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Joël Jouanneau
Interview
Jouanneau, l'homme séparé


Joël Jouanneau

par Laurence Cazaux



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Deux nouvelles "comédies du pire" de Joël Jouanneau, Les Dingues de Knoxville et une deuxième version de Gauche Uppercut, pour brosser le tableau "du monde ahuri d'aujourd'hui".

David Warrilow, un des grands comédiens de ce siècle, disait pour évoquer Joël Jouanneau : "Autant vouloir décrire le chant de l'alouette". De fait, un entretien avec ce dernier ressemble à une vraie rencontre, ce qui n'est pas si fréquent. Avec simplicité, Jouanneau se laisse traverser par les questions posées, histoire là encore de ne pas mettre d'écorce.

Pourquoi l'enfance est-elle aussi présente dans votre oeuvre?
L'écriture est un moyen de me réconcilier avec une part d'enfance enfouie, très loin.

Au fond de moi un enfant crie, je dialogue avec lui, tout simplement pour continuer à mieux me connaître. C'est une tentative d'aller au plus profond de mon intimité. J'ai le sentiment que c'est le seul moyen de ne pas tricher avec le lecteur, de pouvoir être universel. Dans le même temps, à chaque fois que j'entame une écriture je retrouve une part ludique très grande. C'est comme si j'étais dans un palais des glaces, imaginez, un manège de l'enfance et que je me dise : tiens, je vais tenter d'entrer par cette porte-là, pour arriver peut-être à un point différent de ma pièce précédente. Mais quel que soit le chemin emprunté, j'arrive toujours au même endroit, c'est-à-dire pour moi à l'expérience du néant, et non pas du divin. Et ça c'est ludique. Ce qui importe alors, c'est le voyage de l'écriture.
Vous dites faire l'expérience du néant et pourtant vos personnages s'adressent souvent aux dieux.
Je suis, non pas un athée convaincu, mais je suis convaincu qu'il n'y a rien après. Pourtant une part en moi dialogue avec des dieux, mais des dieux très anciens. C'est également relié à mon enfance, assez proche de Lascaux, à l'expérience durant ces sept premières années d'un environnement troglodyte. J'habitais une ferme. Tous les gens qui venaient y travailler, vivaient à même la roche. Il m'est resté de ce temps-là des figures incroyables, elles me renvoient obligatoirement à l'origine du monde.
Vous déclinez la comédie, alpine, urbaine, pirate... Mais vos comédies gardent des accents tragiques.

Si je devais définir toutes mes comédies, ce serait la comédie du pire, et ça c'est vraiment lié à l'enfance. J'ai connu un environnement où les gens ne cessaient de parler de leur maladie, j'ai trouvé la force d'en rire. Face à l'inéluctable il nous reste cet éclat de rire-là, somme toute assez noir. Dans Pierre ou les ambiguïtés de Melville, le personnage décrit le chemin de sa vie comme une expérience intime où il va chercher au fond de lui le sarcophage, il le trouve, découvre la momie, enlève les bandelettes et il n'y a rien sous les bandelettes. Chacune de mes pièces raconte ce voyage-là.
Dans vos deux dernières pièces, la relation avec votre roman personnel semble moins étroite que dans d'autres textes plus anciens. Votre écriture évolue-t'elle vers cette mise à distance?

Dans les années 1980, j'étais journaliste au Liban pendant la guerre. Ma névrose personnelle s'est confrontée à celle du monde. Revenu très fragmenté intérieurement, il m'est devenu impossible de rédiger des articles. L'écriture pour le théâtre s'est révélée le seul moyen de me tenir debout. Ma première pièce Nuit d'orage sur Gaza est une tragédie. Après, j'ai toujours écrit des comédies mais la matrice de mon oeuvre se trouve dans Nuit d'orage. J'ai éprouvé par la suite la nécessité de repartir de l'enfance pour aborder mon rapport au contemporain, notamment sur la perte de l'innocence, la transmission du savoir, l'apprentissage du deuil. Un transfert s'opère après Allegria opus 147. Il y a toujours un enfant enfoui, abandonné mais je passe de l'autre côté, je ne suis plus l'élève, je deviens le maître. C'était comme un travail final. Ensuite j'ai voulu parler du monde contemporain avec cette forme de regard un peu détaché qui m'a permis de tenir debout. Mais je suis encore à l'état de recherche, notamment dans mes deux dernières pièces. Je me suis retrouvé dans une forme proche de celle de Nuit d'orage sur Gaza. J'ai dû désintégrer la structure, passer par la fragmentation, alors que j'avais quasiment réussi à retrouver l'unité de temps, de lieu et d'action. C'est difficile aujourd'hui d'écrire des fictions cohérentes dans un monde incohérent et sans repères... Très curieusement, de me donner la liberté des grands maîtres du burlesque dans Les Dingues de Knoxville, m'a beaucoup aidé. En effet, dans les films de Capra, Lubitsch ou des Marx Brothers, le spectateur ne se pose plus la question de l'histoire. C'est d'ailleurs le titre d'un des chapitres des Dingues de Knoxville, What is the story, mother? Le burlesque m'a également permis de faire cohabiter sur une même planète, et je recherchais cela depuis longtemps, des êtres d'horizons très différents. La mondialisation aujourd'hui ne touche pas seulement l'économie mais aussi l'imaginaire.
Pourquoi avoir choisi le personnage de Jerry Lewis dans
Les Dingues de Knoxville? Vous êtes un fan?
Pas spécialement. J'aurais tout aussi bien pu choisir les Marx Brothers, Mack Sennett ou Laurel et Hardy. Le personnage de Morty est tiré du Zinzin d'Hollywood avec Jerry Lewis. Morty, c'est le pitre, celui qui joue à l'idiot parce qu'il ne veut pas se laisser blesser par le réel. Dans la pièce, c'est le double d'Angie qui est par contre, complètement brûlé par la vie. C'est donc l'alliance du froid et du chaud, de la comédie et du pire, ces deux-là qui sont en moi. Angie et Morty, c'est un dédoublement tout simplement.
Quels liens unissent Joël Jouanneau écrivain et Joël Jouanneau metteur en scène?
J'ai l'impression que je mets toujours en scène de l'écriture. Mes textes, et plus encore ceux que je choisis, sont construits par le mouvement de l'écriture et non pas à partir des situations. J'ai une conception mystique du verbe. Cette fameuse phrase: "Au commencement était le verbe" résume bien mon rapport aux dieux. Les mots parlent plus que je ne parle, je suis plus écrit que je n'écris. Le voyage dans les consonnes, les voyelles, les intonations de la langue me conduit toujours là où je ne veux pas aller, à cet endroit de moi-même où je vais rencontrer la momie vide, c'est ce que j'expliquais au début, c'est d'ailleurs probablement le titre de ma prochaine pièce, la momie, (rire) je vais essayer d'en parler très directement.
Des jeux de chiffres ou de cartes, parfois des proverbes rythment vos pièces. Quelles règles de jeu vous donnez-vous avant d'entamer une écriture?
J'ai besoin quand je commence une pièce d'une martingale, ce peut être un jeu de cartes ou une construction mathématique assez simple. Cette contrainte m'oblige à creuser, autrement je connais trop ma capacité à faire l'autruche ou à jouer l'idiot.Dans Les Dingues de Knoxville par exemple, la lettre Y est un fil conducteur. Je voulais raconter comment nous sommes passés du Y d'Hollywood au Y de Walt Disney. C'est également un clin d'oeil à la lettre V du roman de Pynchon. Donc, le nom de mes personnages devait se terminer par y, ça c'est un jeu, mais il y a toujours une exception à la règle et c'est Angie, le y est devenu ie, Angie c'est l'albinos, celui qui a une sexualité double.
Dans Gauche Uppercut, j'ai choisi une autre martingale. Je mets en scène sept personnages. Mon côté ludique va ensuite me conduire au jeu du nain jaune et... du sept de carreau. Sans cela, j'aurais été très directement happé par la force du fait divers, le meurtre d'un ouvrier algérien par une jeune femme. J'aurais seulement raconté ce que veut dire, socialement et politiquement, la mort d'un sans papier aujourd'hui. Je voulais aller plus loin. C'est pourquoi j'ai réécrit ce texte. Une phrase du Livre des questions de Jabès a constitué un déclic à cette réécriture : un étranger, c'est celui qui te fait croire que tu es chez toi. Je voulais montrer que chacun est en fait un étranger pour soi-même.
Dans la préface de
Gauche Uppercut, vous dites vous sentir obscène. Qu'entendez-vous par là?
Je suis un être pudique, en même temps me touche l'obscénité du monde contemporain, de la situation même d'être humain. Les gens, je les vois souvent nus, comme des Giacometti. J'ai toujours envie de leur dire que l'écorce dont ils se recouvrent cache la même sève que la mienne. La véritable obscénité aujourd'hui selon Roland Barthes dans Fragment du discours amoureux, c'est de dire je t'aime. Certains mots comme gentils, sentiments, semblent condamnés. Or, je les tiens pour des valeurs à reconstruire, en dehors bien sûr de tout sentimentalisme.
Nous sommes un bloc de peurs, d'angoisses donc d'émotions, voilà notre obscénité. Le reste n'est que fictions que nous nous racontons pour éviter d'être griffés par le contemporain.
Le cri que je cherche, celui de l'enfant, de la naissance, ne me quitte pas. De savoir fondamentalement pourquoi on crie, permet de se construire différemment. L'écriture et un certain nombre de gens que j'aime profondément dans la littérature, comme Burroughs, William Gaddis ou Claude Louis-Combet, m'ont permis de passer de la douleur au bonheur d'exister. Mais j'ai regardé le cri en face, si j'oublie ce cri, alors à chaque fois, j'ai l'impression de me remettre de l'écorce.
C'est peut-être pourquoi, même traversée par ce cri et par l'expérience du néant, votre oeuvre garde toujours une très belle vitalité.
Ça provient de ma haine du cynisme. Je fais partie de cette génération de 68 qui est passée par l'extrême gauche, le Parti communiste et qui continue de se sentir totalement citoyenne même après avoir connu le désenchantement. J'ai vu beaucoup de mes amis se réfugier dans la dérision, je n'aime pas trop cette écorce-là, même si la braise continue de se faire sentir en dessous. Le cynisme lui, m'est insupportable. Alors bien sûr, j'ai du mal avec le monde d'aujourd'hui dans la mesure où l'argent et le cynisme sont quand même les clés d'entrée dans notre société.

Joël Jouanneau
Gauche Uppercut
Comédie urbaine

et Les Dingues de Knoxville
Actes Sud-Papiers
48 et 72 pages, 48 et 68 FF

Laurence Cazaux

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

Joël Jouanneau


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Le Condor (suivi de) Allegria opus 147     
Les Dingues de Knoxville    
Gauche Uppercut    
Comédie urbaine    
L' Adoptée    
Mère et fils
Dernier caprice
Le Marin d'eau douce    
L’ Enfant cachée dans l'encrier
Post-scriptum : aux sources d'une écriture

 

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