Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Mathieu Terence
Interview
Portrait in progress


Mathieu Terence

par Christian Molinier



Tous nos interviews

En trois livres, où il pratique sur lui-même une élégante et discrète vivisection, Mathieu Terence se révèle un prosateur de grande classe, inventif et émouvant.

L'auteur de Palace forever pouvait-il nous fixer rendez-vous ailleurs qu'au salon de l'hôtel Lutétia, le palace le plus proche de son domicile?
Passée la porte-tambour du boulevard Raspail, franchis le petit hall circulaire et la réception, s'ouvre sur la droite d'un couloir aux vitrines éclairées une longue pièce plongée dans la lumière douce de six lustres et de deux luminaires tenus par des jeunes filles de bronze entièrement nues. Modern style. Banquettes et fauteuils en velours rouge. Petites tables rondes en bois massif.

Le salon est presque plein en ce samedi après-midi et bourdonne de conversations. De jeunes personnes soignées échangent leurs secrets à mi-voix. Un monsieur en chemise tient compagnie à son épouse maquillée, permanentée, confite dans le dollar. Des hommes d'affaires du Proche-Orient rapprochent leurs calvities complices. Et les serveurs en vestes noires, pâles et distants, évoluent entre les tables comme s'ils ne touchaient pas le sol.
Le temps de goûter l'atmosphère du lieu, de songer aux livres de notre auteur, apparaît la haute silhouette de Mathieu Terence.

Vos livres sont signés Mathieu Terence, est-ce votre véritable nom?
Mathieu est mon vrai prénom, Terence un pseudonyme.
Pourquoi avoir choisi un auteur latin?

À cause de l'Heautontimoroumenos, le bourreau de soi-même, qui est aussi un poème de Baudelaire.
Vous avez vingt-sept ans et vous avez déjà publié
Palace forever, Fiasco et Journal d'un coeur sec. En général, la formation d'un écrivain demande de nombreuses années.
J'ai l'impression de n'avoir pas fini de me former... Et puis -ça va vous paraître une coquetterie mais c'est sincère- je ne sais pas encore si je peux utiliser pour moi le mot d'écrivain. J'écris depuis longtemps mais je ne suis pas sûr de me sentir écrivain et je ne sais pas si je me sentirai un jour écrivain. Il y a dans ce mot quelque chose qui ressemble à une forme d'existence sociale qui, je crois, va à l'encontre de mon idée de l'écriture, qui serait une manière d'être en marge de toute sociabilité. Je tiens à cette précaution dans l'emploi du mot "écrivain". J'ai écrit avant d'être publié et j'ai lu avant d'avoir écrit. C'était naturel... C'était nécessaire en tout cas.
Vous évoquez vos lectures, quelles sont celles qui ont eu une influence sur votre décision ou votre habitude d'écrire? Quand on vous lit, on pense à Oscar Wilde.
C'est tardif, Oscar Wilde. Il y a des choses en amont. Je me souviens d'un petit livre que j'avais volé quand j'étais chez ma grand-mère. Un livre pour la jeunesse dont l'auteur n'est pas resté dans les annales. C'était l'histoire d'un petit Anglais pendant la guerre et de sa "débrouille" pendant les bombardements... sa vie avec ses copains. Je ne sais pas pourquoi je l'avais volé. Je l'ai gardé secret, comme si c'était un livre interdit alors que dans mon milieu familial il n'y avait pas d'interdit sur la lecture. Ensuite, il y a eu les lectures de pré-adolescent et les classiques.
Et Max Nordau, que vous évoquez dans Palace forever?
Il a un côté déplaisant, Nordau. Je l'ai utilisé parce que je trouvais qu'il symbolisait assez bien l'époque des palaces, qui est le prétexte au livre. Il donne des leçons de morale, et puis il y a son obsession de ce qui est sain. Pour moi, ce n'est pas une lecture importante. En fait, les auteurs et les livres dont je parle dans Palace ne sont pas ceux qui me sont le plus proches... Mes trois livres forment un tout et je pense que j'ai écrit Journal d'un coeur sec pour me débarrasser de ces références, même de Wilde. J'ai voulu me libérer de ce que je sens être une sorte de carcan, et dans la langue que j'emploie et dans les références que j'avais.
Dans Journal d'un coeur sec, qui se présente comme une suite du Portrait de Dorian Gray, le personnage de Lord Henry, dix ans après la mort de Dorian Gray, fait l'expérience du vieillissement, jusqu'à la décrépitude. N'était-ce pas une façon de vous débarrasser du Lord Henry qui était en vous?
Oui, c'est tout à fait ça.
Vous avez récemment écrit une présentation à la réédition du
Journal d'un homme déçu de Barbellion. Êtes-vous vous-même un homme déçu?
Je crois que oui. Et je sais que c'est une faiblesse de ma raison en ce sens que si je suis déçu, c'est que j'attendais mieux, ou que j'attends mieux, ou que j'imagine qu'il pourrait y avoir mieux. Or je vois bien que je ne peux que me contenter de ce qui est. Le monde est ainsi. L'existence -avec majuscule, guillemets et ironie- est ce qu'elle est. Seulement, je ne m'y fais pas. Je ne me fais pas aux carences dont je souffre, que j'impute au monde mais qui doivent être les miennes.
S'il y a un sentiment d'inadéquation entre vous-même et le monde, est-ce que l'écriture n'a pas une fonction de médiation? Ce serait le moyen de supporter une réalité vécue comme étrangère.

C'est effectivement un moyen de supporter la réalité. Mais c'est plus profondément ma manière de supporter mon inadéquation, c'est-à-dire ma manière de me supporter, moi.
Dans chacun de vos livres, on remarque la présence des mêmes thèmes : la solitude, l'échec, l'amitié destructrice, la vacuité et l'ennui, la distance, et tout cela semble constituer une sorte de mythe personnel dont chaque livre est une variante.
Oui, c'est vrai. Je ne sais comment mieux dire ce que vous dites. Effectivement, j'avais aussi remarqué ça. Je dois dire que je m'en suis rendu compte avec le Journal d'un coeur sec.
Peut-on considérer qu'avec vos trois livres il y a un cycle qui s'achève et que vous allez vous engager dans une voie nouvelle?

Oui.
Vos deux derniers livres portent la mention "roman". Quelle valeur faut-il accorder à cette dénomination?

"Roman", c'est bien, parce que c'est le mot le plus flou qui soit et donc celui qui offre la plus grande liberté. Pour le Coeur sec, il n'y a pas trop de questions à se poser, c'est quand même une fiction étant donné qu'un Anglais du siècle dernier, qui a soixante ans, écrit à ma place. Là, il y a tout de même quelques contraintes qui sont de l'ordre du romanesque. Très romanesque, même.
Vous connaissez le mot de Wilde dans Le Portrait de Dorian Gray. Tout portrait est en réalité un autoportrait.
Oui. Je suis d'accord avec vous mais comment appeler cela autrement que roman? Bon, je veux bien ne rien mettre aussi. Je ne m'arc-boute pas sur les dénominations. En général, je les trouve restrictives. Mais "roman" me convient par son imprécision. Évidemment, si c'est un bon roman, tout l'auteur y est. Je trouve tout de même qu'après Fiasco, qui est plus directement autobiographique, il y a un grand détour par la fiction dans le Journal d'un coeur sec. Et j'ai eu le sentiment qu'en fait c'était la manière la plus personnelle de parler de soi. Qu'il y avait dans le détour par la fiction, qui est un peu moins en vogue en ce moment, quelque chose d'irréductible, d'indépassable en richesse pour se rapprocher de soi, pour être au plus singulier de soi-même. C'est un détour un peu paradoxal, mais je crois qu'on ne peut pas dire plus de soi qu'en imaginant.
Vous voulez dire que ça permet de préserver la pudeur et donc d'être d'autant plus véridique?
Je ne sais pas. Je trouve qu'imaginer, c'est au contraire très impudique. On ne peut livrer plus de choses personnelles et dès lors on est dans une sorte d'impudeur. Je pense que, plutôt qu'une manière de préserver la pudeur, c'est une manière -j'ai l'air de théoriser, c'est toujours a posteriori qu'on peut parler comme ça-, c'est une manière de déjouer le narcissisme, qui est à mon sens le plus gros obstacle pour quelqu'un qui écrit et qui veut approcher et exprimer ce qu'il a de plus intime.
Par bien des aspects vous allez à contre-courant des tendances de l'époque, au risque de provoquer de l'agacement par une attitude proche du dandysme. Y trouvez-vous une sorte de plaisir?
Aucun. Ce n'est pas une attitude volontaire. Je n'ai jamais connu autre chose que cette impression de ne pas être -c'est un peu pitoyable de parler comme ça- de ne pas être dans le mouvement. C'est comme le petit garçon qui est sur la touche pendant que les copains jouent au foot. Depuis toujours, je suis le type sur la touche. C'est comme ça que je le vis. Alors, pour la période qui correspond à ces livres-là, ça a pris une forme plus travaillée, parce que c'est trop douloureux quand ce n'est que subi. Donc on est sur la touche, mais on va essayer de se tenir d'une certaine manière. Pourtant le fond, c'est que je n'ai pas été pris dans l'équipe et que, au bout de quelques années, je n'en veux plus, de l'équipe. Je sais que je suis moi-même à cette place-là. Il n'y a pas du tout de plaisir à cela. Avec ces livres, il y a eu une tentative d'organiser et de mettre en scène ce qui n'était que subi. D'où le dandysme... Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, le Coeur sec clôt quelque chose dont je voulais me débarrasser, quelque chose qui pouvait parfois s'approcher de la préciosité. En ce moment, ce que j'écris est une tentative de faire sauter la camisole.
Il y a déjà dans Fiasco une sorte d'auto-analyse.
Vous avez raison, dans le Coeur sec plus encore. C'est vraiment de moi que je parle. Ce personnage-là a été une manière prenante de parler de ce que je craignais de devenir. Il s'agissait d'échapper à ce que je sentais être un danger, celui de se figer dans une attitude.
Actuellement, vous écrivez un nouveau livre qui s'oriente dans une tout autre direction?
Je ne sais pas si c'est une autre direction -parce que j'ai le sentiment que c'est en passant par ce que j'ai déjà fait que j'arrive aujourd'hui au livre que je suis en train d'écrire. Il n'y a pas de révolution. J'ai juste l'impression d'essayer par l'écriture de me libérer d'un carcan. Et c'est passionnant parce que l'énergie que j'employais pour me tenir est renversée pour jaillir. J'ai moins peur, en fait. Il y a beaucoup de peur en moi. Dans l'écriture que j'avais, il y a un hiératisme, une armure qui devient geôle. Il a fallu passer par là pour me sentir un peu plus sûr de mes moyens. Il a fallu construire cette armure pour passer un cap et ensuite pouvoir la laisser au placard. Enfin, je ne sais pas. On verra bien ce que ça donne, tout ça. Mais c'est l'impression d'aventure que j'ai en ce moment.
Votre don de la formule n'échappe à personne. Ce ne sont pas des formules paradoxales à la Oscar Wilde ni seulement des formules brillantes, ce sont des formules qui touchent juste. Il me semble que c'est rare chez les écrivains contemporains, cette façon de toucher le coeur de la cible en quelques mots.
C'est comme la lumière en peinture, il y a une densité de l'écriture que l'on peut atteindre par diverses manières.
Les critiques parues dans la presse sur Journal d'un coeur sec n'ont pas été négatives. Quelle a été votre réaction?
Les critiques me font peu d'effet. Ce n'est pas ça qui aide à écrire. Ce n'est pas pour ça que j'écris. Je pense que si c'était une critique négative, elle me toucherait plus. Donc ce n'est pas rien. Elles ont été élogieuses, ça ne me fait pas grand-chose. Je ne veux pas critiquer les critiques mais c'est souvent convenu. Il y a eu celle de La Croix qui m'a touché. Vous savez... l'impression d'avoir été lu.
L'Angleterre, la langue anglaise, est présente dans tous vos livres. Pourquoi?
C'est une façon d'échapper aux limites trop circonscrites du territoire national, et aussi à la langue, à la culture nationale. Je ne méconnais pas la valeur de cette langue et de cette culture, d'ailleurs ma phrase est la phrase française classique, mais j'éprouve le besoin de me sentir libre par rapport à ce cadre culturel.
Lisez-vous les écrivains français contemporains?
Dans un siècle, combien y a-t-il beaucoup d'écrivains qui méritent de rester? Une quinzaine peut-être. Je ne vois pas pourquoi je m'astreindrais à lire les quarante romans français qui paraissent chaque année (il y en a bien plus! ndlr). Il y a néanmoins des auteurs que je lis et que j'apprécie. Linda Lê et Sylvie Germain, notamment.

Palace forever
Éditions Distance
(BP 54 64202 Biarritz cedex)
92 pages, 80 FF
Fiasco

Phébus
122 pages, 89 FF
Journal d'un coeur sec

Phébus
156 pages, 99 FF

Christian Molinier

   

Revue n° 029
(janvier-mars 2000).
Commander.

Mathieu Terence


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Fiasco    
Fiasco    
Journal d'un cœur sec    
Palace forever    
Les Filles de l'ombre
Aux dimensions du monde
Maître-Chien
Les Filles de l'ombre
Maître-chien
Technosmose
L’ Autre vie
Présence d’esprit
Petit Éloge de la joie
Le Devenir du nombre

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos