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Robert Marteau
Interview
Robert Marteau le paysan alchimiste


Robert Marteau

par Nadia Chevalerias et Marc



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Avec Registre, le troisième tome de sa Liturgie, le poète poursuit l'écriture de son journal tout en sonnets dans lequel cet homme passionné appose au monde ses révélations. Nouveau versant, dit-il, de la chronique romanesque de sa mémoire.

Robert Marteau vit à Paris depuis plus de dix ans, après un long séjour canadien, un "exil"puisqu'il avoue avoir quitté la France fatigué, entre autres, par les générations post-mallarméennes. Là-bas, Robert Marteau aura réalisé des émissions radio où l'on peut parler des troubadours pendant quatre heures, ou faire ses bagages pour aller interviewer René Char. L'Espagne aura aussi fait partie de ses voyages : notre homme est un passionné de corrida, qui pendant le repas nous parle d'El Juli avec la plus grande admiration.

Les livres de Robert Marteau vont de la prose aux vers, choisissant dans l'une ou l'autre la musique idéale pour faire part de son expérience d'humain. Car c'est bien à l'humain que nous ramène Robert Marteau, qu'il s'agisse de sa terre poitevine à travers des récits (Le Jour où l'on a tué le cochon) ou aux innombrables sonnets qui constituent depuis quelques années sa Liturgie, un journal poétique où presque chaque jour, il appose au monde ses révélations.
Registre
, qui va des années 93 à 95, est le nouveau volume de ce journal intime réinventé, autant de passages d'oiseaux qui mènent à effleurer l'invisible. Robert Marteau est indéniablement un homme cultivé, si l'on accepte le sérieux de cette formule : ses poèmes éclairent souvent sur le sens des écrits sacrés, partant d'une simple observation pour se faire les missionnaires du Verbe et rendre le monde intelligible, c'est-à-dire encore plus musical. Robert Marteau a consacré des livres sur les Muses, la tradition alchimique dans la littérature qui font d'ailleurs autorité. Le paysan poitevin est devenu un écrivain alchimiste : tous ces termes le qualifient en effet, et contribuent sûrement à l'humilité de son propos quand il s'agit de parler de livres et non d'une "oeuvre".

Dans un des poèmes de Registre, vous évoquez le patois et ses mots disparus : arramir, ribouler, seger, rabaler... Vous avez grandi dans un milieu paysan où l'on parlait cette langue. Que vous a-t-elle apporté?

Depuis vingt ans, j'écris une sorte de chronique romanesque de ma mémoire avant que je ne sache lire, avant de connaître la langue française -je le fais maintenant car j'ai peut-être trouvé la musique qu'il me faut. J'écris sur ce que j'entendais autrefois, dans une langue française qui ne soit pas la langue convenue détruite par la télévision, une langue spontanée qui n'est pas sans être savante, et qui était l'invention perpétuelle de ceux qui pratiquaient cette langue proche de Montaigne, du Roman de la Rose.
Cette langue... ces langues, j'ai attendu qu'elle revienne. Il y a un temps de la mémoire, il faut qu'elle se remette en marche. Il faut vieillir. J'ai toujours vécu de cette langue maternelle. Tout le travail c'est de revenir à elle, et j'ai pour cela plus de mal à le faire qu'à écrire de la poésie. C'est un roman sans fin auquel je m'attelle tous les jours qui nécessite une discipline. Pour le sonnet, je me promène, j'écris, j'écoute. Alors que là, disons la vérité, il faut que je me replonge chez les morts.

De ce patois, vous dites qu'il est riche, que c'est une langue de toutes les nuances.

Cela vient de l'invasion anglaise en Aquitaine. Une langue riche de quarante mille mots chez Shakespeare. Alors que celle de Racine en a deux mille. C'est d'ailleurs ce que ne comprennent pas les professeurs qui enseignent Racine : la France de cet auteur était patois. Ses écrits sont de l'alchimie. C'est une langue comme la goutte d'armagnac qui tombe après toute une histoire. Racine est un alambic. Mais on ne peut pas apprendre le français avec lui.
Maintenant, rétrospectivement, je me rends compte que nuit et jour, les gens passaient leur temps à raconter des histoires. Ma grand-mère arrêtait seulement de parler pour dormir. Un jour, en revenant dans le Poitou, je retrouve des gens en train de tresser les oignons au milieu d'une grange, devant la télévision. Ils regardaient les amours de Pompadour. Personne ne disait rien. Là, j'ai compris que tout était fini.

À un moment, quelque chose a dû vous mettre en porte-à-faux avec ce milieu...

J'ai appris plus tard qu'il y avait eu des antécédents. On appelait mon grand-père le menteur, il inventait une chronique différente de celle racontée par les autres. On se l'arrachait aux veillées! À seize ans, je suis tombé sur Claudel, Giono, Valéry. Je suis allé dans les librairies. Ces livres étaient là pour le prix d'un paquet de gauloises. Les gens alors lisaient Maurois, Mauriac, la petite bourgeoisie... Les livres n'étaient pas coupés, les mêmes prix depuis 1933. Je m'enfermais, lisant des nuits entières. Je me suis dit : comment faire, je ne sais rien. J'écrivais très peu et c'était sans intérêt. Je suis parti pour Paris avant la fin de la guerre. Là, l'écriture est devenue quelque chose de plus sérieux. Je traduisais aussi. Puis à la fin de l'année je jetais tout puisqu'il fallait déménager. Je me suis dit : si tu trouves personne c'est que ça ne vaut rien. Et pas de compte d'auteur! Et ça s'est fait : un ami avait envoyé un de mes poèmes aux Cahiers du Sud. D'autres sont parus dont un dans Esprit. Le responsable m'avait fait venir, étonné que je ne connaisse personne dans le milieu. Le premier recueil est paru au Seuil grâce à lui.

Dans l'ouvrage Saluer Robert Marteau (Champ Vallon), Jacques Réda écrit que l'intérêt d'écrire un sonnet, c'est de connaître d'avance la forme dans laquelle va se déposer un poème inconnu. Ce qui vous plaît c'est d'avoir l'impulsion créatrice, la muse comme vous dites, et de savoir que cela va se mettre dans un moule régi par des nombres?

Je ne l'ai pas fait exprès! J'aimerais répondre à cette question. J'écris en forme de sonnet, pour reprendre Satie. Je crois que c'est un espace mystérieux, qui correspond à l'intensité d'intention que peut porter un homme sur un petit espace langagier pendant un temps bref. Je sais que c'est d'origine populaire, italienne, mise au point par des analphabètes. Ça sonne comme sornette, mais aussi comme sonate. Mes sonnets sont de la prose pliée, mais le fait qu'il y ait un nombre apposé m'oblige à une rigueur. Il n'y a pas d'e muet, il y a une syllabe forte à la sixième syllabe. Si je fais la même chose en prose, ma concentration devant le langage sera moins forte. Tout exercice est un exercice spirituel.

Cette prose pliée épouse la marche. En lisant le monde, on parvient à une révélation... Vous voyez des éléments, et dans les derniers vers, une pensée se dégage.

C'est ça, vous m'évitez de le dire! La nature m'apprend qu'elle est surnaturelle. C'est un mystère total. Plus je la vois, plus je m'en rends compte. Ce sont les signes d'une signification qui n'est pas donnée, qui passe par le langage pour rejoindre le Verbe, et s'il n'y avait pas le verbe nous ne verrions rien du tout. J'entends hier une musicienne dire : la musique n'a pas besoin de mots. J'avais envie de lui dire : mademoiselle, s'il n'y avait pas de mots, vous n'entendriez pas la musique! Messiaen a compris que la musique faite avec un piano c'est grossier à côté de celle des oiseaux. Les Grecs ont prétendu que leur langue leur avait été enseignée par les oiseaux. Les neuf muses étaient des oiseaux.
Pour ce qui est de la marche, c'est pareil. Montegna, qui peint directement le mythe dans Apollon et les Muses, le montre. Celles-ci marchent : elles comptent les pieds. C'est physique.

Votre poésie fait penser au Catalogue d'oiseaux de Messiaen. Vous montrez qu'un poème est un mystère et qu'il faut rendre le mystère au mystère.

Étant donné que nous sommes dans un monde fini, avec un esprit fini, nous ne pouvons pas accéder à ce qui nous a créé : l'infini. Nous ne pouvons que tenter de vivre, d'approcher quelque chose. Cette tentative devient elle-même un mystère comme chez Gongora, Scève, Mallarmé parfois, Hopkins... La musique a beau jeu par rapport à nous: elle n'a pas de barrière de langue, et elle n'a pas de sens. Nous partons du son et nous devons aller au sens avec la langue. La musique n'engendre pas de sens.
Je ne peux pas vivre autrement qu'en écrivant. Je ne sais pas si c'est pour moi une manière de trouver un sens, car la voie est au-delà du sens. J'essaie d'aller plus loin dans le mystère, donc de l'augmenter. Il n'y a donc pas à chercher de preuves de l'existence de Dieu.

Vous avez écrit La Récolte de la rosée, sous-titrée : tradition alchimique dans la littérature. Vos livres, sonnets comme prose, parlent souvent de l'alchimie. Qu'est-ce qui vous a amené à l'alchimie?

Ce qui m'a aimanté vers l'alchimie, je ne saurais trop le dire. J'avais un besoin d'accéder aux choses cachées, aux mystères du monde. La condition humaine m'apparaît comme une pauvre affaire. J'étais attiré par ceux qui essayaient de déchiffrer le monde. Le premier écrivain qui m'a donné accès à ce monde, c'est Simone Weil. Intuition pré-chrétienne a été une révélation pour moi. Puis les Cahiers du Sud, avec des dossiers sur Homère, les bardes, les Celtes. Un ami m'a fait rencontrer l'alchimiste Eugène Canseliet. Je me suis trouvé avec quelqu'un qui "opérait". L'alchimie devenait une chose concrète, je pouvais presque toucher avec mes doigts le mystère, la matière de Dieu. J'ai commencé à comprendre ce que pouvait vouloir dire rédemption. Je crois toujours que la grande symbolique universelle, pour toutes les religions, c'est ce qu'a conservé l'alchimie, c'est le substrat. C'est la philosophie opérative, on se confronte à la nature comme miroir. On éprouve chacun de ses gestes.
La poésie est un acte opératif, une opération pour résoudre la matière langagière en un objet "d'inanité sonore". C'est un travail de transmutation. Par l'intelligence on transforme, pour que la matière redevienne la terre rouge de l'origine.

Vous avez une vision sombre du monde dans vos poèmes, un monde qui a rompu avec la tradition.

Je ne vois pas comment on pourrait avoir espoir dans le monde d'aujourd'hui. Il refuse la mémoire, ce qu'il n'avait jamais refusé jusque-là. Le monde actuel n'est pas la suite des autres mondes, c'est un monde de mutants. La condition humaine est la condition mortelle. Effrayé par celle-ci, ce monde se fuit et remplace la mémoire, donc la tradition, donc la mythologie, donc la révélation par la fiction, qu'elle soit technologique ou autre. Les gens veulent vivre dans la fiction, ils refusent le monde de la nature que nous pouvons lire parce que nous avons le Verbe, la musique, la muse. Qui nie la muse nie sa propre vie. N'avoir aucun espoir n'est pas le désespoir. On ne peut en tout cas placer ses espoirs dans ce monde. Mais il n'est pas impossible que cette fuite dans laquelle nous sommes embarqués découvre par un retournement scorpionesque que c'est la perte même. Mettre la mémoire en silos, comme on le fait par internet, ce n'est pas la mémoire.
Platon le dit: à partir du moment où on écrit des textes, au lieu de se les rémémorer pour les transmettre, la mémoire du monde commence à se perdre. Platon n'écrit que du mythe, pour lui c'est la seule réalité. La mythologie, m'ont dit des professeurs, fait partie à l'université de la fiction. Comment se parler dès lors? La tradition c'est le contraire de la fiction. Ce sont Les Métamorphoses d'Ovide, la transmission de la révélation à travers des modes musicaux, comme l'est aussi, autrement, le Don Quichotte. Le monde est à la merci de l'infantilisme, tous les peuples veulent être américains. La dernière image de Full metal jacket est celle de notre monde : un soldat égaré ramasse un chiffon et tous défilent avec Mickey. C'est l'abolition de la mémoire, le délabrement de l'esprit. Je ne pense pas que l'humanité n'ait jamais connu ce que nous vivons. Le type sur la lune, comme un abruti bourré de bière, a dit : "un petit pas pour l'homme, un grand bond pour l'humanité". Il n'a pas ramené les oeuvres de Shakespeare ou un sonnet d'Hopkins!

Registre
Robert Marteau

Champ Vallon
228 pages, 130 FF

Nadia Chevalerias et Marc

   

Revue n° 028
(octobre-décembre 1999).
Commander.

Robert Marteau


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