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Jean-Pierre Ostende
Interview
L'art du déplacement


Jean-Pierre Ostende

par Christophe Dabitch



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Venu de la poésie, Jean-Pierre Ostende aime bouleverser les codes romanesques et n'être pas là où on l'attend. Un auteur toujours en marche.

Estampillé un temps spécialiste de la province à la suite de son roman La Province éternelle -un malentendu comme un autre-, Jean-Pierre Ostende aurait pu suivre cette route qui s'annonçait autoroute. Mais il a préféré prendre un autre chemin et, suivant l'expression qui revient le plus souvent dans la conversation, "se déplacer". Inspiré par une nouvelle de Marcel Schwob (MM. Burke et Hare), il a donc écrit ce surprenant Planche et Razac. L'histoire de deux êtres qui se rencontrent, se complètent et choisissent "d'agrandir leur vie".

Comment? En rencontrant d'autres personnes justement, le plus possible, de tous sexes et de tous horizons. Leur balade presque meurtrière se caractérise par une propension à assommer leurs conquêtes afin, tels des biographes délirants, d'imaginer ces vies dont ils n'ont que des bribes. À l'inverse de Shéhérazade, c'est une contrainte intérieure qui pousse Planche et Razac à produire toujours plus d'histoires... Voilà pour le sujet. Mais ce n'est pas le sujet qui intéresse le plus Jean-Pierre Ostende. Son ambition est ailleurs. De la poésie (La Conviction de la rampe, Les Élans minuscules)1, il a gardé un sens de l'épure et un besoin de laisser le récit ouvert. Après dix publications au rythme aléatoire (Le Mur aux tessons, Le Neveu chronique, Le Documentariste)2, il se risque toujours à appliquer ces principes au roman, avec la sincérité de celui pour qui l'essence de la littérature se joue dans cette très ancienne et toujours mystérieuse question du style.

Comment envisagez-vous le roman? Vous parlez de collages...
Je travaille avec un ensemble d'éléments comme s'ils étaient sortis d'une bande-annonce, avec de l'image, du dialogue, du monologue et de la scène que je vais ensuite assembler et construire avec une technique de collage et de mise en relation. J'essaie d'abandonner le récit linéaire où l'on part d'un point A pour arriver à un point F. Je passe pas mal de temps, d'années, avec un livre et au bout d'un certain moment, il y a quelque chose qui devient vraiment nécessaire, qui est lié à ma propre vie et non plus seulement à une fiction. Je pars du chaos, puis je mets en ordre, et c'est de nouveau le chaos puis la mise en ordre. Au bout de quelques années, on arrive à avoir quelque chose d'assez solide parce qu'on a secoué l'arbre tellement fort que, ce qui reste, on peut arriver à l'organiser pour avoir un livre qui tienne la route.
Votre récit est composé de très courts chapitres, vous éliminez les transitions. À l'instar de vos personnages qui
"prolongent" en imaginant la vie de ceux qu'ils rencontrent, vous souhaitez que le lecteur prolonge ces récits?
J'avais envie de laisser de la place pour que le lecteur puisse continuer. Au lieu d'avoir un récit qui puisse s'étendre sur plusieurs pages, l'idée était de raccourcir, d'interrompre et de laisser un pas suspendu vers le chapitre suivant. Je voulais ramasser le récit et aller vite. C'est le désir d'une littérature qui suscite plus qu'elle ne dit. Cela peut créer du rêve, du fantasme grâce à la multiplication des histoires, des récits, des interruptions et des rencontres. En essayant surtout de ne pas fixer et arrêter les formes pour leur laisser le plus de mouvement et de latitude possible.
Tant qu'on explore on est vivant, dans tous les domaines. Quand on n'explore plus, on est mort.
Vos deux personnages se rencontrent et se complètent parfaitement...

S'il y a deux personnages, ce n'est pas une pure fantaisie : c'est leur rencontre qui fait cette histoire. Ils se donnent l'un à l'autre un pouvoir jubilatoire. Ils se donnent envie de vivre, de développer, d'agrandir leur vie et de ne pas rester dans une habitude. Dans ce sens, ils se prêtent vie l'un l'autre. C'est assez bête mais c'est capital, on ne peut modifier sa vie que par des rencontres de gens, de villes, de livres, de paysages, de lieux et ce sont elles qui nous font nous modifier. Et c'est là où l'on prend des chemins, où l'on bifurque. C'est ce que je trouve toujours attirant quand on voit une exposition, quand on lit un livre et que cela nous donne envie d'écrire, de filmer, ou de faire autre chose. C'est ce pouvoir de communication d'une certaine énergie, d'une envie de se déplacer.
Avez-vous eu envie de montrer des figures plus que des personnages?

Oui, ce sont des figures et, pas de façon très volontaire, je suis dans une histoire où j'essaie d'éliminer le plus possible la psychologie des personnages, même s'il y a des éléments que l'on peut reconnaître. Je ne connais pas ces personnages au sens où j'aurais un schéma de psychologie ou de sociologie. Ces deux éléments ne me retiennent pas trop.
Après
La Province éternelle, on attendait peut-être un autre livre qui lui ressemble. Vous éprouvez toujours le besoin de changer, de surprendre?
Quand je suis allé d'un côté, que j'ai cherché quelque chose, que j'ai essayé de le formuler, je ne vois plus trop l'intérêt de me répéter. Donc j'essaie de me déplacer. Je ne pourrais pas écrire Planche et Razac si moi-même je ne me déplaçais pas. Je suis obligé de me déplacer quitte à ce que cela perde ou déboussole certains lecteurs. D'autres au contraire sont ravis ou s'y retrouvent tout à fait. Le fait de reprendre, de ressortir un produit estampillé n'est pas ce que j'ai envie de faire. Ce n'est pas une question de gentillesse ou d'ouverture au monde mais simplement parce que je m'y ennuierais.
Vous avez écrit dix livres, où est-ce que vous en êtes?

On ne peut pas savoir, il n'y a aucun programme avec tous les trois ou quatre ans un livre qui ferait aller là ou là. Je jette une pierre et je vais bien voir où je suis. J'essaie simplement de ne pas renvoyer au même endroit. Dans Planche et Razac, il y a de la fantaisie et de l'énergie mais je ne vais pas reproduire cela dans le suivant. Je vais essayer de me déplacer sur un autre territoire. Il y a une logique dans tout cela mais ce sont des récurrences qui me dépassent un peu, elles existent parce que des lecteurs les voient. Ce n'est pas préconçu. J'avance, j'essaie d'explorer. Pour l'instant, mon objectif, c'est d'avoir le plus de liberté possible pour arriver au jour où je pourrai complètement abandonner le roman et me préoccuper encore moins du sujet du livre.

1 Tous deux aux éditions Unes
2 Tous trois aux éditions de l'Arpenteur

Planche et Razac
Jean-Pierre Ostende

L'Arpenteur / Gallimard
282 pages, 120 FF

Christophe Dabitch

   

Revue n° 029
(janvier-mars 2000).
Commander.

Jean-Pierre Ostende


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