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Roland Pécout
Interview
Roland Pécout le passeur


Roland Pécout

par Dominique Aussenac



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D'une cité grecque oubliée au milieu de friches industrielles, il quête "les paroles vagabondes qui se taisent dans toutes les langues du monde".

Occitan, par goût du secret, cette langue mystérieuse qu'utilisaient ses parents, voyageur pour l'amour du vent, des ports, des oasis et des transformations, écrivain pour gérer ces forces obscures qui le traversent, libertaire, Roland Pécout n'a pas d'âge, même s'il est né en 1949 à Châteaurenard. Auteur d'essais en français Les Mangeurs de momies (Belfond, 1981), Itinéraires de Van Gogh en Provence (Éditions de Paris, 1994), de récits de voyages, Portulan : itinéraire en Orient (Vent Terral, 1978), de romans et de poèmes en occitan, il vient de publier Mastrabelè, recueil bilingue, chant pour une cité morte, il y a plus de deux mille ans près de l'étang de Berre, entre Marseille, Martigues et Fos- sur-Mer.

Roland Pécout y traque l'os nu, blanchi au soleil, viatique de la mémoire, vif-argent d'une épopée d'enfance disparue. "Par à-coups sans arrêt à jamais/ LA VIE FRANCHE LA VIE ENTIERE QUI/ se vide est retournée à la mer tandis que/ tout ce sang bu, tout ce sang/ coule dans les veines du silence."

Roland Pécout, Mastrabelè est une cité morte que vous tentez de réanimer dans une langue qui pour certains est en passe de le devenir, paradoxal?
Si c'était une langue morte, cela ne m'intéresserait pas de la parler, s'il s'agissait d'une cité morte, uniquement, cela ne m'intéresserait pas non plus d'en parler. Ce lieu aux diverses périodes de ma vie et notamment dans l'enfance était un petit bout d'Atlantide. On montait à pieds dans les collines et on quittait ces grandes friches industrielles de la banlieue marseillaise, ces lieux de science-fiction pour se retrouver dans un monde de l'origine, de l'origine grecque, méditerranéenne. J'avais l'impression d'une contradiction et c'était ça qu'il m'intéressait de traiter.
La ville que vous décrivez dans
Mastrabelè est un théâtre d'ombres où le feu, le brasier est un élément récurrent.
C'est un théâtre d'ombres et de lumières. Le jeu que fait le soleil avec l'ombre est l'image mère, l'image de la présence dans le monde méditerranéen. Quant au feu, il menace nos garrigues, mais aussi détruit les strates du passé. Chaque civilisation avance en dévorant ce qui a été créé auparavant. Des choses surnagent de cette dévoration continue. Ce qui surnage est ce qui touche au mythe.
Vous aimez les choses cachées, les secrets, les mythes.

Les mythes qui sont derrière les secrets sont une vision, une explication, une occasion de rassembler les contradictions du monde et de leur donner sens. La pensée unique, la forme de pensée qui consiste à vouloir voir un monde simple quels qu'en soient le sens et l'explication est profondément totalitaire car le monde est complexe. Cette complexité est bonne car elle est la vie. Quand on essaye de réduire cette complexité, on se lance dans les absurdités, voire les atrocités dont l'actualité nous abreuve tous les jours.
Les mythes, c'est pas seulement un intérêt esthétique, c'est l'essence d'une vie qui soit humaine. Dans les mythes, tous les hommes de toutes les civilisations peuvent se retrouver.
Hermès a une présense particulière dans votre recueil. Qui est-il?

L'Hermès des déserts, en occitan l'hermès des hermas, c'est l'hermès des friches, de ce qui est abandonné à la nature. C'est à la fois le symbole de l'esprit d'entreprise -on le retrouve dans le logo des chambres de commerce- et en même temps, c'est le dieu des voleurs et des vagabonds. Cela rejoint cette complexité qui est fondamentale dans le mythe.
La mémoire, le travail de mémoire, vous dites qu'en fait c'est un travail d'oubli?

J'ai lu récemment un entretien d'Umberto Eco dans un ouvrage sur l'histoire du temps dans lequel il explique que ce qui fonde la perpétuation de la vie, de la vie intellectuelle, de la vie morale, c'est que la mémoire paraît sans cesse en train de se refonder, reformer par un travail d'oubli. Ce qui le rendait perplexe dans la situation actuelle de l'informatique, c'est qu'elle garde la mémoire de tout. Il attend le moment où l'informatique pourra oublier, faire un choix de la mémoire. Une société qui garderait la mémoire de tout serait saturée et deviendrait folle au bout d'un certain temps.
Mastrabelè
est un livre bilingue, vous l'avez d'abord écrit en occitan, puis traduit en français?
Je l'ai écrit en occitan et aussi en français. Je ne peux pas dire traduit car je ne considère pas que dans les deux langues qui sont à ma disposition, il y en ait une qui soit la parente pauvre. D'habitude, c'est l'occitan le parent pauvre par rapport au français, je ne crois pas que par surcompensation il faille considérer quand on écrit que pour quelques instants et dans un cadre étroit ce soit le français qui devienne le parent pauvre. La chance qu'on a est d'avoir deux langues à notre disposition. L'avenir devrait nous aider à donner à ces deux langues un dialogue et une liberté de présence. L'avenir est dans le multilinguisme. Je considère donc qu'il y a deux versions.
Vous êtes un voyageur, mais aussi un nomade intellectuel. Le thème de vos livres, vos centres d'intérêt, d'inspiration semblent très divers.

Je n'ai jamais choisi aucun sujet de livre, c'est chaque fois la vie, les circonstances qui se sont chargées de m'en mettre un sous le nez et de me dire il faut aller dans ce sens-là, puis un autre sujet a suivi. Je pense qu'on est traversé par des choses, on est des passeurs comme les gens qui font passer en barque d'une rive à l'autre.
Les Grecs disaient que lorsqu'on essaye d'exprimer quelque chose pour soi ou pour d'autres consciences, c'est qu'il y a des forces obscures, vastes qui vous traversent. C'est une bonne formule. Ensuite, le travail de l'écriture consiste à donner forme à ça. Mais, s'il n'y a pas ces forces, on peut faire tout le travail qu'on veut, cela restera du travail, mais pas de l'écriture.

Mastrabelè
Roland Pécout

Editions Jorn
77 Pages, 90 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 028
(octobre-décembre 1999).
Commander.

Roland Pécout


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