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Olivier Saison
Interview
Les trappes de la fiction


Olivier Saison

par Benoît Broyart



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Dans son deuxième roman, Olivier Saison dynamite la narration pour aboutir à un texte d'une singularité rare où se mêlent, tout au long de situations absurdes, la fiction et son commentaire.

Reyner cherche sa femme Zibline. Un terrain vague lui ouvre les portes de la fiction. Il y rencontre une multitude de personnages étranges que l'on croirait, pour la plupart, issus du roman noir ou du cinéma. L'aventure exceptionnelle dans laquelle il est plongé l'éloigne de son obsession de départ. En multipliant les péripéties, Olivier Saison désamorce le roman et précipite son lecteur ravi dans un monde fantasmatique qui progresse à cent à l'heure. Ce jeune homme de 27 ans n'en est pas à son coup d'essai (voir MdA N°18 et N°20) mais bien à son quatrième livre. Il affiche un appétit de fiction réjouissant et une virtuosité à couper le souffle.

La ville dans laquelle évolue Reyner se révèle être la fiction elle-même. Quelle est la part de digestion dans votre expérience de l'écriture?
On investit plus facilement les personnages-clichés de sa propre fantasmatique, car ils ont peu d'épaisseur. Il faut différencier les personnages extérieurs, qui sont des émigrants venant d'autres imaginaires que le mien de ceux qui sont plus proches de moi comme Reyner ou Tina. Ces derniers ne sont des clichés qu'au premier stade de l'écriture. Ils deviennent plus épais par la suite.
Considérez-vous la littérature comme un territoire recyclable à l'infini ?

Je suis assez borné sur mon propre univers, ce qui prouve que mon imaginaire reflète vraiment des hantises, des souhaits personnels. Au niveau du lecteur, je crois qu'un même imaginaire peut être exploité de différentes façons. Mon univers est clos mais il évolue en même temps que moi et se recycle donc par lui-même, sans apport extérieur gratuit et convenu.
Quelles sont vos influences?

J'aime Fante, Faulkner, Calvino ou Borges. Je suis passionné par ces écrivains qui parlent de leur imaginaire avant de parler d'eux-mêmes. Ils ne passent pas directement au "je" en débitant du discours. C'est pour cela que j'avais intitulé mon précédent roman Knut. C'était un mot qui n'évoquait rien. Comme Reyner, on ne sait pas si c'est allemand ou américain. J'aime utiliser cette distance, partir de quelque chose de neuf pour révéler malgré moi ce qui me concerne davantage.
Vous êtes très loin de l'autofiction...
Il me semble que le problème de certains écrivains contemporains est de confondre narrateur et auteur. L'identification est trop rapide entre celui qui écrit et celui qui dit parler. C'est constructif de maintenir une distance pour que les éléments reflétant notre propre fantasmatique viennent de façon plus imprévue. On ne cerne pas une vie aussi facilement qu'on croit.
La fiction est le détour idéal pour parler de soi-même?

Je n'ai pas une démarche autobiographique. Mais en lisant avec un peu de distance ce que j'écris, j'y trouve toujours les mêmes schémas. Le narrateur n'est pas un postulat complètement artificiel. Lorsque je ne produisais pas de fiction, j'avais tendance à écrire à la main, des journaux intimes. Je n'arrivais pas à sortir de mon expérience, qui est très restreinte d'ailleurs. Lorsque je fais de la fiction, je frappe le texte. Cela passe par l'intermédiaire d'une machine. Voir la feuille sortir de l'imprimante officialise. J'ai besoin d'avoir cette dimension réflexive et spéculaire, cette distanciation. Voilà pourquoi j'écris de la fiction.
En malmenant le déroulement de la narration, ce livre se donne aussi comme une réflexion sur la technique romanesque et ses artifices. Où se situe pour vous la modernité en littérature?
Je ne veux pas dissocier la fiction de ma réflexion sur la fiction, la détruire en la commentant. Je tente de transformer le commentaire en fiction. Je crois que l'on retrouve souvent aujourd'hui cette dimension de mise en abîme. Dans le Nouveau Roman, elle était dissociée de la narration elle-même. C'était un roman qui se détestait et se contredisait. On affirme une fiction puis on la dénie. Il y avait une sorte de fausse pudeur à ne pas oser entrer dans la fantaisie, une crainte de trop inventer sous prétexte de tomber dans la vanité. J'apprécie de me laisser submerger par la fiction, tout en sachant qu'elle ne vient pas de nulle part et qu'elle se rattache forcément à ce qui m'a échappé.
Votre univers, pulsionnel, se renouvelle constamment. Quelle est la nature du mouvement dans lequel évoluent vos personnages?

Qu'il soit pulsionnel, j'en suis un peu victime. J'aime bien laisser vagabonder ma plume tout en sachant que mon univers fantasmatique étant limité, il retombera forcément sur ses pattes. Même dans la fantaisie la plus absolue, mes personnages illustrent, ils ne font pas de figuration. J'espère que mon univers se renouvelle mais je pense plutôt que le port d'attache reste le même. L'illustration passe par la péripétie. Les personnages sont des pantins que l'on déduit de la fiction. Ils sont là pour subir ce qui leur arrive. Ils sont les jouets d'un destin qui serait la narration. Il y a comme une tragédie du texte.
À commencer par Zibline, l'épouse que Reyner cherche dans le labyrinthe de la fiction, les femmes sont ici des créatures de rêve infiniment désirables. Le fantasme est-il le moteur de votre travail?
J'ai besoin de désirer les femmes pour les introduire dans la fiction. Le plus facile d'accès chez une femme, c'est son aspect extérieur, l'érotisme qu'elle dégage et qui permettra de connaître par la suite autre chose de sa personnalité. Je ne sais pas si la femme est tellement différente de l'homme ou si on voudrait la penser différente, afin qu'elle puisse nous intéresser car après tout, on tourne en rond autour d'elle comme des requins. L'idéalisation obéit peut-être à une pulsion qui doit justifier le cycle naturel.

La Résolution de Reyner
Olivier Saison

Le Serpent à plumes
264 pages, 109 FF

Benoît Broyart

   

Revue n° 028
(octobre-décembre 1999).
Commander.

Olivier Saison


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