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Pierre Béarn
Interview
Le siècle en trois mots : métro, boulot, dodo


Pierre Béarn

par Eric Dussert



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Poète et prosateur depuis 1929, Pierre Béarn fêtera bientôt ses 97 ans. Si la parution du premier volume de sa Poésie complète n'obtient guère d'écho, il conserve assez de fougue pour agonir les poètes à la mode et les "masturbés du cerveau".

En plein Quartier latin, entre la Sorbonne et le jardin du Luxembourg, un écrivain veille sur ses livres et ses manuscrits en cours. Il se nomme Louis-Gabriel Besnard, alias Pierre Béarn, né le 15 juin 1902 à Bucarest, et il a connu un parcours tellement hors du commun qu'il paraît dérisoire d'en tenter une synthèse.
Pierre Béarn le voyageur a traversé le siècle de part en part et se prépare à visiter le prochain millénaire. Son entrée dans le monde des lettres remonte à la fin des années 1920.

A cette époque, il n'a à son actif que les deux numéros de sa revue fugace Mysticisme lorsqu'il obtient le poste de secrétaire de Curnonsky, fameux gastronome et humoriste, ami d'Allais, surnommé "Sa Rondeur" par M.-E. Grancher. Après la mécanique en usine, la littérature a du bon. Le jeune homme publie d'abord un guide en 1929, Paris-Gourmand (NRf), suivi l'année suivante d'une biographie du père de la critique gastronomique Grimod de la Reynière (NRf). Il est lancé, devient critique d'art à Paris-Presse et Paris-Soir tout en écrivant L'Agonie de Suffren (1937, NEL), des romans, des récits de voyage, des nouvelles.
Les idées ne lui manquent pas, ni les expériences depuis qu'avec son copain d'enfance Pierre Véry, l'auteur des Disparus de Saint-Agil (1935), il est parti à l'aventure. Devenu marin, il conservera l'odeur des embruns à tel point que ses proses et poésies maritimes impressionnent Pierre Mac Orlan. Le théoricien de l'aventure passive lui concède la place de "seul poète de la marine en fer".
En 1935, Pierre Véry atteint par le virus cinématographique lui confie sa librairie. Le poète est désormais à sa place. Il ne la quittera plus que pour s'évader en Afrique. Grâce à son commerce, il côtoie les surréalistes, Paul Fort, Cocteau et plus tard Malraux, Jacques Yonnet, un autre ami disparu. Pierre Béarn a enterré tant de monde. Il est le survivant d'un siècle qui recense ses trésors littéraires avant de baisser le rideau. Alors, même si la poésie fraîche et concrète de Pierre Béarn ne répond plus aux standards de l'élite poétique, il est assuré de passer à la postérité pour seulement trois mots. Et là, à part Cambronne, maître indépassable en la matière, on ne voit pas qui pourrait se targuer de renouveler l'exploit.
"Métro boulot dodo"
. La trinité devenue historique appartenait originellement au dernier vers de l'ultime quatrain du poème Synthèse. Publié en 1951 dans le recueil Couleurs d'usine (Seghers), il évoque les années pénibles de l'orphelin : "Au déboulé garçon pointe ton numéro/ pour gagner ainsi le salaire/ d'un morne jour utilitaire/ métro boulot bistro mégots dodo zéro". C'est sur les conseils du poète marocain Mohammed Khaïr-Eddine que Pierre Béarn diffuse son poème en mai 1968 sous la forme d'un tract polycopié à deux mille exemplaires. Hué par les étudiants qu'il a traités de gosses de riches, le poète tente de leur rallier les ouvriers de Billancourt qui ne songent pas encore à la grève. Les trois mots ont fait leur chemin. Leur auteur aussi qui est arrivé en 1996 chez Robert Dadillon, éditeur plus que discret sous la marque d'Editinter, avec des fables et la réédition de ses Dialogues de notre amour (96 pages, 75 FF) où les mots amoureux s'illustrent de beaux calligrammes. "Je suis un écrivain humain, trop humain, confesse Pierre Béarn, avant d'ajouter, c'est pourquoi je suis un mort-vivant." Vérification.

Comment s'est décidée la publication de votre oeuvre poétique complète?
J'ai eu la chance de rencontrer un éditeur extraordinaire grâce à un entrefilet de la revue du Calcre qui disait: "Voici où en est l'édition française : Pierre Béarn ne trouve pas à s'éditer". Il a d'abord publié 184 fables, puis un volume de 54 autres écrites l'an dernier...
Auriez-vous préféré un éditeur plus institutionnel?

Bien entendu, mais lequel? J'ai présenté mes fables à Gallimard, Grasset, Hatier, Nathan et tous m'ont refusé. Si je faisais partie de la mafia, j'aurais des gars chez les éditeurs pour faire ma promotion ou je serais membre d'un jury. Je serais dans la Pléiade s'ils étaient intelligents, ou dans la collection Folio jeunesse.
Vous ne baissez pas les bras?

J'ai la tête solide, c'est une chance. Je continue d'écrire alors qu'à 97 ans tout le monde a renoncé. En perdant ses habitudes, on vieillit de façon imbécile. Moi j'écris et mes textes sont publiés au même titre que ceux de La Fontaine, Fénelon et Florian. Je suis un authentique fabuliste.
N'éprouvez-vous pas d'amertume?

Ce n'est pas de l'amertume, plutôt de la tristesse de réaliser qu'il faut mourir pour être reconnu. Les réputations sont formées par la télévision. Il n'est plus question de talent mais de compagnonnage et de renommée. Si le talent comptait un peu, je trouverais sûrement des éditeurs intelligents.
Quel accueil les enfants réservent-ils à vos fables?

C'est ma consécration! Ici et là, les institutrices donnent mes fables à lire aux gosses alors qu'elles ne sont pas au programme. Quand je vais dans une classe, c'est le grand triomphe! Les gosses s'accrochent à moi. Avec mes trois cents fables, je suis le La Fontaine du XXe siècle mais on le reconnaîtra quand j'entrerai dans les bouquins scolaires, mort.
A quoi attribuez-vous le fait qu'on vous tienne dans l'ombre?
Je ne suis pas de ceux que les éditeurs préfèrent. Ils aiment les masturbés du cerveau. Moi, je ne fais pas sortir ce que j'écris de mon cerveau comme Mallarmé mais de ce que j'ai vécu. Le résultat c'est qu'avec les masturbés du cerveau la Nouvelle Revue française a du plomb dans l'aile.
Qui placez-vous parmi les "masturbés du cerveau"?
Les descendants de Mallarmé, Ponge, Michaux démolissant toute espèce d'humanité, du Bouchet... Le premier volume de mon oeuvre poétique complète présente a contrario une poésie qui est toute ma vie en usine, sur la mer, en Afrique, les gens que j'ai connus. André Malraux par exemple qui m'attribuait le titre de "Farfelu n°2" dans ses dédicaces.
Auteur de
Royaume-Farfelu (NRf, 1928), il était lui-même le n° 1?
Exactement. "Farfelu n°2", c'est un bel hommage, très flatteur. J'ai aussi connu Gide, André Breton...
En 1935, vous êtes devenu libraire, cette profession a dû favoriser ces contacts?

J'ai tenu ma librairie pendant plus de cinquante ans. Je n'étais pas présent tous les jours parce que j'avais la passion du voyage mais ma librairie fonctionnait grâce à mes vendeuses et à ma femme. Quand j'étais là, j'ai connu beaucoup d'écrivains : Camus à qui j'ai fait des vitrines, Eluard... Aragon avait une véritable vénération pour moi. Si un surréaliste entendait ça, il serait atterré! La dernière fois qu'il est venu bavarder chez moi, il est resté une demi-journée. Il avait une élocution extraordinaire. Comme Mac Orlan, Aragon avait une oeuvre orale qu'on ne soupçonne pas. Si j'avais pu enregistrer ça!
Que gardez-vous de ces rencontres?

J'ai profité de tous les grands hommes du XXe siècle que j'ai écoutés. J'ai vécu avec tous ces gens qui, sans le savoir, m'ont laissé beaucoup d'eux-mêmes. Ce mélange fait que je suis devenu une espèce de phénomène qui étonne les médecins. Ils n'arrivent pas à comprendre comment à 97 ans j'ai encore une telle vitalité, une telle lucidité, une telle facilité à écrire.
Qu'est-ce qui vous a donné l'idée d'écrire des fables?

Ça m'est venu comme ça. Valéry disait "le premier vers vous est donné". Cette phrase définit très bien l'imagination : elle ne vous appartient pas, pas plus que vos réflexes qui se manifestent malgré vous. Si je suis passé deux fois en correctionnelle pour coups et blessures c'est parce que je suis un impulsif et que l'injustice me met dans des colères folles. Maintenant je me suis un peu calmé. Mon côté viril est épouvantable à la vérité car je suis capable de tuer. Je ne l'ai jamais fait.
Vos victimes étaient des critiques littéraires?

Deux chauffeurs de taxi et un gars qui m'avait bousculé dans la rue.
Les photos de votre jeune âge vous montrent volontaire...

J'étais redoutable. Pour les femmes aussi d'ailleurs.
Vous évoquez vos maîtresses d'un jour dans les poèmes des
Passantes...
J'ai eu environ deux cent cinquante femmes. La plupart du temps ce sont elles qui venaient me chercher. Evidemment, j'étais un beau gosse sportif avec une carrure d'athlète mais je n'ai jamais été un don Juan, j'étais la victime complaisante de femmes qui sont tombées dans mes bras ou qui se sont emparées de moi.
Votre entrée dans la collection
Poètes d'aujourd'hui de Seghers (1972, n° 204) semble masquer votre oeuvre en prose. Quelle a été la réception d'un roman comme L'Océan sans espoir (Emile-Paul, 1946)?
Ma réputation de romancier c'est zéro. L'Océan sans espoir est un livre pour lequel Malraux et Mac Orlan avaient une grande admiration. Emile-Paul l'a édité mais il est mort trois semaines après. Sa maison a fermé et le stock a été pilonné. C'est un bouquin mort comme s'il n'avait pas été écrit. Et puis je me suis surtout soucié d'un tas d'autres choses. Surtout de l'oeuvre des autres d'ailleurs. Pendant 48 ans je me suis occupé du Mandat des poètes (fonds de ressource créé par P. Béarn en 1950, ndlr), ce qui me prenait un mois par an. J'ai été producteur durant six ans à la radio où j'ai parlé des poètes français. J'ai collaboré pendant vingt-trois ans à la presse suisse avec un article par semaine sur les livres français. Et je suis considéré comme un "Moi je" parce que j'ai publié seul 64 numéros d'une revue qui s'appelle La Passerelle (fondée en 1935, ndlr). J'y ai parlé d'un tas de gens d'ailleurs, mais ça on l'oublie.
Vous avez joué de malchance à plusieurs reprises avec vos éditeurs.
Je publie La Bête, un roman érotique chez Ramsay, la maison fait faillite. Je publie mon anthologie commentée de la poésie érotique féminine chez Pauvert/Le Terrain Vague et à peine parue voilà que le notaire-éditeur se suicide! Le bouquin a été soldé. Je n'ai pas eu de veine non plus avec les nouvelles des Oiseaux sont ivres (Le Pavois, 1946), l'éditeur a fait faillite aussi.
Il reste néanmoins que vous êtes l'auteur du slogan le plus fameux du siècle : "Métro boulot dodo".
J'ai vécu ça dans mon sang lorsqu'à quatorze ans j'ai été obligé de gagner ma vie en usine dix heures par jour, six jours par semaine. Le slogan est connu dans le monde entier. J'en discutais ce midi avec des journalistes soviétiques. A Sofia, il m'a permis de prendre l'avion malgré mon billet périmé -j'étais allé en Macédoine où je suis considéré comme un prophète parce que j'ai prédit dans un poème leur indépendance il y a vingt ans. On ne voulait pas me laisser prendre l'avion or, quand on a appris que j'étais l'auteur de "Métro boulot dodo", je me suis retrouvé en première classe avec le champagne.
Avez-vous songé à écrire vos mémoires?
Je suis trop vieux et j'ai vu trop de choses. Je vis en dehors de notre époque. Pensez que j'ai connu la bande à Bonnot dans le café de mon père et qu'en 1916 je réparais les taxis de la Marne. J'ai assisté à des carnages terribles. Je commandais un chalutier d'évacuation à Dunkerque, ensuite j'ai vu le bombardement de Rennes par les Anglais et les Américains. J'ai été conduit à couper la jambe d'une femme avec une scie à bois. C'est effroyable ce sang qui pissait dans mes mains... Après ça, on est une espèce de surhomme qui n'est plus lui-même. En somme, j'ai eu une vie extraordinaire.
Quand vous dites "ma vie", on a du mal à croire que vous n'en ayez vécu qu'une seule. Comment avez-vous jonglé avec l'existence?
J'ai simplement été disponible. Par exemple, j'ai passé six mois en Afrique comme attaché de presse d'une mission militaire destinée à tester une nouvelle Jeep. Ça s'est décidé dans un bistrot avec un ami qui devait diriger l'expédition. Il m'a simplement dit "chiche!". Quatre semaines plus tard, je partais.
Aventures, femmes, littérature, vous n'avez fait que suivre la pente?

Oui et je peux dire que j'en ai vu de toutes les couleurs. J'ai la chance d'avoir conservé ma lucidité mais elle m'oblige à être effrayé par la fin de ce siècle. Je suis persuadé que les derniers jours de l'année vont être tragiques. J'ai dit ça à Jean d'Ormesson, il m'a répondu que j'étais le seul à tenir des propos si pessimistes. Mais c'est prévisible quand on connaît ce siècle comme moi.
Vous avez qualifié votre attitude de
"scepticisme viril". De quoi s'agit-il?
Je suis fataliste. Je passais pour un crâneur parce que je suis resté debout toute ma vie. Ce n'est pas une histoire de bravade mais ça m'emmerde de me coucher, voilà tout. Je suis un solitaire qui s'ouvre au monde mais qui refuse d'être victime. Je ne suis victime que de mes genoux. Et encore, je les dompte.

L'Arc-en-ciel de ma vie
(poèmes, tome 1)
Pierre Béarn

Editinter
(BP 15, 91450 Soisy-sur-Seine)
308 pages, 110 FF
Métro, boulot, dodo

Entretien avec Christian Denis
Le Dé bleu
96 pages, 90 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

Pierre Béarn


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L' Arc-en-ciel de ma vie    
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