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Dominique Barberis
Interview
Anatomie d'un soir


Dominique Barberis

par Benoît Broyart



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Dans son deuxième roman, Dominique Barbéris décrit un coucher de soleil tragique pour peindre l'univers intérieur d'humains "trop sensibles".

La campagne, à la fin d'un jour d'été. L'action court de la fermeture de la boucherie au coucher des enfants. Dominique Barbéris s'attache au détail. Avec une minutie infinie et une grande sensibilité, cette normalienne originaire de Nantes, vivant depuis vingt ans à Paris pour enseigner la stylistique, offre un des objets les plus précieux de la rentrée dernière.
Dans un espace temporel restreint, Barbéris fait tenir un univers entier, plus large qu'il n'y paraît au premier abord. La lente descente du soleil fait le lien entre des personnages solitaires, perdus dans leurs drames quotidiens. Rencontre avec une chirurgienne opérant à coeur ouvert, qui aime jouer avec les clichés pour en tirer la vérité.

Comment définiriez-vous L'Heure exquise? Tout se joue-t-il en dehors du mouvement?

Je m'intéresse à la sensation, à des actions microscopiques qui sont de l'ordre de la perception. Au fond, ce qui se passe, c'est le coucher du soleil, son déclin très lent. Il est réverbéré dans la conscience des personnages. Toutes les actions engendrées par des angoisses minuscules, des peurs, des désirs ou des regrets constituent le mouvement. Je m'attache au caractère poreux des personnages, à leur vie intérieure, puisqu'au fond, L'Heure exquise est constitué d'additions de monologues. On change sans cesse de voix. Cela permet d'enregistrer l'extrême mobilité de la vie intérieure.
Il me semble que la conscience est faite tout autant de sentiments que de réactions à l'extérieur. Il y a donc un jeu constant entre l'intériorité des personnages et la description. Cette circulation m'intéresse.
Votre écriture est classique, vous utilisez souvent les temps du récit. Sous quel angle pensez-vous aborder la modernité?
J'aime le caractère ramassé des actions qu'évoque le passé simple. Il permet une clôture, souligne le caractère définitif de ce qui se passe, ce sentiment des choses perdues. C'est un roman sur le crépuscule et sur la perte.
Mon écriture est classique en ce qu'elle cherche la musicalité, car elle a une vocation musicale. Je ne me satisfais pas d'une langue qui signifie simplement. Il faut qu'elle suggère, un peu au-delà du langage. Les phrases sont brèves mais cherchent une adéquation avec la vie intérieure qui est faite de résonance à la lumière. La sensibilité est musicale.
Vos dialogues tombent toujours brutalement, au centre de descriptions lyriques, parfois à la limite du cliché. Ils sonnent comme un retour au réel. Comment gérez-vous ce contraste qui semble appartenir à votre style?

Les dialogues sont le réel, son irruption au milieu d'une rêverie qui accompagne la partie descriptive, faite d'un point de vue presque lyrique. J'aime travailler sur les clichés. Ils portent un constat irréfutable sur les choses. Notre perception du monde est faite de clichés. J'établis un contrepoint entre les dialogues et la description qui est nécessairement d'essence lyrique. Il y a une admiration devant la beauté des choses alors que la réalité déçoit. Ce contraste donne sa signification au livre qui raconte de minuscules déceptions. L'unité de toutes ces voix disparates, c'est que les personnages rêvent. La petite fille qui joue à la poupée symbolise le songe de toutes ces voix de femmes qui s'enferment dans un sentiment obscur, accru par la tombée du soir. Leurs déceptions ne sont pas tragiques. Elles peuvent être comiques même. Ces effets de désamorçage représentent un constat humoristique des décalages entre la réalité et l'aspiration.
Tous les adultes de L'Heure exquise ont la nostalgie de l'enfance. Le début de la vie est un éden?
Le regard qui est posé dans le texte est enfantin. La petite fille offre une image de rêve têtu et émouvant. L'enfance est une époque où l'on ne voit pas le réel. On vit à côté, dans l'imaginaire. Le contact avec les choses est brut, il n'est pas rompu par l'intelligence. Dans l'écriture, j'aimerais que les choses s'imposent avec une violence et une réalité qui sont celles de l'enfance. Pour moi, c'est ce qu'il y a de plus étonnant dans cet âge de la vie, de plus regrettable quand on le perd. Cette capacité de voir absolument, sans filtre. C'est le seul moment où on voit les choses comme elles sont.
Multiplication des jeux de lumière, composition, vous sentez-vous proche du cinéma ou de la peinture?
Je mets plus volontiers mon travail en relation avec celui d'un peintre qu'avec celui d'un écrivain. Je cherche à faire voir, à faire sentir. Les mots sont un obstacle. Je suis gênée par le fait qu'il faille en passer par l'intelligence. J'aimerais qu'ils suggèrent avec la même violence que des taches de peinture. Je compose et ordonne les choses comme dans un tableau. J'ai une perception très visuelle. Je travaille en retouchant sans arrêt, à plusieurs textes en même temps, selon l'humeur. Je n'ai pas une conception de l'écriture dans la durée mais plutôt dans l'espace. C'est pour cela que mes romans sont assez peu narratifs. J'essaie d'exprimer la simultanéité, ce qui au fond est un problème de peintre, qui répartit les choses dans l'espace et les dit simultanément. À travers le jeu des voix, c'est que je tente de faire.
À propos du soleil, vous écrivez :
"Probablement ce n'est pas facile pour aucune chose de l'univers de disparaître." Le soleil est-il le personnage principal de L'Heure exquise?
Cette phrase est une espèce de cliché réaménagé, déplacé. Effectivement, la descente du soleil doit exprimer confusément l'angoisse de la disparition qui est au terme du texte, puisque les derniers personnages qu'on entend sont de vieilles dames confrontées immédiatement à cette angoisse. Le sujet du livre est le coucher du soleil, le crépuscule, le déclin. Il est suivi avec fidélité tout au long du texte.

Dominique Barbéris
L'Heure exquise

L'Arpenteur
126 pages, 78 FF

Benoît Broyart

   

Revue n° 025
(janvier-février 1999).
Commander.

Dominique Barberis


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