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Pierre Bourgeade
Interview
Le passage du témoin


Pierre Bourgeade

par Eric Dussert



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A 71 ans, Pierre Bourgeade ne désarme pas. Avec un polar, un roman existentiel et des chroniques instantanées, il raconte les douleurs du monde et plaide pour une évolution du roman.

Pour Pierre Bourgeade, l'année 1998 a été productive. Au printemps paraissait Pittbul, un polar d'une violence crue que la Société des Gens de lettres a coiffé des lauriers du Grand Prix Paul Féval de littérature populaire. Puis vinrent Les Ames juives où l'auteur d'Orden et des Immortelles s'interroge sur l'improbable paix morale des rescapés de la Shoah et le poids de leur histoire. Dans la foulée enfin, il vient de publier dans un registre moins tragique, mais tout aussi grave, les nouvelles de L'Argent qui donnent dans la continuité d'Eros mécanique un point de vue sur le désordre des moeurs, la solitude et le manque de repère de l'individu face au maelström du monde contemporain.

Bourgeade est polygraphe -on fait d'ailleurs ici l'impasse sur ses pièces de théâtre- mais ses créations sont portées depuis longtemps par une question essentielle, la même sans doute depuis New York Party (1969), roman qui sous couvert d'une balade au pays de cocagne masquait un pamphlet contre la civilisation américaine. Dérèglements des sociétés, aberrations politiques, décomposition de la mémoire et des sentiments forment la trame de son propos. L'ordre littéraire n'échappe pas à ses feux... En prônant la simplicité stylistique, il retourne contre le roman à la papa les armes post-modernes de la mise en question et de la réflexion.

Qu'est-ce qui vous a incité à entreprendre la rédaction des Ames juives?
J'ai écrit ce livre pour deux raisons. La première parce que nous sommes dans un temps où l'on célèbre la fin de l'histoire, ce qui est, je crois, une erreur grossière. Le XXIe siècle sera encore plus terrible que le XXe car les procédures d'extermination progressent. Il y aura de nouveau des génocides. Par conséquent j'ai dédié ce livre à mes deux enfants et aux autres enfants pour qu'ils n'oublient pas ce qui s'est passé durant ce siècle, cela les préparera au prochain. La seconde raison c'est Israël. Comme tous les gens de gauche, j'ai beaucoup de sympathie pour les Palestiniens. Je désire qu'ils aient une patrie, que le processus de paix soit mené à son terme mais en même temps je tremble tous les jours pour Israël. Tous les matins je m'attends à entendre qu'une bombe thermonucléaire est tombée sur le pays, qu'il a complètement disparu. Israël est un îlot au milieu d'un milliard d'êtres qui lui sont opposés, on se demande où ce peuple trouve sa force pour résister à la menace.
Où la trouve-t-il à votre avis?

Il me semble que la réponse est presque littéraire parce qu'elle est dans un livre, la Bible. Et c'est d'autant plus extraordinaire qu'une large part des Israéliens ne croit certainement plus en cette Bible. Malgré cela, il y a en ce peuple la force d'un livre, une force animée par l'histoire.
Quelle portée attribuez-vous à votre roman?

Dans ce sens, Les Ames juives sont dans le droit fil de mes livres précédents. J'ai écrit Le Camp, sorte de méditation sur les camps de concentration où un innocent est poussé à faire un camp contre son gré, j'ai écrit un livre sur la torture en Algérie, Les Serpents, où un innocent opposé à la torture est amené à torturer. Les Ames juives présentent le troisième avatar de cet innocent mythique puisque ce roman retrace l'histoire d'un autre jeune innocent qui, au moment de faire un geste d'amour ou de compassion, voit son geste transformé par son histoire qui agit à sa place, par une force qui le dépasse.
Les chroniques de
L'Argent entrent-elles dans ce schéma ambivalent?
L'Argent
est, comme Eros mécanique, la suite de L'Aurore boréale que j'ai publiée en 1973. C'est un journal qui dépeint la société telle qu'elle se vit au fil des jours. J'ai essayé de suivre l'évolution des moeurs au fur et à mesure qu'elle se déroule, comme dans Les Ames juives je suis l'Histoire. Je crois que c'est la fonction que pourrait avoir le roman aujourd'hui.
Pensez-vous que le roman français contemporain est coupé du monde, sans rapport avec la vie quotidienne, les problèmes triviaux mais concrets d'aujourd'hui?

Evidemment. Je pense qu'au XXe siècle le livre capital est L'Univers concentrationnaire de David Rousset que Maurice Nadeau a publié aux éditions du Pavois en 1946. Rousset y présente le camp de concentration comme un système et surtout comme un système dédramatisé. Il écrit untel tombe, on lui pose une hache sur le cou, etc.. En le relisant cet été, je me suis aperçu que l'épigraphe que Rousset a choisi est tiré d'Alfred Jarry : "Aujourd'hui le roi a dit qu'on ne tuera plus les grenouilles." C'est le père Ubu qui s'exprime, ce qui prouve la volonté de dédramatisation de ces événements super-tragiques.
Quelle est l'incidence de cette dédramatisation sur l'écriture romanesque?

A partir de là, le roman n'a plus trouvé sa place. J'ai été frappé par le fait, Maurice Nadeau l'avait relevé dans un article il y a longtemps, que les grands auteurs romanesques du XXe siècle, Aragon, Sartre, Malraux, etc. ont cessé d'écrire des romans lorsque l'on a su ce qui s'était passé dans les camps de concentration. Devant une réalité aussi imprévisible, la fiction tombe. Ensuite, il s'est passé un temps, presque vingt ans, et de nouvelles voix s'y sont essayées : Guyotat, Le Clézio, Beckett... Beckett, c'était le fond du trou. Il faut que le roman retrouve son temps. On ne peut pas non plus ne pas faire comme si ces événements n'avaient pas eu lieu, comme si le roman d'aujourd'hui donnait la main au roman d'avant la guerre. C'est inouï, tous les arts ont changé, sauf le roman! Qui oserait peindre aujourd'hui comme Manet? Qui oserait faire de la musique comme Strauss?
Quelle issue envisagez-vous pour la fiction romanesque?

Nous sommes en 1998 dans une période de transformation du roman français qui depuis le début du XIXe siècle jusqu'aux années 1950-1960 a toujours été le même. Son rôle était alors d'apporter aux lecteurs l'information qu'ils ne pouvaient obtenir autrement. Balzac informe sur ce qui se passe au début du XIXe siècle, Zola sur les effets du capitalisme, Proust sur la haute bourgeoisie des débuts du XXe... J'étais un tout jeune homme lorsque j'ai lu les livres de Sartre et ça a été un coup de tonnerre. J'ai appris comment les gens parlaient à Paris : "Patron, t'as pas cent balles"... Par les livres, on approchait la société intellectuelle du milieu du siècle. Aujourd'hui, l'information nous arrive par la télé en temps réel. Le roman français qui brasse encore les siècles du passé ou des histoires de rien du tout devrait être un témoin de notre époque. En fait, le roman courant se survit en France.
Finie la démonstration, vive la réflexion?

Certainement. La nature du roman change. Les Ames juives est un livre qui fait ce choix de ne plus apporter l'information mais d'inciter à la réflexion. Il a élu deux ou trois caractéristiques qui revêtent une force symbolique.
Ce livre est-il le fruit d'une volonté théorique?

Non, je l'ai écrit d'un geste naturel. Mais il semble en effet qu'il est plus conforme à ce que pourrait être le roman aujourd'hui dans la mesure où, précisément, il sacrifie beaucoup de choses. J'aurais pu en rajouter sur les camps de concentration... Je considère que la littérature est une voie de sacrifice. Savoir se contenter de son propos, ne pas ajouter de choses qui pourraient "enrichir".
Pourtant, ne souscrivez-vous pas à l'anecdote romanesque en montrant Rachel, la vierge rescapée des camps, découvrant le désir face à un taureau?

Je ne savais pas comment faire rentrer cette jeune femme dans un cercle de sensualité. Ayant vécue dans une famille juive orthodoxe, elle vivait dans l'idée que l'animalité est impure.
L'érotisme est l'un de vos thèmes de prédilection. Il vous fait placer la femme dans des situations dégradantes : prostitution, rituels du bondage, masochisme, etc.. La réification de la femme ne rejoint-elle pas celle de l'humanité dans les camps?

Dans mes textes érotiques, il s'agit moins d'une dégradation que d'une exploration... Mais peut-être y a-t-il de ça. En tout cas, il ne s'agit pas pour moi des femmes en général mais plutôt de certaines femmes que j'ai rencontrées. Le hasard a fait qu'elles avaient ce souci d'exploration. "Qu'est-ce que c'est qu'être une femme?" est une question comparable à "qu'est-ce qu'être un juif?" Mystère. Dans mon livre, Rachel et son mari ne circoncisent pas leur fils pour le mettre dans une situation universelle. C'est lui qui s'auto-inflige la circoncision pour affirmer sa judaïté, ce qui, en cas de guerre, peut le conduit à Auschwitz. Or, la féminité, dans la mesure où on peut l'approcher, présente aussi cette sensation de ne pas appartenir à l'universalité.
L'homme serait-il plus universel que la femme?

Les femmes le pensent parce qu'il leur manque le pénis. La femme se sent plutôt dans l'altérité que dans l'unité. C'est extraordinaire car il manque à la femme comme au juif un bout de ce sacré pénis. Il est évident que dans ses relations amoureuses, une femme qui ressent cette altérité veut voir comment fonctionne le sexe d'en face dans toutes les conditions possibles. C'est de ce type de femme qu'il est question dans mes livres. Surtout celles qui se prêtent à l'exhibitionnisme.
On trouve dans votre polar
Pittbul, un type de femme parfaitement idiot et très instrumental, un héros viril et cynique ainsi qu'un tueur monstrueux. Pour quelles raisons avez-vous choisi de coller aux stéréotypes du genre policier?
J'ai toujours été très attiré par le roman policier. Lorsqu'en 1969, mon roman New York Party a été publié par Georges Lambrichs dans Le Chemin (la collection sophistiquée de Gallimard à l'époque, l'équivalent de l'Infini aujourd'hui), je ne lui ai jamais dit que de nombreux personnages étaient issus de la Série noire. Notamment le personnage principal qui arbore une cravate jaune avec des têtes de chevaux, un personnage de Chase... ou d'un autre. Peu après, j'ai rencontré Marcel Duhamel qui m'a dit "il est très bien votre roman, vous devriez faire un truc pour moi." J'ai gardé cette phrase en mémoire. Lorsque j'ai donné ce livre à Patrick Raynal, l'actuel directeur de la Série noire, c'était au fond comme au lendemain de ma rencontre avec Marcel Duhamel.
L'une des qualités de
Pittbul est d'intégrer vos thématiques habituelles, sans contorsion...
J'avais toujours eu envie d'écrire pour la Série noire et je me suis rendu compte que dans une période de grand trouble comme la nôtre, cette collection permet de rendre compte des faits de société immédiatement alors que le roman demande du temps, réclame méditation, écriture, sélection, maturation... J'en ai écrit un autre qui s'intitulera Le Téléphone rose. Voilà un phénomène de société colossal qui remplit depuis quatre ou cinq ans des pages d'annonces entières dans les journaux, qui brasse des milliards, je suppose, et l'on n'en parle jamais. Il y a un tabou, pourquoi?
André Pieyre de Mandiargues que vous fréquentiez déclarait haut et fort son goût de la provocation, le partagez-vous?

Non. Je ne sais qu'écrire mais il n'y a aucun désir de provocation chez moi. J'ai d'ailleurs peu d'écho sur ce que j'écris. Je vis très seul, je ne participe pas à la vie littéraire.
Vous avez écrit dans
L'Empire des livres : "L'homme livresque a de l'existence un sentiment différent des autres hommes." Quel est donc ce sentiment?
L'homme qui lit vit dans une sorte d'infini. Il est traversé par tout ce qu'il a lu, même s'il en oublie. Ça l'empêche un peu de se situer dans la vie quotidienne, sentimentale, familiale, politique... Je ne suis pas un érudit mais je porte en moi des lectures. J'ai fait avec Georges Lavaudant une pièce sur la fin de la culture, Palazzo mentale où l'on croise Kafka, Borges, Dante, etc.. Comme nous avons travaillé longtemps à ce texte, nous ne savions plus qui de Lavaudant ou de moi avait écrit telle ou telle partie. Je savais en avoir écrit les neuf dixièmes puis je me suis aperçu que Lavaudant avait beaucoup retravaillé. Finalement, en relisant cet été le Journal de Kafka, je me suis aperçu que des phrases que je croyais de moi ou de Lavaudant était en fait de Kafka! Nous avions réécrit ses phrases de façon spontanée, sincèrement, sans savoir qu'elles n'étaient pas de nous.
Par imprégnation?

Oui, puis oubli et réinvention d'une imagination enrichie. Vous devenez quelqu'un de plus complexe et en même temps vous n'êtes personne. C'est une impression que j'ai souvent, l'impression d'une maison vide.
Pourquoi privilégiez-vous les livres courts?

Mes romans sont d'abord très longs. Leurs manuscrits sont de la taille des romans de 250 pages mais je fais un choix et ne publie que des romans courts. J'ai fait ça sous l'influence de Georges Lambrichs qui pensait que dès que le lecteur avait compris, il fallait arrêter. Le texte ne se justifie pas parce qu'il permet de produire du texte. C'était une grande leçon.
Vous préparez cependant un livre,
La Décomposition, qui devrait transgresser cette règle...
C'est un texte un peu éclaté, comme le sont nos vies. Voyez, nous ne nous étions jamais vus tous les deux. Je parle avec vous, nous allons ensuite nous séparer, rencontrer d'autres personnes... Les vies sont des miroirs pulvérisés.

Pierre Bourgeade
L'Argent

Gallimard
93 pages, 58 F

Les Ames juives
Tristram
127 pages, 79 FF

Pittbul
Gallimard
143 pages, 34 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 025
(janvier-février 1999).
Commander.

Pierre Bourgeade


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