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Onuma Nemon
Interview
La défiguration à l'oeuvre


Onuma Nemon

par Marc Blanchet



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Avec OGR, Onuma Nemon nous fait entrer dans une cosmogonie littéraire, créée sur une trentaine d'années. Une langue en action, brute et dense, qui résonne comme un long cri. Fiction ou autobiographie déformée, c'est un grand cirque à ciel ouvert où jaillit l'écriture de tous les possibles.

Vous ne le verrez pas. Pas de photo de l'auteur. Onuma Nemon n'est qu'un nom anonyme, le choix compréhensible de disparaître dans l'oeuvre en cours, de n'être plus qu'un livre immense aux multiples métamorphoses. Il aura fallu une trentaine d'années pour que ce choix opère. Et une rencontre pour qu'il soit sauvé de l'oubli : celle de cet auteur d'une cinquantaine d'années avec les éditions Tristram. Des extraits de son oeuvre sont d'abord parus en feuilleton de format A4 sous chemise cartonnée disponibles sur abonnement, plusieurs livraisons comprenant poésie, textes, photos, dessins -et surtout le mélange de tout "ça", savamment orchestré.

OGR est le premier livre de cette Cosmologie Onuma Nemon dans laquelle il faut plonger au risque de s'y perdre mais pour découvrir à coup sûr une oeuvre singulière, complexe, et curieusement, malgré la violence qu'elle déploie, attachante, voire intimiste. Le contenu de cette première publication ressemble à un menu, une suite de textes où la fiction est abordée sous les formes d'une autobiographie déguisée (dans Un tendre charivari, l'auteur se présente à travers des symptômes), à la dérive urbaine (Les Robots), en passant par l'écriture comme un art martial (Le K du karaté). L'ensemble défile à grande vitesse sous les yeux du lecteur, les situations, les personnages, le style créant une vision kaléidoscopique du monde. On songe à Pound pour le projet et l'écriture, et à bien d'autres tant OGR ressemble à mille littératures avalées toutes crues et dont il est montré que l'on ne les digère jamais vraiment. Et si cela à l'image de la cuisine se goûte (ou dégoûte), le livre s'apparente aussi à un chapiteau de cirque où chaque entrée en scène suppose d'intriguer le spectateur -et à dépasser les limites de soi pour y parvenir, quitte également à dépasser la lisibilité que l'on attend de la fiction.

Votre premier livre se présente comme faisant partie de la Cosmologie Onuma Nemon (C.O.N). Que signifie cette expression, cela correspond-il à un projet littéraire précis?
Je ne sais pas si cela relève d'un cas pathologique, si c'est de la littérature ou de l'art. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a une intention féroce de dire qu'il s'agit d'un cri longtemps maintenu dans le silence. Pour en parler, je n'évoquerai pas le cri de Bacon mais celui de Munch : on voit un personnage au visage en forme de poire et derrière des formes nuageuses, des gaz qui reproduisent le personnage au premier plan. On a l'impression chez Munch que l'orifice du monde surgit à travers cet être. Cette peinture représente bien pour moi la Cosmologie : l'expressionnisme du monde à travers l'impressionnisme du sujet, à l'inverse de Bacon dans lequel les figures disparaissent dans des syphons.
Je citerai aussi le Parrain III de Francis Ford Coppola, lorsque celui-ci, alors joué par Al Pacino, assiste à la mort de sa fille en sortant d'un opéra : il maintient en soi le cri, reste silencieux la bouche grande ouverte puis le délivre : ce qu'il a commis se trouve libéré, "tout le mal du monde" comme le dit l'expression populaire. Et comme opéra signifie travaux, oeuvres, cela reflète aussi mes cris car l'opéra est la scène où on opère en direct toute l'Histoire.
La Cosmologie Onuma Nemon n'est donc pas un projet littéraire précis, mais un paysage qui s'est sans cesse modifié en l'espace de trente ans, et pour lequel j'ai même tenu des cartes afin d'en suivre l'évolution. Son écriture s'est donc faite au fur et à mesure pour se cristalliser en cinq continents : OGR, OR, O, HSOR, OKO. OKO sont des débris du lien social, des choses écrites que je ne montrerai peut-être pas. HSOR propose quatre "procédés" pour bousculer la biographie, pour que celle-ci échappe à l'auto-satisfaction. OGR, OR et O sont les textes qui paraissent ou paraîtront chez Tristram.
Autre crise de folie : le continent OR est divisé en cinq saisons, comme le font les Chinois pour une année. Ils y ajoutent la fin de l'été, la canicule. Cela m'a incité à créer une saison complémentaire, celle de la Terre, de la pornographie, des excès. Tout ça s'est fait en même temps.
A l'origine de ce travail graphique, il y a la découverte d'un exemplaire des Géorgiques de Virgile, où les gloses figurent sur les côtés. De telles conceptions, il ne faut pas trop abuser longtemps : le travail sonore permet d'y pénétrer plus facilement. Nous avons fait des lectures publiques, rendant sensible l'absence de l'auteur par un dispositif de projection photo et vidéo (films en seize millimètres). Cette réalisation est de ce fait différente de OGR et O. Le seul ensemble qui n'est pas terminé, c'est O. Sinon, chaque partie s'est achevée avec un deuil.
Et puis, la Cosmologie Onuma Nemon s'initialise C.O.N car c'est une oeuvre sexuelle autant que littéraire, dans le sens qu'elle est vitale, voire vitaliste. C'est un univers dans lequel Onuma Nemon n'est pas un pseudonyme mais un surnom.
L'écriture d'
OGR procède donc de cette folie contrôlée...
J'ai d'abord écrit pour moi et pour un frère mort. J'ai commencé à le faire à partir de 1965 sans désirer faire quelque chose de littéraire. Cette division en deux êtres a fait que lorsque j'écrivais un poème, j'écrivais aussi celui du frère mort, en alternant main droite et main gauche. Cette séparation, on la retrouve dans OGR avec Le livre de Nycéphore et Le livre de Nicolaï.
Pour OGR, les noms Nicolaï et Nycéphore ont leur histoire. Pendant un an, enfant, j'ai failli perdre un oeil : Nicolas est le nom de l'ophtalmo qui m'a sauvé. Nycéphore vient du photographe Nycéphore Niepce, un prénom dont l'étymologie veut dire je crois "porteur de lumière". Les deux êtres sont pressés de voir et de ne pas voir. Aussi naît l'aspect visionnaire de l'écriture : par crainte de perdre la vue.
En passant de OGR à OR, on quitte la division en deux pour la multiplicité. OR contient l'idée d'alchimie, la transformation (d'où la présence du dieu Osiris). Ce passage à quelque chose de multiple fait apparaître des étoiles, des voix. Dans OGR, dessins, écriture, récits sont séparés. OR les met ensemble et révèle l'idée de volume. Comme l'ouvrage inclut une disposition typographique particulière, il est tentant d'en rendre compte autrement par le son. C'est pour cela que les éditions Tristram comptent faire un CD.
Votre travail, ce que nous en connaissons, suppose-t-il du rejet?
J'ai détruit énormément et je n'ai pas la prétention de vouloir tout publier. J'ai pensé au début à un livre de mille pages où je concevrai tout, de la réalisation au colportage et à la vente. Je n'ai jamais eu le moindre sou. Ma rencontre avec Tristram date d'une vingtaine d'années quand, avant la maison d'édition, ils organisaient un festival en Périgord assez rare pour le pays du foie gras. Pendant une longue période, nous avons pensé à différents projets pour cette édition. La publication de OGR est importante car cela devenait pour moi urgent, dramatique.
Tout ce travail peut sembler étrange : pour moi, il s'est structuré de l'intérieur. Les choses se sont agencées d'elles-mêmes, les personnages, les figures, les voix passant d'un ensemble à un autre. C'est en tout cas l'inverse de l'écriture libre. Quant à l'attente que j'ai connue pendant trente ans, n'essuyant que des refus, je ne suis sûrement pas le seul dans ce cas. Nombre d'artistes sont sûrement inconnus aujourd'hui. Ce qui a compté pendant ces années ont été les soutiens de Sarduy, Deleuze ou Paz.
Rejoignez-vous votre éditeur quand il écrit qu'en proposant d'abord vos textes en feuilletons, cela permettrait d'inventer vos lecteurs?
Avec Tristram, le feuilleton a permis pour moi une survie, après l'idée du livre de mille pages. "Il va falloir que mes obsessions servent", disait Artaud. Avec le feuilleton, nous avions le symbole d'une auréole qui peut s'élargir, et aussi d'une sorte de société secrète avec les abonnés. Toute pratique inattendue ne peut se faire que sur la corde raide : il faut en tous points créer ses lecteurs. L'écrivain n'est pas là pour répondre à la demande. Ça ne peut être qu'inattendu. Il était aussi important d'accomoder le lecteur à cette écriture. Et du coup, dans le feuilleton, l'anonymat est encore de mise.
Pour passer à un livre, les textes choisis dans la version maigre d'OGR étaient déjà des recueils de nouvelles à part entière. J'ai juste enlever quelques textes pour ne pas ralentir le rythme.
Vous avez fait le choix, difficile à maintenir, de ne pas apparaître en public ni de donner de vos portraits...

C'est le contraire qui serait navrant. Ne pas apparaître en public est dans la logique de la Cosmologie. D'autant plus que pendant toutes ces années, l'auteur était mort (ce projet d'un livre de mille pages, j'ai souvent pensé le présenter comme celui du frère mort). D'ailleurs je préfère vivre avec les morts. Giacometti disait qu'il créait pour eux. Onuma Nemon hante un tombeau vide. Le statut de mort s'est juste modifié avec OR. Peut-être que le frère mort a totalement disparu avec la parution de OGR. Une chose est sûre : puisque l'écriture est faite, je ne vais pas chercher à plaire. Et puis n'oublions pas que dire que l'oeuvre suffit n'est pas original, voyez Pynchon ou Michaux.
En choisissant de disparaître dans l'oeuvre, peut-on dire que vous vous êtes inventé une oeuvre comme on s'invente une vie?

Toute biographie est fausse d'avance si on l'utilise comme cause de l'écriture. Cela n'empêche pas qu'il y a des biographies passionnantes même si l'oeuvre l'est moins (Mishima) ou égale (Faulkner), parfois l'inverse (Mallarmé). Les circulations sont complexes : si on insiste trop sur la biographie, ça peut être d'un narcissisme épouvantable.
J'ai fait de ma vie une oeuvre en oeuvrant à ma disparition. Comme on retourne une sphère en topologie. Je me la suis inventé puisqu'elle ne m'appartient pas. Le sentiment de désintérêt absolu de soi-même a contribué à ça.
Vous jouez beaucoup avec la notion d'autobiographie dans votre livre. Sans cesse, on suppose qu'une certaine intimité va être révélée puis elle est effacée par la force même du langage. Est-ce là votre plus fidèle portrait?

Dans HSOR, j'ai mis en place des procédés pour déplacer et inventer cette autobiographie, la faire partir et décoller. Sinon on se satisfait du moindre morceau de prose. Il ne s'agit pas de rendre compte du monde mais de le construire.
L'image que j'utilise est celle du passage du néant au néant. J'aime beaucoup les personnages d'Edward Roschester dans Jane Eyre de Brontë et du Capitaine Achab dans Moby Dick de Melville. Ce dernier est même scindé par le néant divin puisqu'on évoque les cicatrices qui figurent sur son corps. Ce sont des sujets modernes. La maison de Roschester est anéantie, il devient aveugle puis clairvoyant. Quant à Achab, un fantôme hallucinatoire l'emporte sous les eaux. Cela signe leur inscription ici, cet "ici" dont parle si souvent Rimbaud, qui lui aussi s'est amputé de toute autobiographie.
Passer du néant au néant, c'est être emporté par quelque chose proche de la vérité. C'est passer de l'autobiographie à ce décollement. Il y a dans C.O.N une volonté de dire toujours plus, non pas pour délivrer un secret, mais par désir de multiplier toujours plus les écritures, d'en pousser les limites. On joue avec les "lieux-termes". La biographie n'est qu'une anecdote, le vécu récitatif n'est pas plus profond qu'une ombre portée par d'autres. Le plus fidèle portrait, c'est la défiguration, l'emportement dans la vitesse.
Dans vos textes, une histoire est rarement narrée : c'est plutôt l'écoulement d'un temps imprécis durant lequel on suit un personnage. OGR n'est-il pas, d'où son titre monstrueux, une parade de monstres, dont la fellinienne Magdelena, la grosse?
Il y a une allure foraine dans la Cosmologie, qui va de distorsion en distorsion. Au contraire de l'image de Baudelaire, je veux toujours l'emportement des lignes. Dans OGR, ce sont des spasmes, des crampes, des raccourcis vertébraux. Avec ces personnages, on court toujours sur la crête biographique, mais ils sont présentés de manière énigmatique, jamais surréaliste. La Cosmologie propose des peuples d'écriture. OR est l'aboutissement de cette défiguration. Dans une conception anarchiste, un peuple n'a pas d'autre choix que la non-représentation absolue.
OGR
est proche du coup de théâtre : dans la première partie, celui qui commet un crime est encore vivant, dans la seconde les peaux tombent. Parmi ces personnages forains, Robert Houdin est présent. Je pense aussi à cet animateur-radio de mon enfance : Serge, l'historien du cirque. A la suite de cela, OR sera une tentative de reportage réaliste à la Zola. L'idée d'OR est de type poétique. Ce sont des incipits, des mises à feu, une suite de débuts. Ce qui permet encore une plus grande liberté.
Avec le recul, après une trentaine d'années, quelles rencontres ou lectures ont été importantes?

Les influences sont innombrables : il faudrait y mettre toute la bibliothèque. On se demande toujours en effet : qu'est-ce qui reste de tout ça? En poésie, j'ai découvert Pasternak, dont le recueil Ma Soeur la vie. J'ai retrouvé dedans une imagerie proche des poèmes que j'ai écrits vers 1960-65. Il y a peut-être une forme de prosodie internationale. Dans le Docteur Jivago, le même auteur dit qu'on n'épuise jamais le sens de ce que l'on dit. Cette rencontre a été sidérante pour moi. Sinon, je citerai Nerval, et surtout des ouvrages : Felicity de Mansfield, Trois Tristes Tigres de Cabrera Infante, Compact de Maurice Roche, le modèle des Cantos de Pound, le début de H de Sollers, Miettes de Bergounioux, Eden, Eden, Eden de Guyotat, le cinéma de Jean Vigo...

OGR
Onuma Nemon

Tristram éditeur
254 pages, 100 FF

Marc Blanchet

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

 Onuma Nemon


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