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Lokenath Bhattacharya
Interview
Bhattacharya entrouvre la chambre


Lokenath Bhattacharya

par Nadia Chevalerias et Marc



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Découvert en France par Henri Michaux, le poète bengali Lokenath Bhattacharya a construit une oeuvre d'une violence charnelle rare. Rencontre avec un homme modeste en perpétuel dialogue avec ses lecteurs.

Une rencontre en amène une autre. Au printemps 1997, Lokenath Bhattacharya a répondu à un groupe de lecteurs d'Arles sur son écriture. L'éditeur Christian Le Mellec (Le Bois d'Orion) passait par là, et a choisi de rassembler les neuf questions auxquelles le poète bengali vivant en France avait répondu par écrit. Un livre est né, Où vont les fleuves, complété par trois poèmes inédits qui permettent "d'illustrer" idéalement la pensée, ou, plus exactement, les visions de cet auteur encore peu connu des lecteurs français mais qui, pour ces curieux que sont les amateurs de poésie, représente une valeur sûre depuis ses premières publications en France à la fin des années soixante-dix.

Touchés par sa justesse de ton, l'humilité de ses réponses à des lecteurs très analytiques, nous avons rencontré ce poète bengali. La publication simultanée de La Couleur de ma mort (Fata Morgana), peu après La Danse de minuit, une fiction aux éditions Le Rocher, ont attiré un peu plus l'attention sur une oeuvre patiemment construite au cours des ans. Depuis Pages sur la chambre (1976), plusieurs recueils ont paru, autant de variations sur des thèmes faits de sensations, d'attente et d'impossibilité. Sensations à l'approche de l'aimée, auprès des objets et des êtres, attente d'une réponse, d'une entente avec une réalité insaisissable, impossibilité à comprendre cette dernière, à avoir des prétentions quant à la connaissance effective de l'homme et à la maîtrise de son destin.
Bhattacharya livre -dans des textes qu'on a paradoxalement du mal à appeler poèmes en prose (leur durée excède le format habituel du genre)- ses combats avec la matière, les lieux, invente par le biais d'une narration souvent à la première personne un univers violent et craintif, d'une ferveur inébranlable mais où la marche y est toujours incertaine. Un univers qui lui fait dire qu'il est "le cousin bengali d'Henri Michaux". Une vérité vraie puisque l'auteur de Connaissance par les gouffres a permis sa première publication en France. "Je lui dois tout", ajoute Lokenath Bhattacharya qui a reçu en mars dernier, avec la même modestie, le prix France Culture.
Rencontré à Paris, où il vit depuis un peu plus d'une dizaine d'années, Bhattacharya ne parle pas avec aisance de son oeuvre. S'il aime échanger, discuter, savoir d'où viennent ses interlocuteurs, s'il raconte son existence sans hésitation, il est repris par le silence qui hante ses livres quand il s'agit d'évoquer l'écriture et les choses surgies à travers elle. Surtout, il est semblable à ce narrateur qui dans ses livres se garde bien devant les étranges manifestations du monde qui lui adviennent de rationaliser ou de nommer. Dans un français aux beaux "r" roulés, le poète bengali ne s'avère guère en tout cas dans l'oralité différent de sa langue écrite : direct, simple, émerveillé.

Pour mieux vous découvrir, on a bien sûr envie de vous demander vos origines.
Je suis natif du Bengale, de l'Inde. C'est un pays très spécial. Je crois qu'il est unique. Il y a une dualité inimaginable dans des apparences de langue, de dialecte, dans la musique, les gestes, les réflexes... Un geste dans le nord peut dire oui, et dans le sud le contraire. L'Inde rend les gens différents, on est imprégné d'autre chose.
J'ai vécu presque ma vie entière là-bas. Je ne suis en France que depuis quelques années. Je viens de Bhattpara, qui a la même racine que Bhattacharya et veut dire maître. J'appartiens à une famille qui jusqu'à mon père a enseigné le sanskrit. C'est une famille très traditionnelle. Mon père était un professeur connu, il enseignait dans un collège de Calcutta mais il avait aussi des élèves du monde entier, désirant apprendre le sanskrit. Il était un spécialiste de grammaire et rhétorique sanskrites. Cette langue est une chose énorme.
Vos études semblent déterminantes dans votre parcours...
J'ai fait mes études à Shantiniketan, l'université fondée par Tagore. Ça existe encore, mais comme souvent, pour les institutions fondées par de grands esprits, après leur départ il y a une sorte de déclin. Tagore était un grand écrivain, un grand visionnaire mais plus encore : un éducateur exceptionnel. Il a enseigné suivant l'ancienne méthode indienne : vous faites partie de la nature, de l'environnement. Les cours se faisaient sous les arbres et par temps de pluie, c'étaient les vacances... Vous imaginez avec la saison de la mousson! Une pluie féroce!
Dans cette université, les garçons et les filles apprennent ensemble... dès le départ! La colonisation des Anglais est à prendre en compte, car leur présence est un bénéfice pour l'Inde, avec des aspects extrêmement négatifs. Les invasions en Inde ont été fréquentes à partir du douzième siècle, mais c'était autre chose. La colonisation anglaise était une rupture brutale, totale avec le passé.
Shantiniketan, c'est une éducation presque entière. On vous apprend le chant, la danse. Avec plusieurs écoles à l'intérieur même de l'université. C'est la musique qui m'intéressait le plus. Car la musique de l'Inde est très vaste. J'apprécie peut-être plus émotivement cette musique que j'écoute, je vous le dis honnêtement, des heures et des heures. Comme un drogué. C'est magnifique. Dans ma famille, assez modeste mais respectée, orthodoxe, réactionnaire, la musique était un tabou. Je devais aller chanter dans les toilettes! J'ai dû étudier le sanskrit avant le bengali. L'université de Tagore était alors inimaginable : la musique, la danse, des choses de révoltés! Comme j'étais entêté... mes parents m'ont dit : on t'envoie là-bas.
La simplicité du lieu m'a bouleversé. On fêtait les saisons : des moments d'une beauté que je n'ai jamais vu ailleurs. Ensuite je suis allé à Calcutta, une ville insupportable. C'est une ogresse qui dévore tout. J'ai fait différents métiers, ai pu venir en France, boursier, grâce à un des élèves de mon père. Puis j'ai découvert la littérature française : Rimbaud, un choc incroyable. J'ai commencé à le traduire, comme Michaux et d'autres auteurs français (ou belges, ndlr). J'ai terminé ma carrière comme directeur du livre en Inde.
Dans Où vont les fleuves, vous répondez à des lecteurs. Il y a une différence entre les questions posées, plutôt analytiques, et vos réponses. On a l'impression que vous adoucissez l'intellect de ces lecteurs!
J'ai rencontré un groupe de lecteurs d'Arles, après Gérard Macé qui les avait rencontrés et m'avait recommandé auprès d'eux. Ils m'ont posé des questions par correspondance. Je viens d'une famille de professeurs de sanskrit : tout le monde l'était dans ma famille! Moi, j'ai horreur de ça : d'être académique. Malheureusement -ou heureusement finalement!- j'ai épousé une Française qui est exactement cela, elle suit la tradition de mon père... Il y avait en effet dans ces questions cet aspect analytique. J'y ai répondu à ma manière : ce que je dis, cela sort de mon être, c'est naturel.
On vous interroge sur la langue. Vous parlez des écrivains comme des enfants gâtés du langage, qui en doutent en permanence...
Je parle de ces auteurs qui écrivent des pages, des pages (des centaines de pages!) pour dire combien le silence est important. Si la langue n'existait pas, ces écrivains, qu'est-ce qu'ils auraient pu faire? Rien du tout! Moi aussi, je suis un enfant gâté du langage : je parle beaucoup trop du silence -qui est une chose essentielle pour moi. Mais le silence, on ne peut pas l'expliquer. Les textes sanskrits disent que les trois quarts de la parole ne peuvent être touchés, que seul un quart peut nous aider à nous exprimer. Les questions posées par les lecteurs étaient parfois provoquantes et très belles, comme l'une d'elle qui interroge la langue comme un obstacle.
La chambre : inévitablement on vous interroge sur ce lieu récurrent de vos textes. Ce lieu de départ et de traverse à la fois, d'où l'on contemple le monde, ou, à l'intérieur duquel celui-ci surgit... La chambre donne un regard à l'extérieur, comme une fenêtre...
La chambre est le ciel lui-même. Sans lui, la chambre n'existe pas. Je dis souvent dans mes textes que toute chose a son contraire. La philosophie indienne est quelque chose d'énorme. Si on peut généraliser pour des gens comme nous -d'ailleurs nous ne faisons que généraliser les choses- eh bien, dans celle-ci, on comprend par les contraires, on parvient à atteindre quelque chose par l'opposition. L'acceptation du contraire permet de rendre les choses intelligibles... parce qu'il y a des choses qui sont semblables mais jamais identiques : les doigts, les personnes, les amis, les ennemis, les instants, n'importe quoi! Une identité complètement identique n'existe pas. Pour parler de cela, la chambre est souvent le point de départ.
La négation aussi est importante dans vos poèmes. Vous niez ce qui est vu, comme réalité en soi. En agissant ainsi, vous agrandissez le champ de perception du lecteur.
La chose, la vraie chose qui nous intéresse tous ne peut être vue, ni touchée : c'est défendu, c'est hors de tout saisissement. Le drame, c'est que toute notre vie, on essaie d'attraper l'inattrapable, l'insaisissable. Comment l'expliquer? La réponse, c'est de suivre le chemin qui s'offre à soi. Le texte procède alors de négation en négation.
La chose arrive : une sorte de vision, un éclair (Bhattacharya claque des doigts) et vous voici devant vous, nul, essayant de saisir. En accomplissant ce geste, à travers l'écriture par exemple, vous faites une autre chose, la première étant déjà disparue. Les textes sont alors toujours des débris reconstruits (titre de l'un des recueils, ndlr)... la métamorphose en vaut une autre.
Pour ne pas être victime, le poème ne permet-il pas à l'auteur, puis au lecteur, de se recentrer?
En fait, cette métamorphose est mensongère. L'art, comme le mien, de gens comme nous, ment. Peut-être y a-t-il eu des personnes capables d'exprimer cela correctement. Moi, j'échoue. Et ce, dès le départ. Les textes sont des mensonges. Il y a une absence, peut-être pas mensongère... car il existe une honnêteté de la part de celui qui fait cette démarche. L'absence est exprimée par des phénomènes artistiques.
Si c'est le constat d'une absence, vous la menez depuis toujours avec sincérité, ce qui n'empêche pas une grande cruauté dans vos textes...
Je crois que oui... ce ne sont que des échecs complets, mais je suis sincère. Parler du "nul", d'échec, suppose de parler en fait autrement, de créer un chemin dans le vide : voilà une chose qui existe.
La violence apparaît inévitablement. Quand vous essayez de saisir une chose qui restera toujours hors de votre portée, elle surgit car l'effort est de plus en plus désespéré.
Les personnages de mes textes sont souvent humiliés parce que c'est une vérité. Notre impuissance permet de mesurer notre petitesse, notre nullité.
Et pourtant, Pages sur la chambre par exemple -je peux vous montrer le texte en bengali- chaque jour, j'ai fait deux ou trois textes d'un coup : c'est venu comme ça. Cela aussi, c'est la violence. Je laisse ce désespoir parler de lui-même, il choisit sa manière de s'exprimer. Je le laisse faire. Je me mets en totale réceptivité.
En France, il y a une volonté de maîtriser le langage, un écrivain doute de lui, de son écriture tout autrement...
C'est vrai. Par exemple, j'aime Mallarmé. Après lui, vous avez toute une école, extrêmement riche. Extrêmement arrogante. Qui se soucie uniquement de maîtriser la langue. Francis Ponge : voilà un cas. Son écriture, c'est une dissection, un cadavre. Ça m'intéresse bien sûr, mais ça reste "là", pas plus.
Moi, j'écris ainsi, parce que je suis ignorant... c'est lié à mon éducation, en grande partie. L'Inde vous dévore complètement. C'est la mère, la bien-aimée... l'ogresse! On a finalement des visions qui ne sont pas si spontanées. Elles sont dictées. À quoi bon essayer ensuite de se présenter comme un intellectuel, un grand monsieur quand on est rien!

Lokenath Bhattacharya
La Couleur de ma mort

Traduit du bengali
par l'auteur, Gérard Macé
et France Bhattacharya
Fata Morgana
48 pages, 66 FF

Où vont les fleuves
Traduit du bengali
par l'auteur, Luc Grand-Didier et Gérard Macé
Le Bois d'Orion
86 pages, 95 FF

Nadia Chevalerias et Marc

   

Revue n° 027
(août-septembre 1999).
Commander.

Lokenath Bhattacharya


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