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Alain Monnier
Interview
L'effet papillon noir


Alain Monnier

par Dominique Aussenac



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S'imposer des contraintes monumentales pour mieux parler de manque, d'amour et de mort, tel est le cheminement paradoxal et jubilatoire d'Alain Monnier. Rencontre avec le père de Parpot.

Fonctionnaire dans une chambre de commerce de la région toulousaine, Alain Monnier écrit des lettres pour les autres, maîtrisant les subtilités de la ponctuation, les infimes nuances de la syntaxe, les toutes discrètes fantaisies de la langue de bois. Travail de l'ombre, contraignant, fastidieux, périlleux où un mot déplacé peut faire échouer des négociations économiques, internationales importantes. Pour se libérer de cette tâche assez ingrate, ce quadragénaire d'apparence frêle, fragile, un peu dilettante s'impose des mortifications facétieuses : des exercices de style singuliers, proches de l'Oulipo, jamais mécaniques ni rebutants qui privilégient lisibilité et interactivité avec le lecteur.

Ces deux premiers romans épistolaires Signé Parpot et Un amour de Parpot comportaient uniquement des supports écrits tels que des tickets de métro, quittances de loyer, factures, publicités, lettres administratives, etc... Alain Monnier aime à souffler sur les infimes braises de cette littérature morte pour aller au plus près de l'émoi, pour parler d'amour et de mort dans des romans noirs, étouffants où les héros, prisonniers dans leurs corps, hémiplégiques sur fauteuil roulant ou encore tétraplégiques muets sur lit d'hôpital sont toujours pris dans l'oeil du cyclone de vengeances terribles. Pour son dernier ouvrage, Côté Jardin, le héros Lalanne rencontre l'amour fou en déclamant du Pessoa, la nuit, autour des fontaines de la ville rose jusqu'au moment où, opéré par un curieux chirurgien, il perd mobilité et usage de la parole. Les bribes de conversations qu'il arrive à capter de sa chambre d'hôpital permettent au lecteur de reconstruire un scénario où horreur, folie, poésie et légèreté font bon ménage.

Après les romans épistolaires, vous vous imposez une nouvelle contrainte, en ôtant la parole à votre héros, dès le premier tiers du livre...
Par rapport aux deux premiers romans, j'avais envie de changer et de me prouver que je pouvais raconter une histoire d'une autre façon. Dans les deux premiers bouquins, la contrainte était de ne mettre que des traces écrites qui compilées devaient raconter une histoire. Là, je me suis pris au jeu en me disant imaginons que le héros disparaisse d'une certaine façon tout en étant présent, mais ne puisse plus du tout s'exprimer au-delà de la page 30. Et ce sont tous les gens qui le connaissent, qui viennent lui parler, lui ne pouvant pas répondre, qui vont créer l'histoire. Ce n'était pas du tout évident à certains moments. Il me semble que de ces contraintes naissent des récits un peu plus originaux.
La vengeance est un élément récurrent de vos trois ouvrages!

Je ne l'ai remarqué qu'après. Mes trois bouquins fonctionnent sur la vengeance à partir de l'amour. Il y en a un qui met en scène un chevalier servant qui va venger sa belle. L'autre, c'est un amoureux éconduit qui va vouloir se venger et là, c'est le psychopathe fou qui se venge d'un amant éventuel. C'est vrai que le héros est mis dans une situation où il ne peut plus du tout communiquer, c'est un héros prétexte, un catalyseur. Son handicap permet au lecteur d'agencer, de réagencer des informations qui vont l'emmener lui aussi à participer en se récréant l'histoire.
Dans le précédent ouvrage, il était question de paraplégiques qui aidaient le héros. Là nous avons affaire à un tétraplégique. Vous avez des comptes à régler avec le milieu médical ?

C'est vrai que je n'ai pas une sympathie énorme pour le milieu médical. Quand je dis milieu, je sais que ce sont des généralités, je sais très bien qu'il y a des gens exceptionnels qui se donnent énormément. Il n'empêche qu'il y a un niveau très moyen de relations médicales humaines. On peut en vouloir aux gens de ne pas avoir un minimum d'humanité. Quand j'écris, je me fais plaisir et régler au passage quelques comptes, ça ne me déplaît pas.
Vous arrivez à décrire des univers très, très noirs, tout en adoptant un ton parfois badin, du moins très léger.

"a me fait plaisir que vous me disiez ça! C'est vrai que là, c'était un travail pour la collection Sombres Climats. Je me suis mis dans l'ambiance en essayant de trouver des combles à l'angoisse. C'est vrai aussi que je m'en amuse, je mets pas mal de dérision, je décris un médecin complètement psychopathe, à moitié fou. Il y a un peu d'outrance et je pense que cette outrance crée une complicité de plus avec le lecteur. On s'en démarque peu à peu, on ne la prend pas toujours au premier degré. C'est vrai que j'ai eu des retours où des gens se sont dit très, très angoissés. Moi, je pensais que j'avais une marge de recul, elle n'était peut-être pas très, très évidente.
Vos héros sont des perdants magnifiques assez solitaires, ayant énormément de tares mais développant beaucoup de générosité.

J'ai de la tendresse pour mes héros, même pour mes héroïnes. Autour d'eux gravitent des personnages pour qui j'ai moins de sympathie. Ce sont ces gens-là qui vont rendre plus noire la réalité de l'histoire, plus que l'histoire elle-même. Le comble de l'horreur pour moi, c'est ce gars qui ne peut plus communiquer, tout le monde vient lui parler, il ne peut pas y échapper, il ne peut pas s'enfuir, il ne peut pas dire "non, arrêtez!" Tout le monde vient déverser son discours d'angoisses, de névroses et il est le réceptacle de tout ça. Si cela m'arrivait, ce serait l'abomination totale! Je ne dis pas que l'enfer c'est les autres, mais si on ne peut plus échapper à l'autre, c'est un peu vrai aussi!
Pour votre prochain ouvrage quel exercice de style allez-vous adopter?

Toujours me placer des contraintes. J'ai une piste sur ce qu'on appelle la littérature administrative. J'aimerais un jour raconter une histoire d'amour rien qu'avec des feuilles de sécu et des feuilles d'impôts. Si j'y arrivais et que cela soit touchant, c'est-à-dire que cela donne envie de pleurer à la fin, je me dis que j'aurais atteint le top de la littérature administrative.

Côté Jardin
Alain Monnier

Climats
174 pages, 75 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 024
(septembre-octobre 1998).
Commander.

Alain Monnier


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Côté jardin    
L' Insoluble Problème de la présence sur terre
Survivance
Parpot le bienheureux    
Côté jardin
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Les ombres d'Hannah
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