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Fred Vargas
Interview
Retournement des morts


Fred Vargas

par Dominique Aussenac



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Forcément atypique, cette archéologue, auteur de polars, préfère au sang de l'intrigue, les traces que les humains laissent de leurs actes.Rencontre avec Fred Vargas, traqueuse de poésie au quotidien.

Pas écrivain, auteur, se présente-t-elle, auteur de rompols, traduisez romans policiers. Menue, d'apparence fragile, un regard intense, une voix un peu atone, Fred Vargas, la quarantaine, archéologue, spécialisée dans le Moyen âge, a sept rompols à son actif. Sept romans écrits en une douzaine d'années. Le premier Les Jeux de l'amour et de la mort reçoit le Prix du roman policier du Festival de Cognac en 1986, avant d'être publié au Masque en 1986. Elle remportera d'autres prix. Pourtant le style n'est guère époustouflant, plutôt sobre. Alors, qu'est-ce qui attire? Le charme du décalage; rythmes lents, chemins de traverse, peu de sang, peu de haine, des héros attachants, parce qu'inattendus, introspectifs, humains. Rigoureuse, d'une grande faculté d'analyse, Fred Vargas affine les détails, s'attarde sur les traces et porte un autre regard sur les crimes, les humains et les choses.

Vous paraissez être un auteur assez atypique de romans policiers.

Si on regarde chaque auteur de roman noir, il est typique de lui-même et il est singulier. Chacun fait à sa manière dans un genre très hétéroclite avec un socle commun évident, qu'on appelle le noir. Je ne lutte pas contre le terme d'atypique, mais je propose qu'on le donne à tout le monde!
Comment définissez-vous votre travail d'écriture?
J'aime les auteurs noirs américains, mais je n'essaye pas de faire comme eux. L'américanisme en langue française, je ne pense pas que ça vaille le coup de le copier. Je n'essaye pas de faire de la blanche non plus. J'essaye simplement de faire du roman policier, s'il est plus blanc que noir, c'est possible. Je n'essaye pas de le noircir, en effet. Je répugne à laisser à la fin de mes livres le lecteur dans l'obscurité ou la dépression. Ça fait plutôt noir et bleu, noir et rouge. Noir avec une autre couleur dedans et avec des lumières.
Vous n'aimez pas les effets gore?
Je déteste en lire, non pas que je réprouve que l'on puisse aimer en lire. Ça ne fait pas réellement partie des objectifs du roman policier que de s'attarder sur le versant potentiel de l'horreur des crimes. Puisqu'il y a meurtre, on peut imaginer s'attarder sur ce spectacle, sur l'acte de violence, puis sur la décomposition et tout ce qui s'ensuit. On est à la limite du faux-sens, c'est un détour qui ne m'intéresse pas.
Vos personnages font beaucoup d'introspection.
Oui, il faut bien qu'ils existent un petit peu. Ce ne sont pas des personnalités narcissiques, des gens qui passent leur vie à s'analyser. Je passe peu de temps à me demander qui je suis. Je tente de décrire mes personnages, mais comme je ne prends pas une voix off de l'auteur analysant, que je l'enlève systématiquement des livres, pour ne pas intervenir, je laisse croire que c'est la personne elle-même qui réfléchit un peu sur son caractère. C'est pour cela qu'ils ont un petit côté introspectif.
On a l'impression que vous retournez le réel pour montrer une certaine fantaisie, une fantaisie du quotidien.
Je ne le retourne pas. J'essaye de le rendre plus réel en le rendant moins réaliste. Je n'invente rien, la littérature est une recomposition du réel et non pas une copie fidèle de la réalité. Pour faire un livre, je me sens obligée de me décaler de cette réalité pour mieux attraper un réel un peu plus compact, un peu plus vrai, un peu plus dense que cette réalité rapide qui transmet les modes et les tics de langage, mais moins de vérité qu'on pourrait espérer.
Archéologue, vous avez un rapport particulier aux traces, aux indices du passé.
J'éprouve une fascination pour tous les systèmes de traces, d'empreintes. L'archéologie fait partie d'une fascination pour le fait que rien ne s'en va sans laisser de traces, pour des siècles et des siècles. Idem pour un meurtre. Il ne peut s'accomplir sans laisser de traces. Là, le point commun est énorme!
Dans vos romans, les références historiques, religieuses ont une certaine importance.
Je n'arrive à comprendre le présent qu'en le remettant en relation avec ses racines. Les racines des gens, des comportements, des actes. Dans mes romans, je fais de cette perspective historique, comme un peintre, un point de fuite sur le passé, sur une longue durée.
Dans votre nouveau roman L'Homme à l'envers, quel a été le déclencheur d'écriture?
Déclencheur, c'est un mot trop fort pour moi. J'ai très peu d'idées et rien qui les déclenche. Là, c'est plutôt un an et demi de voyages en métro, de petites réflexions en marchant. Je n'avais pas un projet précis autour du loup-garou, mais l'idée m'a plu de traiter de cet hybride homme-animal qui nous angoisse tous. Les loups commençaient à revenir en France. De plus, j'avais aussi l'envie de faire un road-movie par petites étapes lentes, ça me plaisait de faire bouger les gens, parce que jusqu'ici je les avais un peu trop laissés en ville. Après avoir eu de nombreuses pistes comme cela, vous cherchez une histoire qui fédère toutes ces petites pistes. Il y a une part de hasard énorme.
Une de vos héroïnes, Camille, a pour livre de chevet le catalogue de l'outillage professionnel. C'est peut-être une clé pour lire vos livres. Le réel aussi banal soit-il peut être lu autrement?
Comment avec le truc le plus technique que l'on puisse imaginer, un catalogue avec des descriptions de meuleuses, de perceuses, de ponceuses, etc., comment sans changer un mot de ses rubriques, on peut les lire comme des strophes poétiques? En fait toute la vie peut se lire comme ça. Ce sont réellement des rubriques poétiques si on les regarde autrement. C'est comme les gens! Il n'y a pas d'individu ordinaire. Dès l'instant où vous vous approchez de quelqu'un, il devient singulier, exceptionnel, curieux, étrange, détestable, admirable. Chaque catalogue d'outillage est un recueil de nouvelles à lui tout seul. Chaque personne aussi. C'est ce que j'essaye de montrer.

L'Homme à l'envers
Fred Vargas

Viviane Hamy
301 pages, 89 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 027
(août-septembre 1999).
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Fred Vargas


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