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Christophe Honoré
Interview
Les illusions de l'enfance


Christophe Honoré

par Thierry Guichard



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Critique cinématographique et ancien directeur de colonies de vacances, Christophe Honoré s'apprête à faire ses adieux à la littérature jeunesse à 30 ans.Le temps de dire de l'enfance ce qui pouvait être dit.Avec justesse.

Christophe Honoré a vingt-six ans lorsque paraît son premier roman, Tout contre Léo. On y découvre P'tit Marcel, dix ans, dernier rejeton d'une famille de quatre frères, dont les trois autres affichent un âge en rapport avec leur taille : ces géants-là ont 17, 19 et 21 ans. P'tit Marcel est leur roi, l'enfant chéri et chouchouté, celui qu'on ne cesse d'embrasser et avec lequel encore on joue au rituel du baiser du soir. Mais voilà qu'un jour, sans se faire remarquer, P'tit Marcel surprend une discussion entre les parents et les frangins.

Tension et effarement : Léo, "le plus beau" annonce qu'il va mourir du sida. Et la pensée du père sera pour le petit prince qu'on voudrait protéger : "P'tit Marcel ne doit pas savoir." Chacun, dès lors, jouera la comédie du tout va bien. Jusqu'à P'tit Marcel, que l'effroi devant l'inacceptable, ne quittera plus. Il faut lire ce premier roman, que l'on ait dix ans ou cent, il faut le lire pour y découvrir toute la justesse et toute l'émotion qui donnent au récit un air d'autobiographie mise en fiction. Dans ce premier livre, la délicatesse de l'auteur est une morale, voire son éthique. C'est peu de dire que Christophe Honoré, avec ce livre, touchait juste. Et l'entendre déclarer plus tard qu'il cesserait d'écrire pour la jeunesse à trente ans ne faisait que renforcer l'idée qu'il y avait dans ce premier pas plus qu'un choix : une nécessité. P'tit Marcel deviendra un compagnon de lecture avec L'Affaire P'tit Marcel qui, premier volet de la trilogie, fut écrit pourtant après. D'autres livres suivront, dont le beau Je joue très bien tout seul où l'auteur mêle deux thèmes obsessionnels : la mort d'un parent (ici le père) et la violence faite aux enfants. A chaque fois, le rythme, le langage utilisés nous plongent au coeur de notre propre enfance. Les sujets que ce jeune homme aborde s'accompagneraient bien de la panoplie du parfait écrivain branché et sulfureux. On le lui a reproché et les censeurs l'ont déjà inscrit sur la liste rouge des écrivains à proscrire. Mais ses romans, excepté peut-être Je ne suis pas une fille à papa, se bâtissent avec un matériau trop intime pour supporter des éléments standardisés, rajoutés pour faire scandale.
Cet ancien (à son âge!) chroniqueur des Cahiers du cinéma doit détester les grandes productions hollywoodiennes et ne cache pas sa fascination pour le cinéma de Demy. Son oeuvre s'inscrit ainsi entre la féerie de l'enfance et la perte douloureuse et irrévocable de l'Éden familial. Et pour dire cela, la douleur comme la tendresse, l'amour comme la sexualité, l'écrivain refuse tous les effets spéciaux : l'écriture doit trouver sa source en soi.
Aujourd'hui l'auteur de L'Infamille publie La Nuit où personne ne dort où l'on retrouve son autre héros récurrent, Anton. Le récit est une mécanique de précision. Anton accompagne son ami Max en vacances en Espagne, parce que les parents de ce dernier ont décidé de divorcer. Les enfants serviront de tampon et Max voudrait trouver en Anton l'amour qui le fuit chez lui. Le roman est oppressant durant la descente en voiture, dans le silence d'un couple déchiré, vers l'Espagne. La nuit que les deux gamins vont vivre dans un village d'outre-Pyrénées leur offrira pourtant un émerveillement presque magique. Avant de rentrer le lendemain de ce seul jour de vacances pour Paris. Ici, la violence faite aux enfants est toute psychologique mais la cruauté peut venir d'Anton lui-même : à Max qui ne cesse de lui répéter qu'il est son meilleur ami, Anton ne renvoie pas le même compliment. Incapable de mentir, le jeune garçon a fait ses comptes : dans la liste des meilleurs amis, Max arrive neuvième. Pris entre l'hostilité réciproque des parents et la demande d'amour irrecevable de son ami Max, Anton finira, dans la nuit, par éprouver un malaise bien compréhensible. Contre toute attente, et comme souvent chez Honoré, le roman arrache des rires au lecteur. La drôlerie des personnages et de la vie se mêle à son tragique.
En plus de ce court roman, Christophe Honoré propose aussi le troisième volet de la trilogie P'tit Marcel. Et avec Mon Coeur bouleversé, il est à craindre que Marcel nous fasse ici ses adieux. Mon Coeur bouleversé retrouve la famille qui n'est plus un paradis depuis que Léo est mort. Les deux autres frangins sont partis, Marcel a quatorze ans et honte de ses parents. L'enchantement est mort avec Léo et ce temps-là ne se retrouvera plus. L'enfance se conjugue déjà au passé.
Mon Coeur bouleversé
est un livre charnière autant qu'un point final. Marcel n'est plus un enfant même si, encore, il tente de se raccrocher à ce temps de l'innocence. Ainsi, pour montrer que les choses ne vont pas bien prend-il le soin chaque jour d'arracher un morceau de la tapisserie de la salle de bains : "Depuis le rentrée je fais ça et pour l'instant, personne ne l'a remarqué". De même pense-t-il être le seul à avoir découvert l'homosexualité du défunt Léo : naïveté réelle ou feinte? Mais l'événement majeur du livre, celui qui donnera à Marcel la maturité de n'être plus un enfant, sera la découverte de l'adultère commis par sa mère. Le sujet est périlleux mais là encore, Christophe Honoré fait preuve d'une éthique autant remarquable que juste. Le livre s'achève avec ce sentiment aussi doux que violent d'avoir définitivement tourné la page sur un personnage auquel on s'est attaché. Cela arrive parfois aussi au cinéma et fait que l'on reste plus longtemps que nécessaire assis sur son siège alors que la lumière est revenue. On appelle ça l'effet magique.
Invité en région Poitou-Charentes lors du festival "Anguille sous roche", Christophe Honoré a retrouvé un peu des embruns maritimes de sa Bretagne natale à La Rochelle où le vent soufflait et où les huîtres de claire ont bien dû raviver quelques souvenirs d'enfance. L'occasion était belle de l'interroger sur son travail d'écrivain pour la jeunesse.

Christophe Honoré, dans Mon Coeur bouleversé, on retrouve le P'tit Marcel de votre premier roman quatre ans plus tard. Il n'est déjà plus un enfant et le ton a changé. Vous aviez annoncé vouloir arrêter d'écrire pour la jeunesse à trente ans. Ce roman c'est un chant du cygne?
Ce roman boucle l'espèce de trilogie de P'tit Marcel et symbolise aussi ce qui sera peut-être mon dernier livre pour la jeunesse. P'tit Marcel est devenu un personnage de littérature pour adultes. Déjà au niveau de l'intrigue puisque Marcel découvre l'adultère de sa mère. L'abandon de la cellule familiale donne l'idée qu'il va devoir se frotter à la sexualité, etc..
Je ne sais pas d'où m'est venue l'idée d'arrêter à 30 ans; mais je le savais dès le début. Je ne veux pas m'enfermer dans une production qui aurait plus de sens du point de vue économique que du point de vue littéraire... Je crois qu'il existe deux sortes d'écrivains pour la jeunesse : d'un côté les mères ou pères de famille qui expliquent le monde aux enfants et font des livres a priori pédagogiques, venant d'un adulte et destinés aux enfants. De l'autre, les écrivains célibataires qui n'ayant pas d'enfants destinataires écrivent sur leur propre enfance. L'enfance est leur terrain de jeu privilégié. Je me range là, à côté d'un Christophe Donner, d'une Florence Seyvos. Il s'agit de rendre compte d'un imaginaire d'enfant.
Page 2, Marcel dit : "je monte faire mes devoirs. En fait, je m'allonge sur le lit, je me branle, puis j'attends qu'il se passe quelque chose." Est-ce bien utile de provoquer ainsi?
Ça, c'est pour qu'on ne m'emmerde pas. J'avais fait la même chose dans C'est plus fort que moi. Les lecteurs qui acceptent cette phrase liront le reste sans problème.
C'est un livre d'adolescents. Si on ne peut pas entendre que P'tit Marcel a une sexualité, alors il faut laisser tomber le livre. Ce mot, dès la deuxième page, est destiné aux enseignants et aux parents : il s'agit d'afficher la couleur. Comme les panneaux de signalisation qui disent "attention virage". C'est provocateur, mais en même temps c'est ça. Au collège, on ne rentre pas de l'école sans se branler. Durant la journée, on est considéré comme des gamins et quand on rentre, on peut se branler. Si c'est important pour des gamins dès douze ans, pourquoi ne pas en parler dans des livres pour enfants de douze ans?
En grandissant, Marcel s'éloigne de la vision qu'il avait de sa famille. Il éprouve même de la honte vis-à-vis de ses parents. La famille comme un Éden, ce n'est qu'une construction de l'enfance?
C'est, en tout cas, un souvenir d'enfance. C'est lié aussi à mon histoire à moi. Il y a un trou du fait que Léo est mort : on ne peut pas continuer le roman familial comme avant. Il faut accepter de commencer un nouveau livre de son côté. Chaque personnage le fait : la mère qui commence une aventure, Pierrot qui écrit un livre. Sauf le père. Lui, il est photographe. Ce n'est pas pour rien : il veut que chacun reste à sa place. Il a besoin de figer chaque chose. Pour lui la famille, c'est une photo de famille. C'est d'ailleurs le même père que dans L'Infamille.
Vous évoquez l'homosexualité, la sexualité des enfants, la honte, l'effroi. Est-ce que la littérature jeunesse vous a permis d'exprimer des choses jusqu'alors impossibles à nommer?
Oui, c'est clair. Il y a un apprentissage de la simplicité et de pouvoir dire vraiment ce qu'on a à dire. Dans Tout contre Léo, c'était impossible de dire que Léo est pédé. Puis il y a eu C'est plus fort que moi et Je ne suis pas une fille à papa. Dans Mon Coeur bouleversé la parole est enfin libre.
P'tit Marcel veut être poète ou romancier. Il se met à écrire et on le voit faire des efforts douloureux pour casser le lyrisme de ses phrases. Pourquoi évoquez-vous cette naissance de l'écriture?
P'tit Marcel dit qu'il se branle et dit aussi qu'il écrit : ce sont deux façons de n'être plus un enfant. Le roman raconte comment un enfant écrit des choses et commence à avoir un regard critique. P'tit Marcel dit à son frère Pierrot, le romancier, qu'il ne doit rien écrire sur Léo. C'est son sujet. C'est pour lui un devoir de reconstruire la mémoire familiale et cela passe par une communication avec les morts.
Je crois vraiment que mes livres sont des épitaphes. Tout contre Léo, c'est l'épitaphe à mon père. C'est, dans la réalité, mon père qui est mort. J'écris sur des tombes. Comme les morts ne liront jamais mes livres, ça permet de tout dire. L'écriture pousse à l'honnêteté absolue et ça, c'est dangereux pour les vivants.
Mais vous ne dites pas tout, justement. Puisque vous venez de dire que Léo, en fait, renvoie à la mort de votre père. Vous faites un transfert.
C'est parce que je suis un débutant. Le jour où j'écrirais réellement comment j'ai vécu la mort de mon père, j'arrêterai. J'ai besoin de mettre une distance entre ce que j'ai vécu et ce que j'écris. Mais je sais que ce n'est un manque de lucidité. C'est aussi dire que la fiction m'intéresse malgré tout. J'y crois encore. La fiction me permet de dire des choses qui se présenteraient comme un journal intime. Le journal intime, c'est un peu ce que j'aimerais faire pour mon dernier livre pour enfants.
Quand Marcel voit sa mère sortir d'un hôtel et se mettre sur la pointe des pieds pour embrasser un inconnu, il a cette phrase étrange
: "c'est une image exacte". N'est-ce pas ce que chacune de vos phrase tente de réaliser : une image juste?
Si, c'est ça qui m'intéresse. Ça vient du cinéma (Christophe Honoré est critique de cinéma). L'écriture c'est aussi une affaire de morale, pour paraphraser Godard. Ici, l'image juste pour Marcel, c'est le geste que la mère fait en se mettant sur la pointe des pieds. Ce geste la fait coupable. Cette image suffit. Pas besoin de rajouter du charabia. Pas besoin de commenter.
C'est une image exacte. C'est dur à trouver. Je sais qu'on ne peut pas faire un livre avec une succession d'images exactes. Il faut aussi un peu de graisse. Godard, encore : "Le cinéma, c'est vingt-quatre fois la vérité par seconde". Une page de littérature, c'est tellement pas ça. C'est tellement du pas réel.

Tous les ouvrages pour la jeunesse de Christophe Honoré sont publiés par L'École des loisirs excepté Je ne suis pas une fille à Papa sorti l'an dernier chez Thierry Magnier
L'Infamille
, son premier roman "adulte" est paru aux éditions de l'Olivier.

Christophe Honoré
Les Nuits où personne ne dort

et Mon Coeur bouleversé
L'École des loisirs
80 et 138 pages, 44 et 48 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 026
(mai-juillet 1999).
Commander.

Christophe Honoré


Livres sur le site
( signale un article critique) :

L' Infamille    
Les Nuits où personne ne dort    
La Douceur    
Le Pire du troupeau    
La Mère prodigue
Scarborough    
M'aimer    
Tout contre Léo
Tout contre Léo DVD
Torse nu
Le Livre pour enfants
La douceur
L'infamille
La douceur
Viens
J’élève ma poupée
La Faculté (suivi de) Un jeune se tue

 

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