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Quim Monzo
Interview
Ironique mécanique


Quim Monzo

par Thierry Guichard



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Les quatorze nouvelles du recueil de Quim Monzó manient la logique et l'absurde pour toucher à des situations extravagantes ou fantastiques.

Lorsqu'il invente l'histoire d'un cafard devenu humain sous le regard consterné de sa famille ou quand il s'intéresse aux retombées psychologiques de l'exploit de Guillaume Tell sur son fils, Quim Monzó joue avec les grands textes de la littérature. Mais sa vision d'une logique implacable, il la met aussi au service de récits a priori réalistes : histoire d'un candidat à une série d'examens sans fin, errance cauchemardesque d'un homme qui n'arrive plus à sortir de chez lui, folie d'un écrivain dont tous les livres s'avèrent prémonitoires. C'est avec le sourire de l'ironie que l'écrivain catalan nous conduit aux frontières du fantastique. Mais ses petites mécaniques de précision masquent aussi des obsessions que la récurrence des thèmes permet de révéler en ombre chinoise. Comme s'il n'y avait pas d'écriture innocente.

Quim Monzó, vous êtes chroniqueur hebdomadaire pour un quotidien, vous avez animé une émission de télé et participé au scénario de Jambon, Jambon de Bigas Luna. Etes-vous un écrivain ou un homme de média?

C'est une tradition chez nous de confier des chroniques à des écrivains. J'aime écrire sur des choses un peu absurdes, fantaisistes, sur de petits détails. J'ai commencé à écrire en espagnol dans les années 72-73 parce qu'il n'y avait pas alors de journaux catalans.
Durant un an, c'est vrai, j'ai animé une émission de télévision hebdomadaire. Je lisais mon texte comme un comédien : je jouais une sorte d'expert télévisuel typique, ce que j'appelle le "toutologue" parce qu'il sait tout sur tout. J'y mettais beaucoup d'ironie. Même chose à la radio : là, il me fallait parler sans arrêt, sans presque respirer, sur n'importe quel sujet. Alors ce n'est pas forcément bien accepté par la communauté littéraire de faire ce genre de choses. Pour Jambon, Jambon mon rôle a consisté à réécrire les dialogues. Ceux-ci, à l'origine étaient beaucoup trop littéraires, ça ne fonctionnait pas. Il m'a fallu enlever le littéraire pour donner du naturel aux personnages...
Dans Guadalajara, une nouvelle évoque le travail de l'écrivain lié par contrat et vous dites : "Dans son pays, l'exigence de qualité est minine"...
Oui c'est un peu la situation catalane et espagnole. Je ne sais pas exactement ce qui l'en est de la France, mais je suppose que c'est la même bouillie.
Vous-même, quelle exigence avez-vous?
Je ne cherche qu'à écrire un livre digne. Je n'ai absolument pas l'ambition d'écrire le grand roman. Aujourd'hui, il y a trop de sentimentalisme. On revient aux canons de la beauté; c'est le retour des morts-vivants de la littérature. On nous donne dix livres à imiter. Je pense que chaque écrivain a ses propres canons. Qu'il doit travailler en fonction de sa particularité.
On vit la mode des générations. Il faut être jeune pour être un bon écrivain. Vous sentez-vous en phase avec votre génération?

Il y a de tout dans ma génération. Le jour où j'ai été cité comme faisant partie d'une génération, j'ai eu l'impression d'avoir été arrêté par la police. Ici, aussi, à Barcelone, on trouve pas mal d'articles à propos de cette connerie de génération.
Vous publiez vos livres chez un éditeur catalan, Quaderns Crema. Sans aucune chance d'obtenir un prix important. C'est un choix esthétique ou politique?
Je suis lié à mon éditeur parce que je n'en ai pas trouvé qui me plaise plus. Les prix en Espagne suscitent une corruption épouvantable. C'est comme le Père Noël qu'on continue à jouer même quand l'enfant n'y croit plus et qu'il sait, quand le cadeau arrivera, que les parents savent que leur enfant sait. Trois mois avant le prix Planeta, on connaît le lauréat. Chaque prix est lié à une maison d'édition. Et celles-ci se servent de ces récompenses pour faire venir à elles des écrivains. C'est important dans ce contexte de pouvoir être traduit. A Barcelone, on te lit avec des préjugés. J'aime qu'il y ait des lecteurs sincères : ça aide à savoir où l'on va.
Votre recueil de nouvelles récemment traduit en France s'appelle
Guadalajara Pourquoi ce titre?
C'est un livre écrit autour de la chanson Guadalajara. J'ai mis dans chaque nouvelle des éléments liés à cette rengaine. Ainsi dans Faim et soif de justice, l'écusson de Robin Hood, le héros, c'est celui de la ville de Guadalajara. Dans La Littérature, tous les titres des livres écrits par l'auteur sont des extraits de la chanson. Dans La Force centripède la pianiste joue les notes de la mélodie (la, la, la, do, mi, mi, ré, do...). C'est une chanson affreuse mais j'en suis obsédé. J'en ai acheté toutes les versions. Même Elvis l'a chantée.
Comment faut-il donc considérer ces nouvelles? Comme des métaphores ou comme un simple divertissement?
Si j'étais un des papes de la littérature très épris de moi-même, je dirais que ces nouvelles sont très métaphoriques. Mais franchement, je ne le crois pas. C'est évident que toute écriture a une part métaphorique. Mais je ne veux pas en être conscient sinon ça me bloque.
Quatre nouvelles s'attaquent à des mythes comme celui d'Ulysse ou de Robin des bois . Cherchez-vous à saper la société qui s'est bâtie autour d'eux?

Non, je ne mine pas ces mythes. Ces histoires sont faites pour continuer à écrire. J'étais fatigué d'entendre le mythe de Robin des bois qui vole au secours des pauvres. J'ai donc voulu pousser la logique jusqu'au bout. Ainsi, de réaliste, une histoire devient fantastique. Comme chez Buzzati. Je ne pense pas saper la société en sapant ses mythes. Au contraire : une culture qui permet qu'on travestisse ses textes fondamentaux et qu'on joue avec eux est grande. Les mythes ont été réécrits des millions de fois; ça les a renforcés.
L'absence de psychologie impose une distance avec le texte. Sentiment renforcé par une phrase assez peu stylisée. Avez-vous peur de tomber dans l'impudique?

J'écris des choses plus graves aujourd'hui que par le passé. Parce que mes parents sont vieux. Je parle de la famille dans Guadalajara bien plus que je ne le faisais avant parce qu'aujourd'hui j'ai un enfant. Toutes ces histoires fantastiques parlent de moi et de ce qui me préoccupe. Quand tu écris, tu libères une partie de ton savoir et ton cerveau est capable de dire ce qu'il sait déjà mais que tu ignores savoir.
Mon écriture a changé avec le temps. J'adorais au début les métaphores, les adjectifs. En vieillissant, j'ai commencé à ne plus aimer les feux d'artifices du style. Je préfère aujourd'hui le laconisme.
Lorsque j'écris, si je trouve une phrase où apparaît l'expression d'un sentiment, je ressens de la honte et je change la phrase.

Quim Monzó
Guadalajara

Traduit du catalan
par Edmond Raillard
Jacqueline Chambon
146 pages, 90 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 025
(janvier-février 1999).
Commander.

Quim Monzo


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