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Julien Blaine
Interview
Le sorcier de Venabren


Julien Blaine

par Dominique Aussenac



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Les livres -il en propose deux ces temps-ci- ont du mal à contenir Julien Blaine : une carcasse, une voix, une manière d'éructer, d'occuper l'espace, une volonté de changement.

Humilié, mais pas désespéré : ainsi se présente l'ouragan Blaine. Humilié par l'injustice du monde, la confiscation des cultures au nom d'un ordre mondial qu'il accuse d'être à la solde de l'administration américaine. Humilié par la place laissée au poète, le dernier des nègres, ce sorcier nomade et protéiforme, né en 1942 à Rognac près de l'étang de Berre, chamanise près de là en son antre de Ventabren, jongle avec les mythes, l'espace et le temps. Lui qui affirme vouloir retrouver des secrets, mais garder le mystère, a du mal à contenir le monde.

Les mots débordent Julien Blaine, envahissent l'espace, se mêlent à des sculptures, copulent avec des poupées Hopis, s'intégrent à des performances vidéos, deviennent expositions, revues, réappropriation d'espaces, avant-garde, révolution mondiale, secousses telluriques, explosions cosmiques... Julien Blaine, un doux rêveur? Non, un humain pugnace, fraternel, un fondateur de multiples revues dont Dock(s), un ex-adjoint au maire de Marseille qui a redonné les friches industrielles aux marges...

Julien Blaine, vous avez inventé de nombreux hétéronymes. Christian Poitevin, né en 1942, Jules Van (l'artiste du boycott, du sabotage et du vol) né en 1970, Tahar Ben Kempta (traducteur de poèmes persans), Louis Desravines (auteur d'histoires fantastiques), John Jonathan Handgee (auteur de romans policiers), Alias Viart (metteur en scène de fragments de vie). Qui êtes-vous?
Un poète. Ce qui fait le poète, c'est le pouvoir de changer de vie, de style et d'être ce qu'il doit être. Ne pas se contenter d'être dans les livres, chose importante, mais très résiduelle. Il doit vivre et montrer la vie. En cette fin de millénaire, les gens oublient de vivre. On entre dans des barbaries, des ordres mondiaux. La vie devient secondaire parce qu'on est confronté au malheur, à la terreur. J'ai 56 ans, la peau du poète est celle qui me convient le plus. J'ai laissé toutes les autres comme un serpent au bord de la route. J'essaye simplement de travailler pour ce peuple au futur, pour lui dire : "Ne te laisse pas refaire le coup que nous a déjà fait l'Inquisition catholique qui a tué tout ce qui était différent au nom de la sorcellerie, de péchés mortels édictés par des papes dont le plus célèbre s'appelait évidemment Innocent VIII!" En cette fin de millénaire, on nous refait le même coup, au nom de l'administration américaine, c'est la même barbarie, la même confiscation des cultures, le même anéantissement de la différence. Alors, qu'on n'oublie pas de vivre!
La poésie pour quoi?

Il n'y a pas d'inutilité plus essentielle que celle de la poésie. Qu'est-ce que je peux faire pour transformer le monde? Devenir un grand joueur de football? Le football, c'est formidable, mais je sais qu'à la fin du match, cette humanité présente n'aura pas changé. Le poète dit : "Je suis inutile, tout ce que je fais est parfaitement inutile, mais écoutez seulement un peu ce que je dis" et c'est ça qui va changer le peuple futur, c'est-à-dire le peuple qu'on attend, qui sans doute n'existe pas. Par rapport à la puissance de l'ordre mondial, il faut écouter les poètes.
La confiscation de la parole est un élément qui revient souvent chez vous. On a l'impression que c'est sur cette confiscation que vous fondez votre parole.

J'ai commencé à travailler par rapport au langage, à l'environnement du langage, à des installations par rapport au langage, l'écriture et la poésie. Au fur et à mesure tu te crées des ancêtres. Je me suis d'abord créé des ancêtres pas très lointains, Mallarmé, Apollinaire, Ponge, Birot et puis d'un coup, je me suis aperçu qu'il y avait un manque, une mémoire qui stoppait net. On voyait bien dans l'Aurignacien supérieur ces mains positives et négatives sur les cavernes. On voit bien qu'il y a un langage. Avec les hiéroglyphes il y a un rapport à l'écriture. Puis il y a un grand trou et ça repart avec la Renaissance. Ce drame, c'est l'Inquisition. Pendant l'Inquisition tout ce qui avait une parole définie, ce qui va donner notre parole à nous, celle de l'avant-garde, une parole qui va essayer de travailler sur les secrets, comment on fait une tisane, comment on chante longtemps pour être heureux, a été détruit. Les gens de la papauté ont brûlé tous ceux qu'ils appelaient sorciers, mages; il n'en est rien resté.
J'ai travaillé avec les Pirawa en Amazonie, les Bamiléké au Cameroun. D'un coup tu t'aperçois de trucs incroyables. Le mythe de l'homme en terre qui protège le Ghetto de Prague s'appelle le Golem et l'une des plus grandes kashinas, poupées protectrices de la culture Hopi, s'appelle Tête de boue et se dit Koyem. Ça veut tout dire; on rebâtit cette mémoire qu'on nous avait confisquée.
Quelle a été l'évolution de votre travail?

En dents de scie. Une première revue Les Cahiers de l'Octeor en 1962, puis je suis arrivé à Paris, une deuxième revue Ailleurs et là vraiment j'ai rencontré des amis. J'ai fondé Approche avec Jean-François Bory, un journal culturel Robot, puis 68 est arrivé. Pour ma génération, 68 a été quelque chose de très difficile, un échec absolu. On a vraiment rêvé très fort à un changement radical de société, un monde de justice, de fraternité, de beauté, de plaisir d'être ensemble. On s'est ramassé une gamelle! Je suis entré dans un profond silence, quasiment mortel, puis un ami Adriano Spatola est venu d'Italie et j'ai recommencé une nouvelle revue Dock(s) qui a fait le tour du monde de toutes les revues d'avant-garde.
Dans les années 70 sévissait à Paris une organisation stratégique énorme : Tel Quel avec des poètes comme Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier, Denis Roche etc. qui avait mis en place une méthode pour faire croire que cette poésie-là était la Poésie et qu'il n'y en avait pas d'autre. Peut-être que dans le Quartier Latin, les trois rues autour, ils avaient raison? Moi j'affirmais que la poésie qui montrait, démontrait, démontait, remontait le monde avait sa place et comptait. J'ai commencé en 1975 le tour du monde de toutes ces poésies-là. L'Amérique latine, puis la Chine, l'Union Soviétique et j'ai terminé par les pays européens. Pour finir par un très grand colloque à Ventabren en disant maintenant que je vous ai démontré qu'en effet cette poésie-là est aussi la Poésie, qu'est-ce qu'on fait? Le jeune Arthur Rimbaud et le vieux Francis Ponge se sont cassés les dents là-dessus. Pourquoi on continue d'espérer qu'on va changer le monde? Parce qu'il y a toujours trois personnes qui écoutent et qui sauvent l'Humanité.
La poésie, c'est aussi le son, la voix, comment j'articule, comment je bouge et comment vous me transformez, vous, en face. Ça a toujours été ça la poésie. Les troubadours étaient sur ce geste, cette voix, ce nomadisme. Puis, petit à petit, on est rentré dans le livre jusqu'à oublier que le poète, c'était cet être vivant, fait aussi de la façon dont il parle, dont il bouge. On est arrivé jusqu'à tout enfermer dans le livre. Il n'y avait plus de poésie possible. Il a bien fallu que quelqu'un se dise que la poésie allait crever. Un petit professeur d'anglais appelé Stéphane Mallarmé, rue de Rome, a commencé à refaire un livre, pour montrer d'abord que c'était un objet considérable. Un objet avec des pages, des espaces, des articulations, une façon de bouger le texte dans la page. Il s'est aperçu que cela ne suffisait pas, qu'il fallait le sortir vraiment. Il faisait des lectures chez lui, faisait venir ses copains pour lire leurs textes. Ils étaient en articulation par rapport à ça. Là, commencent toutes les avant-gardes historiques de ce siècle. Le futurisme : tout est bruit, tout est machine, tout ce qui peut bouger par rapport à ce que le poète est réellement : un être en train de vivre. Puis arrive la deuxième avant-garde historique, le dadaïsme. Elle ajoute la provocation politique, par rapport à la guerre de 14-18. Les futurismes étaient investis par les fascistes italiens ou les soviets russes. Le dadaïsme corrige le tir sur le plan politique et devient la grande avant-garde historique fondatrice. Très rugueuse, très agressive.
On va vite transformer ce papier verre en papier plus lisse, rajouter un peu de freudisme et d'onirisme qui vont faire que futurisme et dadaïsme vont être consommables par tout le monde dans le surréalisme. Va se réveiller alors un autre mouvement : Cobra, c'est à dire COpenhague, BRuxelles, Amsterdam qui reprendra tout cela à son compte et dira que l'art contemporain, c'est le mélange des frontières. On va être à la fois poète, plasticien, musicien, cinéaste, architecte. Ce qui va être important, c'est comment ça se mélange. Le mélange, on le voit aujourd'hui dans la culture populaire contemporaine avec le rap, le raï, le flamenco, le tri-hop. Ce qui va faire la force de cette poésie-là en cette fin de siècle, c'est le mélange des disciplines, puis le mélange des origines. C'est là que Cobra a été très important. La plupart de ces mouvements, futurisme, dadaïsme, surréalisme et Cobra ont été l'initiative de poètes.
Vous venez de publier chez Al Dante, un livre intitulé
Gloria Mundi. Gloria Mundi, ce sont des plasticiens, des performers et vos mots accompagnent leurs réalisations .
C'est un groupe marseillais d'artistes anonymes. Depuis trois ans nous vivons une polémique dans l'art contemporain autour de l'art parodique. On peut avoir des accents parodiques, un moment parodique mais on ne peut pas faire de la parodie absolue. Il faudrait avoir une culture immense et dans les groupes que j'ai rencontrés qui font dans l'Art Parodik, il n'y a pas ça. Ce que j'aime chez Gloria Mundi, c'est l'insolence. Pendant qu'ils se sont développés, j'étais adjoint à la culture de la ville de Marseille; eux développaient un anonymat. Cette insolence, cet anonymat ne pouvait pas me correspondre. J'ai fait une espèce de convergence entre l'aspect institutionnel qui serait ma parodie à moi, mon ironie à moi, et leur travail à eux dans cette parodie-là.
Dans ce livre un mot revient souvent : friche industrielle.

Il y a 550 hectares de friches industrielles à Marseille, d'usines abandonnées. Pas forcément parce qu'elles ont fait faillite, on a souvent délocalisé. Ces friches sont devenues des ateliers de théâtre, de danse, de studios musicaux toujours avec l'accord des types qui étaient là avant, les retraités, les licenciés. Puis, j'en ai développées partout où je le pouvais. C'est montrer qu'on va réoccuper les espaces -ils ne nous les voleront pas- et dans ces espaces, on va développer l'art de la marge. Mélanger au maximum les disciplines culturelles pour que ça fonctionne.
La friche c'est souvent la nudité, le dénuement, un autre mot peut-être contraire revient souvent, c'est le mot drapé.

Quand je fais ce texte, j'arrive habillé correctement, puis je me déshabille. Je me mets nu et utilise tous les drapés possibles pour montrer l'origine de toute la représentation humaine. La représentation grecque, aurignacienne, romaine, c'est la toge, la robe, le drapé. Il n'y a pas de représentation humaine sans le drapé. Avec le drapé, tu penses différemment les compressions de César, les grands murs d'Andy Warhol, les emballages de Christo. L'artiste ne veut pas représenter l'homme, ça lui fout les chocottes. Il est plus intéressant pour lui de savoir comment il le cache, comment il le touche, comment il le met à l'intérieur, comment il le découvre sans le découvrir. Toute l'histoire de la représentation humaine est sous le drapé.
Un autre livre vient de sortir aux éditions Artci-lab, un livre-objet?

C'est un petit dictionnaire portatif. J'avais travaillé, il y a trois ou quatre ans sur le mot IRIS que j'aime beaucoup parce qu'il veut tout dire. Il a au moins quatorze significations. Là, c'est A SUIVRE et A SUIVRE me plaît parce que le U et le V ont changé de calligraphie il y a très peu de temps, la façon dont tu l'écris ne change rien du tout et ça me plaisait de pas savoir si on SUIT ou si on SVIT. A SUIVRE ou A SVIVRE. Dans quoi on vit là ou quoi on suit? Je me suis régalé à faire ce livre avec des tas d'objets autour comme des flèches qui indiquent à la fois le meurtre et la direction.
Comment un poète libertaire peut-il devenir adjoint au maire de Marseille?

D'abord, j'ai pu le supporter parce que je suis resté subversif. C'était un accident qui ne peut plus se reproduire dans une ville comme Marseille. Cela pourrait se reproduire dans un village de 40 à 300 habitants. Mais là, il s'est passé des trucs incroyables. A la mort de Gaston Defferre, les dauphins ne s'entendent pas et se mettent d'accord sur une tierce personne qui est exclue par tous les appareils. Vigouroux est obligé de s'entourer d'autres exclus socialistes ou de dissidents communistes Il se rappelle qu'il a un copain, Julien Blaine, poète libertaire. Il vient me chercher, je me demande s'il n'est pas tombé sur la tête et en même temps, je vois toutes les opportunités. Petit à petit un groupe se forme comme ça et il y a aux élections de 1989 80 élus de ce groupe à la mairie et là, miracle des miracles, il me donne la culture que j'avais demandée, me nomme troisième adjoint avec une autorité considérable sur les services administratifs et sur les autres élus. L'opéra de Marseille, c'est 50% du budget de la culture. C'était une banque pour moi, il suffisait que de temps en temps je prenne 3 ou 4 % dans les musées, tous les gros trucs et que je donne ça aux marges. D'un coup je récupère 50 millions. Avec 50 millions, tu peux faire vivre beaucoup d'associations, d'artistes, de machins, etc.. J'ai multiplié les marges sur le même principe du mélange des disciplines culturelles et après du mélange des origines. J'ai aussi créé les lieux de la mémoire de Marseille. Cette ville qui a vécu pendant des années et des années sur les colonies françaises n'avait pas de musée africain, cette ville qui a vu mourir Arthur Rimbaud, naître Antonin Artaud, se développer les Cahiers du Sud, a eu comme voisins René Char et Francis Ponge, n'avait rien pour la poésie. Entre l'Aurignacien supérieur (Marseille est née avec la grotte Cosquer, il y a trente mille ans) et moi, il y a eu moins de musées qu'entre mon arrivée et mon départ en six ans. C'est une petite gloriole à laquelle je tiens.

Julien Blaine
Gloria Mundi

Al Dante/Porte Avion
60 pages, 100 FF
Petit Dictionnaire portatif n°13

Artci-lab
4, av. des Cévennes 30250 Aujargues
non paginé, 120 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 025
(janvier-février 1999).
Commander.

Julien Blaine


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