disposition. Je ne vais pas me faire plus ignorant et bête que je suis, censurer une référence sous prétexte que tout le monde ne la comprendra pas et que certains se sentiront exclus.
V
os prétentions ironiques à la direction de la NRF ou au prix Nobel vous font sans doute passer pour un auteur bien sûr de lui.
La direction de la NRF, ce serait en attendant... (rires). Je ne veux surtout pas le prix Goncourt!
Vous parlez à l'occasion des
"petites ruses de l'auteur". De quoi s'agit-il?
D'abord, il y a le fait que je ne sais pas où je vais la plupart du temps. Les rebondissements de La Fenêtre aux ombres n'étaient pas prévus par exemple. Je me réserve le droit d'être surpris parce que c'est plus amusant d'écrire comme ça. Et souvent, la dynamique de l'histoire se révèle plus endiablée que l'auteur lui-même. Je m'étonne moi-même de voir la tournure que prend l'histoire. Un jeu de mots, parfois un simple mot font bifurquer le récit dans un sens imprévu. D'autre part, je suis quelqu'un qui s'intéresse aux problèmes de formes, de genres littéraires. Je ne suis pas un auteur spontané ou une petite nunuche qui couche sur le papier ses sentiments et ses émois physiologiques. Je sais ce qu'est la littérature. Je l'ai apprise et maintenant je l'enseigne. Je sais comment fonctionnent les nouvelles, à quel point, souvent, elles jouent sur un rebondissement. On sait que le récit court va nous apporter une surprise. Le problème pour l'auteur est de leurrer le lecteur là où il s'attend à être surpris pour lui réserver le véritable retournement de situation plus tard.
Contrepoint et Rue de la mort sont efficaces de ce point de vue. Planifiez-vous à l'avance ces feintes au lecteur?
Lorsque j'ai écrit
Rue de la mort, j'ai vu apparaître la manipulation en écrivant la dernière scène. "a a été pour moi un coup de théâtre absolu. Quand on a lu quelques textes de mon cru, on se dit : "ah oui, j'ai compris, c'est comme ça que ça marche". Je suis donc amené à inventer sans arrêt de nouveaux trucs. Mes petites ruses sont en fait la combinaison de l'imprévisible et du calcul. Mais, au fond, toutes ces ruses sont un brouillage car elles peuvent masquer l'essentiel. C'est un procédé beaucoup plus retors : j'égare les gens dans des cheminements migraineux tandis qu'ils passent tout à côté du véritable propos. Ce dernier va apparaître au moment de plus grande fatigue et de plus grand désarroi du lecteur.
Et des critiques! Est-ce pour cette raison qu'ils restent sur la défensive à votre égard, dans la crainte de la réédition d'une entourloupe à la Perec (Les Revenentes) ou du subterfuge Gary/Ajar?
Le défaut des Français est d'être trop méfiants. Ils ont toujours l'impression qu'on leur mijote un coup. On me reproche parfois d'être un auteur intellectuel, un amateur du commentaire au troisième degré, simplement parce qu'on on ne veut pas voir qu'il y a des pages avec de l'émotion dans ce que j'écris.
Vos propres textes vous émeuvent-ils lorsque vous les relisez?

Je ne peux pas lire des textes comme Schéhérazade, Le Révizor de Lubomir sans être ému. J'ai même une certaine peine à les lire à haute voix tellement j'ai la gorge serrée. Les gens ne veulent pas se laisser émouvoir, alors il leur reste la culture dont ils s'emparent pour le meilleur et pour le pire. Même dans Ouroboros, la culture n'est pas fondamentale finalement. Les personnages sont à la recherche du souverain bien. Ce n'est pas la culture ça, c'est la vie!
Dans votre essai
Manies et germanies, vous analysez la nature comparée des "mythe, fait divers, conte et nouvelle". Comment les définissez-vous par rapport à la réalité?
Le réel et le mythe ont en commun d'être déjà là. Le réel un diktat de fait et le mythe une explication qui se donne d'emblée comme clef de l'origine et du pourquoi des choses. Il m'est apparu que le narrateur de nouvelles part du fait divers, c'est-à-dire d'une anecdote réelle, et la raconte en l'infléchissant vers la légende. On voit bien ça aux origines historiques de la nouvelle en Languedoc ensuite en Italie : une anecdote arrivée dans un coin est colportée dans un autre et rejoint le trésor des légendes. En fait, la nouvelle qu'on présente souvent comme un genre réaliste m'apparaît comme le travail d'un narrateur qui fictionne des événements réels et apporte de la liberté par rapport au diktat de la réalité.
"L'auto-fiction?Je croyais que c'était un truc comme
L'Auto-Journal"

Comment procède le conte?
Il part du mythe mais s'approprie cet univers ogresque et archaïque en usant de l'ironie et de la ruse. Dans les contes, on s'aperçoit qu'il vaut mieux être le dernier-né que le premier, qu'il vaut mieux ne pas avoir l'héritage que l'avoir parce que grâce à l'astuce et à la complicité du conteur on a une chance d'arriver à reprendre ce dont on a été dépossédé. Ainsi, le conte opère une réappropriation de l'ordre du merveilleux en offrant aux hommes ce qui appartient aux dieux. Il a une dimension prométhéenne. Ces réflexions ne sont pas uniquement de mon fait, je ne fais que poursuivre des réflexions de Walter Benjamin contenues dans un article sur Nicolas Leskov qui s'intitule "Le narrateur". Le nouvelliste tire le réel en direction du mythique et le conteur tire le mythe vers le réel.
Il faut ajouter l'apologue aux formes que vous décrivez car vous faites preuve d'une préoccupation morale.

Elle est pour moi essentielle. Je considère la littérature comme nulle et non avenue si elle ne donne pas accès à la sagesse. Ce n'est pas une sagesse dont je dispose et que je donne aux gens comme un cadeau, c'est un chemin paradoxal, très compliqué, bizarre... Je n'ai pas d'avance sur le lecteur. Distraire et instruire, cette définition de l'art et de la littérature forgée par les Anciens, je la reprends à mon compte. Il s'agit d'instruire le lecteur par la distraction, la poésie, l'humour, l'amusement.
Vous ne craignez pas de passer pour un has been en donnant cette définition de la littérature?
"a ne me déplaît pas finalement. J'ai beaucoup de goût pour la spiritualité, les itinéraires intérieurs. Je suis d'un naturel impatient et passionné. Tout, tout de suite. Mais j'ai appris que c'est une illusion. Je me sens proche en cela de toute une tradition bouddhiste ou hassidique, voire du romantisme allemand. Il me semble que l'on retrouve cela dans Nerval : l'attente d'une beauté qui serait vérité et qu'un jour on finira bien par retrouver. C'est pour cela que je me sens proche des surréalistes. La merveille est là mais elle n'est pas à ramasser comme le premier caillou. C'est une chasse au trésor. Etre en état de disponibilité pour accéder à cet éclairement-là.
C'est l'éternelle question du sens de la vie?

Ce que j'appelle la recherche du "souverain bien". Comment bien vivre? On hésite à en parler tellement c'est banal mais le bouddhisme zen, le taoïsme, le Manuel d'Epictète qui est d'un usage quotidien sont des leçons dont je me sers pour ma gouverne.
On trouve dans vos pages des piques à l'endroit de certaines gloires littéraires françaises qui laissent deviner des velléités polémiques. Etes-vous tenté par le pamphlet?
Si je pouvais me cloner, mon double passerait beaucoup de son temps à s'exprimer sur ce qui occupe la scène de notre époque. Une des personnes que je déteste le plus intellectuellement c'est Simone de Beauvoir, par exemple. Elle représente, plus encore que Sartre, tout ce que j'abhorre : la prosaïsation, la désublimation de l'existence, le pharisaïsme des intellectuels de la gauche caviar, l'étroitesse d'esprit, l'absence de générosité, la manipulation des faibles, l'utilisation d'autrui à des fins érotiques, etc.. Elle patauge éternellement dans ses propres turpitudes, incapable d'accéder à la moindre élévation intellectuelle ou spirituelle. Sa place était en prison et au lieu de cela, tout le monde l'encense et l'imite!
Jean-Pierre Melville disait qu'il était pour la censure au cinéma. Moi je dis que je suis pour la responsabilité des écrivains. On n'a pas le droit d'écrire n'importe quoi, d'inciter les jeunes au désespoir, d'utiliser des gens fragiles à des fins personnelles...
Dans votre recueil d'essais
Manies et germanies vous faites allusion au roman maritime qualifié de "pire procédé de la littérature", au roman oriental ou à l'autofiction que vous ne portez pas dans votre coeur...
Je sais ce qu'est l'autobiographie fictive, c'est un genre que nous avons tenté de mettre en oeuvre avec Jean-Luc Moreau lorsqu'il m'a fait la commande de L'Architecte des Glaces pour la collection qu'il dirigeait aux éditions de l'Aube ... mais l'autofiction? Je croyais que c'était un truc comme l'Auto-Journal...
"a présente moins de risque d'accidents...

Pas pour les femmes de Doubrovsky! Elles apparaissent souvent à la page des "faits divers". Dans mon nouveau livre, La Compagnie des Indes, -un vrai-faux roman historique, remake de Schéhérazade à l'ombre de la guillotine-, vous allez voir comment j'assaisonne le roman oriental qui était à la mode il y a quelques années. Romans maritime ou oriental, ce sont des genres stupides, mais au fond qu'est-ce qui ne l'est pas, stupide? Tout est opérette. Ce qui est amusant, c'est de fausser les genres et de les métamorphoser.
Les interrogations sur la culture et le livre imprègnent vos fictions comme des problématiques essentielles. Quel est à votre avis le statut de l'écrivain contemporain?

Je suis un peu comme Goethe en mon temps. Le fait que je ne sois pas Goethe mais un obscur auteur du nom de Marc Petit montre à quel point d'abjection ce temps est tombé. Je dis en gros ce que disait Goethe en son temps : ce qui compte c'est de créer une oeuvre qui soit le fruit de la passion et de la sagesse. La passion qui trouve une forme devient sagesse. Il y a là aussi l'affirmation d'un besoin de sociabilité, la nostalgie d'une véritable vie littéraire... Mis à part les 75% de phacochères, de limaces et de chacals qui détiennent le pouvoir dans le système de promotion du livre et forment l'opinion, il est dommage que les écrivains ne soient pas plus doux entre eux, plus ouverts, plus civils.
Souffrez-vous de ce manque de sociabilité?

Il est important de la recréer pour que nous apparaissions pour ce que nous sommes et pour rencontrer des lecteurs. Ils existent, ce ne sont pas des crétins qu'on mène à l'abattoir, qu'on oblige à trouver intéressants les romans d'Annie Ernaux, de Philippe Djian, de Vincent Ravalec ou d'Emmanuèle Bernheim. Les gens ont un peu de jugeote. Il ne faut par s'imaginer qu'on va leur faire avaler n'importe quoi. Mais comment peut-on faire savoir que des trésors de beauté, de raffinement, d'intelligence sont disponibles dans les librairies?
Vous faites partie de l'amicale littéraire organisée depuis 1990 sous l'intitulé de la Nouvelle Fiction, un groupe dont on parle peu. Quelles sont les raisons de ce silence?

Le principal handicap de la Nouvelle Fiction est qu'elle n'est pas le fruit d'un coup éditorial. Ses écrivains ont des éditeurs différents. Ils se sont rejoints sur un certain nombre d'affinités, des amitiés et une commune détestation de la littérature plate et intimiste de tradition française à laquelle ils préfèrent les constructions imaginaires et l'aventure de la pensée. Il est vrai qu'on parle plus de ses auteurs individuellement que du groupe lui-même. C'est un vrai problème mais je n'ai pas de réponse à votre question. Je ne comprends pas non plus pourquoi je ne suis pas un auteur plus reconnu. Cela me paraît tout à fait extravagant. En somme la Nouvelle Fiction incarne une tentative d'opposition dans un univers de pensée unique. J'ai donné dans Le Monde un article à propos du Front national et de la crétinisation culturelle ambiante. J'y dis en substance que si vous n'êtes pas d'une tribu vous n'existez plus. Les vrais écrivains d'aujourd'hui, comme ceux de la Nouvelle Fiction, doivent surmonter l'obstacle de ne pas être représentatifs d'une tribu.
La Nouvelle Fiction ne pourrait-elle pas devenir une tribu elle-même?

Non, c'est tout le contraire, c'est un projet universel comme le romantisme, le classicisme et le symbolisme jusqu'à un certain point. Parfois les éditeurs se plantent, ils croient qu'on va leur livrer un truc new age à la Coelho, de la camelote pseudo-ésotérique... Pour moi, la littérature est une passerelle entre l'individuel et l'universel. Le tribalisme c'est l'ennemi. Qu'il soit religieux, sexuel, politique ou nosographique -parce que maintenant des lobbies de maladies sont créés! Les partisans de la myopathie contre les partisans de la mucoviscidose! C'est hallucinant. Littérairement c'est pareil. Si vous n'êtes pas une lesbienne caraïbe clisterophile, vous n'existez plus. Si vous dites : je suis un être humain avec un projet universel, on vous regarde comme un type qui sort d'un siècle passé. Et bien effectivement, moi, je me sens plus proche de Goethe que de Gilbert and George ou de Patrick Chamoiseau.
Envisagez-vous une gloire posthume?

La Nouvelle Fiction, décalée comme elle l'est avec l'esprit de notre époque, présente certains caractères que l'on retrouve souvent dans les mouvements vraiment novateurs. C'est peut être cet immense décalage avec le goût du jour qui fait que nous sommes en train de faire la modernité, la vraie. Pas les nouveautés! La nouveauté selon la distinction qu'établissait Paul Valéry. On la crée en construisant sur la mémoire de l'humanité, sur ce que les gens ont fait de plus beau et de plus intelligent dans les millénaires précédents, en payant tribut à la culture et très heureux, très fiers d'être les héritiers et les continuateurs de cette tradition-là.

Marc Petit
Histoires à n'en plus finir
et
La Compagnie des Indes

Stock
623 et 336 pages, 160 et 130 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 024
(septembre-octobre 1998).
Commander.

Marc Petit


Livres sur le site
( signale un article critique) :

La Compagnie des Indes    
Eloge de la Fiction
Histoires à n'en plus finir    
L' Utopie du docteur Kakerlak    
L' Équation de Kolmogoroff
La Nuit du sorcier
Le Nain géant

 

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