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Gérard Oberlé
Interview
Un sybarite en Egypte


Gérard Oberlé

par Eric Dussert



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Spécialiste des livres anciens et gastronome, Gérard Oberlé plonge dans la littérature populaire avec un roman patiné d'humeur sombre et d'ambiguïté.

Gérard Oberlé est un gaillard de belle allure au crâne rasé. Cette particularité capillaire entraîne une confusion : on le prend parfois pour Daniel Boulanger. L'erreur est de bon augure pour son avenir littéraire mais le présage n'était guère nécessaire car au pays des livres Gérard Oberlé n'est pas un inconnu. Depuis qu'il a entamé sa carrière dans la librairie ancienne en 1967 à Paris, il s'est taillé une solide réputation d'érudit et de bon vivant. A ce propos, Nil rouge, son premier roman, dévoile assez de curiosités alimentaires, bachiques et sexuelles pour fixer de lui une image d'épicurien polyvalent à même d'apprécier bonne chère, cigare et plaisirs de l'esprit. Son credo : "Pousser le sybaritisme à un degré de perfection idéale".

Cet ennemi des conventions est né à Saverne en 1945. Après son apprentissage à la librairie Vidal-Mégret, il ouvre sa propre boutique rue Henner en 1971 où il vend des livres précieux et publie des catalogues consacrés aux poètes néo-latins, aux fous littéraires et aux romans gothiques. En 1976, il vend sa collection personnelle de poètes baroques pour s'offrir le Manoir de Pron (Nièvre) qu'il transforme en librairie voire, si l'on en croit son ami Jim Harrison (Vogue, février 1999), en bastion des plaisirs de bouche. Véritable gastronome, c'est lui qui a fourni aux fines gueules leur bible sous la forme d'une histoire du boire et du manger de l'Antiquité à nos jours truffée d'anecdotes et intitulée Les Fastes de Bacchus et de Comus (Belfond, 1989). Il ne quitte donc jamais ni sa fourchette ni ses livres. Et lorsque agapes et libations lui en laissent le loisir, il publie le fruit de recherches annexes. Sous sa marque ont paru la monumentale bio-bibliographie des éditions d'Auguste Poulet-Malassis (cf. MdA n°16), des poèmes de Lucienne Desnoues ou encore les écrits canaques de Louise Michel.
Plongé dans le Nil rouge, Oberlé ne s'est pas déparé de sa roborative et plaisante érudition. D'ailleurs, le personnage qu'il a créé, le rentier Claude Chassignet, emprunte son patronyme à un poète français du XVIIe siècle, Jean-Baptiste Chassignet (1571-1635), auteur en 1594 du Mespris de la vie et consolation contre la mort (Droz, 1967). Détective occasionnel, le Chassignet nouveau est conçu pour retrouver un pianiste évaporé dans les déserts égyptiens. Entre "plaisir de la gamelle, siestes prolongées et expéditions lubriques", il assume les langueurs de Nil rouge au coeur d'un récit sinueux dont la trame compte moins que l'ambiance torpide. Le roman, "sombre et inquiétant comme la mort", illustre "la grande danse macabre" de la vie observée par un aristocrate pragmatique et jouisseur qui prône la bisexualité et déteste le polar de banlieue.
Vous citez de très beaux vers de l'authentique Chassignet : "Comme la rouille au fer la pourriture au bois/ S'engendre et se nourrit à toute chose née;/ Règne, Empire, Cité, la cause est ordonnée/ De trépasser un jour, et finir quelquefois."
Les poètes baroques ne sont pas assez connus. Sainte-Beuve et les manuels scolaires sont coupables de les avoir exclus au profit des poètes de la Pléiade. J'avais autrefois une grande collection de poèmes baroques mais je n'ai jamais trouvé le livre de Chassignet. Si quelqu'un en a un exemplaire, je suis preneur.
Selon vous, son oeuvre est "
lourde de souffrances voluptueuses, de désirs refoulés, de pourrissements et de rêves orientaux" tandis que votre propre Chassignet souffre d'une fascination morbide. Est-il votre alter ego?
Il me ressemble un peu, c'est vrai, dans ses goûts et ses dégoûts mais je ne suis pas rentier. Nil rouge n'est pas une autobiographie, les agissements des personnages sont inventés. Ce roman est un reflet de l'Egypte qui est bien sûr une terre de mort et de tombeaux. Pendant que j'y étais, il y a eu quelques assassinats.
Pourquoi vous êtes-vous frotté au roman?

C'est le fruit de mes oisivetés là-bas. Depuis dix ans, j'y passe chaque année un ou deux mois d'hiver. A vrai dire, un copain qui dirige une collection de romans policiers (Patrick Raynal et la Série noire, ndlr) m'a suggéré d'écrire un polar égyptien parce que je connais bien les moeurs et les lieux. Je ne l'ai pas fait tout de suite et un jour je me suis surpris à écrire dans un café "Quand Chassignet arriva à Assouan, c'était en plein ramadan". Puisqu'il me fallait respecter le genre noir, j'ai écrit une histoire sanglante.
Et bourrée de références...

On ne se refait pas. Mon épine dorsale est forgée par mes lectures. Je ne vois pas pourquoi en écrivant un petit roman populaire, je ne me permettrais pas d'y introduire des références. Même si mon livre n'a pas l'ambition d'avoir un prix littéraire. Les gens qui lisent des polars ne sont pas tous des crétins!
Vous dites :
"Faire des recherches bibliographiques, c'est un peu jouer au détective".
C'est vrai. Lorsque je prépare un catalogue comme celui que j'ai consacré aux livres édités par Auguste Poulet-Malassis, l'éditeur de Baudelaire, je dois pister des auteurs tout à fait inconnus et mener de véritables enquêtes... dans les bulletins des sociétés d'émulation locale par exemple. Trois ou quatre d'entre eux m'ont résisté d'ailleurs.
Poulet-Malassis était un esthète provocateur, un éditeur de livres érotiques. Est-ce ce qui vous attire chez lui?
Le bonhomme avait une très belle personnalité et les marges m'ont toujours amusé. Le fait que mon personnage soit bisexuel a déplu à certains critiques littéraires. Ils auraient préféré un homosexuel standard. Bisexuel : c'est un péché impardonnable dans ce nouveau ghetto et je hais les ghettos. Nil rouge a d'abord été refusé parce qu'il est trop politique et pas assez sexuellement correct. Chassignet n'est pas défendable parce qu'il ne sort pas d'un moule. On n'est pourtant pas obligé d'écrire des polars avec des types qui vivent en banlieue. Cette tendance misérabiliste me barbe. Elle produit une succession de clichés épouvantables pas très nourrissante pour l'esprit.
Les aventures de Chassignet vont-elles se poursuivre?
Nil rouge
rencontre un succès dont je suis très étonné. Mon éditeur Pierre Drachline m'a demandé si j'étais prêt à écrire d'autres romans avec le même personnage. Je vais donc en écrire un deuxième qui se déroulera en Turquie. Et il s'agira de ne pas retomber dans une sordide histoire de perversion sexuelle...

Nil rouge
Gérard Oberlé

Le Cherche-Midi
211 pages, 92 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

Gérard Oberlé


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