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Hubert Lucot
Interview
Le travail du temps


Hubert Lucot

par Marie-Laure Picot



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Hubert Lucot, poète, romancier, encyclopédiste, aime la contradiction et la surabondance. Son oeuvre inclassable est traversée par "les flux de l'histoire, de l'économie et de l'auto-analyse" et laisse apparaître, au fil des années, ses beaux et rigoureux contours.

Hubert Lucot écrit tout le temps, inlassablement. N'importe où. En 1990, les éditions Tristram publiaient un livre de douze mètres carrés, déployé sur une immense page dont le texte manuscrit aux formes (notes, fragments, chroniques brèves...) et aux lectures multiples "aux nombreux débuts et aux nombreuses fins" pouvait faire penser à un grand brouillon de soi. Depuis cette date, Lucot est resté, pour ceux qui ont eu l'occasion de découvrir cette publication phénoménale, l'homme du grand Graphe.

Objet hybride, Le Graphe est avant tout l'aboutissement d'une curieuse expérience menée au commencement des années soixante-dix (Lucot situe ses vrais débuts en littérature très précisément en novembre 1958 et en 1970, il a déjà publié quelques textes en revues). Confronté, non pas au vertige de la page blanche, mais à ses limites -l'auteur noircit des milliers de pages par an-, face surtout à l'impérative nécessité d'inscrire dans le corps de l'oeuvre tout ce qui habituellement est rejeté dans les marges ou entre parenthèses, Hubert Lucot écrivait sur des formats A3, lesquels mis bout à bout, avaient fini par recouvrir le mur de son appartement. Si cette expérience d'il y a trente ans permit à l'auteur de se libérer et de poursuivre une oeuvre linéaire riche aujourd'hui d'une bonne vingtaine de titres, elle a surtout l'avantage de présenter Hubert Lucot tel qu'en lui-même, un auteur constamment en recherche d'une écriture qui rendrait compte le plus justement possible du monde qui l'entoure, et dans le même temps de sa propre subjectivité... Une sorte de savant fou qui se prend pour objet d'analyse, attentif à ce qui se passe en lui et hors de lui (de préférence de manière simultanée) et qui après les avoir assimilés puis rejetés, avance, imperturbable, loin des carcans esthétique ou idéologique du moment. Ses livres, qui, si l'on en croit l'écrivain, font de manière presque systématique, l'objet d'un nombre incalculable de retraits, d'ajouts et de remaniements, gardent -et là réside un des nombreux paradoxes lucotiens- la force secrète de l'expérience et de son charme inclassable.

Curieusement, et contrairement à vos précédents livres, Probablement est intitulé "roman"...
C'est mon éditeur, P.O.L, qui a décidé d'intituler Probablement "roman". J'ignore moi-même s'il s'agit ou non d'un roman. Mon ambition avec Probablement a été d'écrire un large spectre littéraire, de la note télégraphique brève au traité, à la chronique romanesque. Bien sûr, ce qui est télégraphique se romance...
On a résumé votre livre selon ces termes : "Un roman qui donne des nouvelles du monde." Le narrateur de Probablement, c'est vous-même; et vous écrivez sur ce qui vous entoure. De quelles nouvelles, de quel monde s'agit-il donc?
Cette phrase avait déjà été employée par un critique à mon sujet et elle est assez juste. Dans ce livre, je suis l'être-au-monde, celui qui a une conscience, sans jugement de valeur. Le narrateur est celui qui écrit, celui qui ressent, celui qui agit. Je suis un narrateur assagi, qui se méfie de la saga familiale. Attentif au présent, au passé, au devenir...
Votre attitude d'écrivain est-elle phénoménologique?

Oui, exactement. L'influence de Husserl est très importante chez moi. Je m'applique, non pas à décrire le réel mais à le saisir. Toute conscience est conscience de quelque chose.
Beaucoup de mots, de patronymes et même d'initiales, vous fascinent...

Tout à l'heure, je me baladais dans Paris et je lis : "maison fondée en 1802". Voilà une phrase qui m'intéresse. Le mot Paris me fascine. Il y a tout autour un faisceau de significations : Paris, paire, parité. Cela me fait penser aux parisis, les bateliers qui accostaient à Paris, à Villeparis... Tout cela m'intrigue, me passionne.
Est-ce ainsi que votre écriture opère, par glissements linguistiques?

Ce n'est pas aussi simple que cela. J'ai la chance de ne pas avoir de système. Je dirais plutôt que mon écriture est un mouvement. Je me sentirais en quelque sorte plus proche du cinéma que de la photo.
Diriez-vous que votre projet consiste avant tout à traduire un mouvement?

Je n'ai pas de projet quand j'écris. Juste un plaisir. Tenter de réaliser un volume à la fois concret et abstrait. Le livre se faisant me dicte une forme nouvelle. Je vais dans le sens de cette forme. Quand je la juge trop simpliste, je la contrarie.
On a justement l'impression en vous lisant que la phrase, comme la pensée d'ailleurs, est sans cesse contrariée par l'intrusion d'éléments extérieurs...

Je ne cherche pas à contrarier la phrase. Ce que je veux, c'est qu'il y ait du spectacle et du mouvement. Et le mouvement, c'est des contrariétés.
Vos textes ressemblent à des monologues intérieurs fragmentés. L'oeuvre de Joyce a-t-elle influencé la vôtre?

Mes monologues sont moins fragmentés que les monologues joyciens. Chez Joyce, ce qui me fascine, c'est avant tout la phrase latine, celle qu'on trouve aussi chez Rousseau ou James. En gros, on peut dire que je fais du monologue intérieur avec en mouvement de fond la phrase latine. On peut trouver dans mes textes des alexandrins cachés ou cassés. Ils existent. D'ailleurs, on peut éprouver du plaisir dans l'alexandrin sans savoir que c'est de l'alexandrin. Tout simplement parce que l'alexandrin n'est pas né par hasard. Son rythme correspond à des pulsions.
Diriez-vous de votre oeuvre qu'elle est essentiellement poétique?

Oui, sauf qu'il y avait une crise de la poésie et du roman quand j'ai commencé à écrire. Tous les poètes ont tenté de remédier à cette crise en adoptant la neutralité. Moi, je ne suis pas dans la neutralité mais dans la contradiction. Je suis une dialectique vivante.
Vous parliez dans
De absolument à sur le motif, une causerie improvisée publiée par la revue Le Horlieu en 1996, de l'écriture linéaire comme d'un entassement...
Oui, je refuse le statique, la structuration artificielle. Je refuse plus encore ces romans où la page deux répète la page une, la page trois la page deux etc.. Où la seule chose qui se produise, c'est l'accumulation du pareil au même pendant des pages et des pages... Le personnage qui chaque jour salue sa concierge, prend le bus, etc..
D'accord, mais dans
Probablement, vous usez aussi de la répétition quand de la courette de la villa où vous passez vos vacances, vous écoutez -et cette scène est récurrente- les voix surgies des maisons voisines que vous cherchez à analyser...
Peut-être... mais ça évolue. Sans cesse je vois qu'il y a du nouveau dans la voix et ma pensée, ma manière d'observer, n'est jamais la même. Je suis pour la contrariété de la répétition. Je sortirais de chez moi, et s'il y avait une concierge, je la saluerais; après, je monterais dans l'autobus... Il n'empêche, qu'au moment où je monterais dans l'autobus, je lirais une nouvelle extraordinaire dans le journal. Sans cesse, du nouveau.
Revenons à cette voix générique (presque abstraite) dont vous ignorez le visage et que vous vous appliquez à décrire, correspond-elle à des voix différentes, à des réalités différentes?

J'entends une voix de base que j'identifie comme étant la voix de la France profonde. Puis, je m'interroge sur les heures. A quelle heure cela commence? Quand les voisins se lèvent, est-ce que l'entrée en scène du jour se fait par la voix? Je distingue dès le début Il, l'homme et Elle, la voix. Je ne sais si cela provient de la gauche ou de la droite de la cour. Je finis par penser qu'il y a sa femme et son fils. A un moment donné, on verra, non pas cette voix sur laquelle je m'interroge mais la femme et le fils justement. A un autre moment, je n'entends plus la voix et j'en déduis que les vacances sont terminées. Puis elle revient et à la fin, je la rencontre. Je réalise alors que l'homme en question n'a pas le physique de la voix, ni de ce qu'elle dit. Pourtant, la voix pourrait être grossièrement lepéniste...
Ce sont les nouvelles du monde?

Oui. Une question sur laquelle je m'interroge, c'est le taux de chomâge qui est là. Il a une réelle épaisseur, une élasticité mauvaise dans le sens où il est en augmentation. Je m'interroge sur des essences concrètes (pas celle de la liberté, de l'absolu...) et en même temps, je m'interroge sur ma représentation, sur le mode suivant lequel des choses viennent à la conscience.
Vous êtes dans la notation du quotidien, pas dans la fiction...

La fiction, c'est le quotidien et c'est ce qu'on a vécu. C'est aussi la probabilité de ce que nous vivons.
Perec écrivait qu'il fallait
"(...) noter ce que l'on voit (...) se forcer à écrire ce qui n'a pas d'intérêt (...) s'obliger à voir plus platement (...) Malgré soi, écrivait-il, on ne note que l'insolite, le misérablement exceptionnel : c'est le contraire qu'il faut faire." Vous partagez ce parti pris? La voix, n'est-ce pas cet insignifiant dont parlait Perec?
Je regrette, la voix, c'est au contraire plein de signification. D'une part, c'est une libido formidable, un être-au-monde phénoménal et puis, l'idéologie que, de manière péjorative, je dirais, lepéniste et machiste. Il est l'humain et un type d'humain que je n'aime pas. En fait, je vois des significations là où la plupart des gens ne voient que de l'insignifiant.
Les capitales, les parenthèses, les crochets omniprésents dans vos textes ne facilitent pas forcément la lecture. Quel est leur rôle?

Les parenthèses, c'est pour le lecteur qui a des problèmes avec mon écriture. Un de mes amis spécialiste de Proust m'a affirmé que d'après manuscrits il n'y avait pas de parenthèses chez Proust. Ce sont les correcteurs de Gallimard qui les auraient ajoutées. J'ai une syntaxe malgré tout compliquée. La parenthèse facilite la lecture. En ce qui concerne les mots en majuscules, je recherche un effet de condensation. Quand je veux émettre un énoncé très brutal, les majuscules me permettent de faire l'économie d'un certain nombre de mots qui seront réinjectés dans un autre mot. Dans certains mots on trouve les initiales d'autres mots que je désire mettre en avant...
Pourquoi cette obsession des parenthèses, visibles ou invisibles?

Il me semble que la parenthèse est plus révélatrice que le texte lui-même. C'est comme dans la vie. Par exemple, quelqu'un vous dit "Moi, je trouve que dans la vie, il y a pas mal de cons. Tiens, j'ai rencontré mon boucher l'autre jour etc., etc.." Eh bien, ce qui va être raconté dans la deuxième partie de l'énoncé me paraît plus intéressant que de dire qu'il y a des cons dans la vie.
Dans le même ordre d'idée que la parenthèse, vous, narrateur de vos livres, vous vous positionnez souvent en tant qu'individu écrivant. Vous précisez que vous notez telle idée, telle image. Pourquoi?

Je reprends le "je est un autre" du bien connu dans le sens où j'observe. Quand tout à coup, je me vois écrire tel mot, je m'interroge. Pourquoi ce mot est-il venu? Mon travail semble à la fois complexe et réfléchi mais la quasi-totalité des mots qui sont là me sont venus comme ça. Il m'arrive comme par exemple dans Sur le motif, de dire que je ne change pas de sujet, hors, je change de sujet. J'ai l'impression de poursuivre ma pensée qui pourtant a dévié. Et là, je m'étonne naïvement...

Marie-Laure Picot

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

Hubert Lucot


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