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Gonzalo Celorio
Interview
Voyageur immobile


Gonzalo Celorio

par Thierry Guichard



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En huit textes subtils, le Mexicain Gonzalo Celorio nous transporte au coeur d'un Mexique où se métissent les cultures. Un voyage à déguster.

Inconnu en France, Gonzalo Celorio de part ses fonctions à la tête de l'Université de Mexico est une forte personnalité de la capitale mexicaine. A tel point que, à en croire son éditeur français, la tour d'ivoire dans laquelle il vit est une forteresse bien gardée contre l'insécurité qui règne dans la mégapole la plus peuplée au monde. Cette stature de dignitaire ne correspond guère à l'image que l'on se fait du narrateur de Le Voyage sédentaire, seul livre à ce jour traduit dans notre langue. Ce recueil de huit textes en prose fait entendre la voix intime d'un individu dont la sensibilité traque les petits détails qui font les grandes émotions. Placé dès son introduction dans une esthétique bachelardienne, le livre offre un voyage en spirale autour de la figure du narrateur. De son bureau, on élargira le champ de vision à la maison, puis au quartier, à la ville enfin.

Pour autant le voyage auquel nous sommes conviés ne se défait pas d'une immobilité propre à la contemplation. C'est qu'ancré dans l'écriture elle-même, cette école du regard, il propose surtout de pénétrer le monde intérieur de son auteur. Car Gonzalo Celorio a beau convoquer dans de sublimes pages les fruits et légumes du marché voisin, son énumération gourmande et apéritive se nourrit autant du réel que de souvenirs de lectures que ces produits évoquent. Ainsi lorsqu'il nomme "les pommes de terre austères que l'on n'arrache pas à leur sommeil souterrain" pense-t-on à Jean Follain. Le bonheur, ici, n'est pas dans le pré mais dans la maison centenaire qu'habite notre homme. Drôle de maison perclue de rhumatismes dans le jardin de laquelle l'homme cueille à même l'arbre le citron de son tequila et où "le seul mot de "fontaine" étanche la soif". Bonheur menacé par un urbanisme galopant et aveugle qui obligera l'homme à quitter les lieux. L'écrivain parvient, en peu de mots, avec souvent de la malice, parfois de l'ironie et toujours de la tendresse à faire vivre ainsi tout un univers qui se tient à la frontière de la nostalgie et de la poésie, tant on ignore ce qui enivre le plus, du tequila ou des mots qui évoquent le tequila. Le travail remarquable de la traductrice donne parfois l'impression que le texte a été écrit directement en français par rien de moins qu'un très grand prosateur, à l'oreille musicale et à la plume jongleuse. Marie-Ange Brillaud s'est emparée de ce livre comme un acteur d'un grand rôle, allant visiter les lieux évoqués, refaisant les mêmes trajets que le narrateur. Venu avec elle au festival La Cita de Biarritz pour recevoir son Prix des deux océans, l'écrivain affichait une nonchalance mâtinée de pas mal de fatigue : l'homme, né en 1948, enchaînait les débats sans se départir d'un sourire de séducteur.

D'abord Gonzalo Celorio, pourquoi attribuer à "tequila" un genre masculin?
En espagnol c'est El tequila. Si on le féminise en espagnol c'est qu'on est ignorant. Le tequila c'est masculin, c'est assez viril. Et puis Tequila, c'est une région géographique du Mexique. C'est aussi un peu l'emblème de notre pays alors je refuse qu'on mettre le tequila au féminin.
Le Voyage sédentaire
semble écrit pour, entre autres, expliquer le Mexique. Avez-vous écrit ce livre pour des étrangers?
Non, c'est étonnant que vous fassiez cette remarque. J'ai écrit ce livre pour des Mexicains et je n'ai rien changé au manuscrit premier. En fait, je ne pense jamais aux lecteurs quand j'écris. Ce que je décris, ce sont des habitudes qui étaient communes à tout le pays et qui se perdent à Mexico du fait de la modernité. C'est quelque chose que je déplore. Ce que je décris de Mexico ne pourrait pas se passer ailleurs.
Vous vous faites le mémorialiste d'un monde en voie de disparition?

Oui, j'ai écrit un autre livre dont le titre en français donnerait : Mexico, ville de papier où je dis que toutes ces choses disparues n'existent plus que dans et par l'écriture. C'est mon devoir d'écrire pour qu'on n'oublie pas.
Un devoir qui ne semble pas sans arrière-pensée politique. Vous écrivez dans un texte consacré aux petits métiers de la rue : "Je confonds la nostalgie et la lutte des classes"...
J'ai écrit cette phrase dans le passage consacré au cordonnier. Il ne faut pas l'enlever de son contexte. Je déplore la disparition de petits métiers et j'en suis en même temps content car ces gens gagnaient très mal leur vie. Je ne veux pas qu'on en tire d'autres conclusions. Je ne prends pas parti. Il n'y a aucune dénonciation politique dans mon livre. Je n'adopte qu'une attitude descriptive qui peut paraître critique par le seul le fait qu'elle restitue simplement la réalité.
Je veux juste montrer la contradiction qui existe : des choses imposées nous viennent des États-Unis et tout cela donne une image de Mexico tout à fait surréaliste. Il y a de ma part devant la modernité un ébahissement que je ne peux pas renier. Le narrateur de ce texte est admiratif devant les choses les plus quotidiennes de la vie courante parce que, dans le quotidien, il y a rencontre entre cette modernité et les choses les plus anciennes.
Mais, c'est vrai que le regard étonné devant la réalité est tel grâce à la littérature lue, ingurgitée, qui a nourri une sensibilité poétique. Sans cette sensibilité, il n'y aurait aucun ébahissement devant la réalité.
La disparition des petits métiers, des bars à flamenco, ne se fait-elle pas l'écho, chez vous, d'un sentiment de culpabilité des descendants des conquistadores vis-à-vis de l'extermination des Indiens?
Une attitude qui ne considèrerait le Mexique qu'à partir du passé préhispanique serait purement rhétorique. Nous pensons tous que la culture mexicaine est une culture métissée, qu'il y a en nous 50% de sang indien et 50% de sang espagnol. Mais ce n'est pas vrai. Dans l'histoire du Mexique, il y a eu une culture dominante et une dominée, un vainqueur et un vaincu. La culture mexicaine est de nature européenne. Etre mexicain c'est une manière particulière d'être européen.
Le narrateur, contrairement à tout ce qui l'entoure, n'est jamais décrit. Pourtant, toute la perception qu'il a du monde, sa sensibilité, font du livre une sorte d'autobiographie de l'intérieur...
S'il ne se décrit pas, c'est qu'il est très modeste (sourires). Oui, c'est vrai : c'est une autobiographie par ricochets.

Le Voyage sédentaire
Gonzalo Celorio

Traduit de l'espagnol (Mexique)
par Marie-Ange Brillaud
L'Atelier du gué
168 pages, 100 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 025
(janvier-février 1999).
Commander.

Gonzalo Celorio


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Mexico, ville de papier

 

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