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Serge Pey
Interview
Serge Pey, porteur de parole


Serge Pey

par Dominique Aussenac



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Ce voyageur impénitent veut une poésie totale. Pour éviter les précipices et ne pas taire les révoltes. Le poète est homme
d'actions.

Nîmes, Hôtel des Allégories, mi-squat, mi-demeure aristocratique tombée en décrépitude, Serge Pey crucifie un poulet mort, plumé sur le plancher. À chaque clou, il attache méticuleusement un câble électrique rouge, qu'il relie à un spectateur. Ensuite, muni d'un chalumeau, il brûle poulet et câble. Étonnement, agacement, trouble dans l'assistance. Auparavant, il avait dit des poèmes gravés sur des bâtons de châtaignier, martelant du pied, dodelinant de tout son corps jusqu'à atteindre une sorte de transe, irradiant le lieu, entrant en vibration avec le monde.

Monde qui paraît parfois bien étroit pour contenir toutes les activités de ce petit homme. Universitaire, créateur du Festival international des poésies contemporaines de Toulouse, éditeur de la revue et publication sonore Tribu, cet ardent quinquagénaire à la superbe voix aux accents rouges et noirs a une vingtaine d'ouvrages à son actif, pas mal voyagé, mangé le peyolt chez les Tahumaras, étudié mythes et cosmogonies, dit de la poésie avec Allen Ginsberg, fondé moult formations musicales allant du free jazz jusqu'au flamenco et pris la défense de nombreuses causes où la dignité humaine se trouvait bafouée. L'essentiel de son travail est consacré au rapport de possession/dépossession de la parole. Il dit écrire sur une langue arrachée. La langue arrachée à Philomèle, fille de Pandion roi d'Athènes, par son violeur, qui avec le trou noir et béant de sa bouche tissa le premier poème.

Une image de votre père au camp de concentration sur la plage d'Argelès revient souvent dans votre poésie et vos interviews
Peut-être que si je suis devenu poète, c'est parce que chez moi, on parlait un français très mauvais, un français d'immigrés. La langue d'amour que me parlait mon père, la seule langue que je pouvais comprendre, c'était pas la langue de la communication. C'était une autre langue et pour retrouver cette langue du mystère et du secret que parlait un étranger qui racontait son rêve perdu, je suis devenu poète. Lorsque j'avais quatre, cinq ans, j'habitais Toulouse, mon père m'a dit on va aller à la mer. Nous sommes allés à Argelès, le lieu où il y avait le camp où on enfermait les Républicains espagnols dans des conditions inhumaines. Moi, je ne le savais pas. J'étais fasciné par la mer, cette écume, ces vagues infinies. Il m'a retenu et a dit "Ne touche pas cette eau. Ici, nous étions deux mille, gardés par l'armée française et tous les jours les soldats nous amenaient chier nos dysenteries et c'est la mer qui nous lavait le cul." En fait l'espérance est sortie de cet endroit de malheur, les anarchistes avaient eu les plus belles chiottes que l'histoire ait pu porter, la mer. La mer qui aussi emportait leurs cadavres. Dans la poésie, je mets en scène, je parle de ceux qui n'ont pas eu la parole. Cette anecdote est devenue pour moi un mythe.
Votre mère, vous la représentez la bouche pleine d'épingles.

Ma mère était couturière. Je la vois toujours avec ses épingles dans la bouche face au mannequin. Elle ne pouvait jamais parler à cause des épingles. Mes mots, c'est une façon de pouvoir lui enlever les épingles de la bouche pour pouvoir moi, les manger et libérer sa parole.
Vous évoquez un autre mythe familial, celui de la porte devenue table.
C'est peut-être le fondement d'une poétique. La poésie ne se fait pas qu'avec les mots. Elle se fait aussi avec les choses. Ce sont des sandwiches de réalité comme disait Ginsberg. Un jour, nous étions nombreux à la maison. La maison était petite, j'ai vu mon père enlever la porte d'entrée, la poser sur des tréteaux et en faire une table. Le jour où j'ai pris conscience que je mangeais sur une table qui était une porte, j'ai eu conscience de ce qu'était le poème et comment j'allais devenir poète pour traiter cette relation si particulière entre les choses et les mots. Le monde doit envahir le poème si le monde n'envahit pas le poème, le poème cesse d'exister.
On a l'impression que chez vous, tout vibre en référence aux mythes qu'ils soient universels ou familiaux.
C'est un rapport entre la tradition et la modernité. J'aime tellement la tradition que j'en invente une tous les jours. C'est ma définition de la modernité. Le mythe, c'est quelque chose qui bouge sans arrêt, c'est jamais fixé. Je ne suis pas quelqu'un qui recherche les mythes, bien que le poème est forcément créateur de mythes. On n'illustre pas des mythes, les mythes, on les crée. J'écris mes poèmes sur des bâtons parce que pour moi la marche et le bâton, c'est un peu la même chose. C'est plus facile de marcher avec un bâton pour traverser des rivières, escalader des montagnes. À l'intérieur de nous, nous avons des ruisseaux à traverser, des sommets à grimper. La parole est une marche. Le bâton, c'est un peu la métaphore du funambule. Tous les jours, je passe à côté de précipices, il me semble que je vais basculer si je ne porte pas des mots, de la parole, du sens. Je vis en déversant cette parole, pour ne pas tomber et pour que les autres ne tombent pas aussi.
Vous n'aimez pas utiliser le terme de performer ou de performance. Pour qualifier votre travail peut-on dire que vous êtes un diseur de poésie vive en relation avec le sacré, le chamanisme?
Je ne suis plus contre le mot performance. C'est un mot qui ne définit pas très bien ce que je fais. Mon ami Marcos Curtis, qui est mort, disait "on fait des attaques, nous sommes des guerriers, on fait des combats". Ce soir, j'ai fait une attaque, j'ai lutté contre des tortionnaires. Ce que je fais appartient à la poésie directe, la poésie d'action. Et non pas à la poésie sonore. Je suis sémantique, je suis dans le sens, je ne pratique pas uniquement la glossolalie, des bruitages avec la bouche. J'essaye d'allier la relation profonde qui existe entre le corps et l'écriture. Depuis que j'ai pu lire mon premier poème en public, j'ai été traversé par le rythme. J'ai redécouvert quelque chose inclus dans le poème, le rythme du corps, le martèlement avec les pieds. Si l'on remonte dans l'histoire, la poésie n'était pas seulement une activité d'écriture. Aujourd'hui avec Dada et Artaud, le corps a repris sa place. Lorsque je suis dans l'oralité, je suis obligé de faire bouger tout le corps. La lecture à haute voix n'appartient pas à l'oralité. Elle appartient au silence, au secret de la transmission. Lorsqu'on bascule dans l'oralité, on essaye de gommer la différence qui existe entre les mots et les choses, l'arbitraire du signe, la même chose n'a pas le même mot pour les uns et pour les autres. J'ai appartenu à la pulsation dominante et totalitaire de Tel Quel. À cette époque-là, face à ce totalitarisme, on était très seul. Il a fallu lutter, se battre contre les rhétoriques de la rhétorique, les écritures de l'écriture. C'est avec le jazz notamment que j'ai retrouvé toutes ces pulsions et en même temps des choses qui étaient très proches de moi, tout le travail avec les pieds, avec le flamenco, la zapateado et comme je vis en Occitanie tout le travail que faisaient les poètes occitans. J'ai repris toutes ces traditions, les ai explorées, je ne les ai pas fait miennes parce que ce je faisais était plus fort que moi dès que j'ai commencé à dire.
Vous parliez du sacré, la page n'est que la délimitation que fait le poète premier par terre en mettant un caillou, une plume en relation avec l'étoile. Toute page d'écriture délimite une rupture radicale avec la langue de la communication, donc on va inventer une autre langue.
Au-delà de la dimension sacrée de la fonction poétique, il y a une dimension religieuse en vous, quelque chose du rituel, de la scarification, de la noirceur du religieux.
Le sacré est un acte de séparation. Il faut célébrer ce que fait l'homme, ce qu'est l'homme, c'est-à-dire la parole. Cette séparation peut appartenir au religieux. La religion est un poème qui a mal tourné. C'est un poème qui prend le pouvoir. On mettrait Artaud en religion, ça serait terrifiant, si on commence à dogmatiser le texte, c'est ce qui s'est passé avec la religion. L'artiste contemporain retrouve quelque chose qu'on a essayé de gommer de l'histoire des hommes, l'animisme. L'animisme occidental est totalement dans l'art. Cette multiplication du sens du mystère du secret de la vie qui va être éparpillé jusqu'à la propre disparition de Dieu. Il n'y a pas de religiosité chez moi, juste un acte de séparation. La seule chose que je pourrais accepter contre l'ordre de la communication, c'est l'ordre de la communion, c'est celui du partage, c'est celui de l'amour. Le poulet que j'ai mis là avec ces vis et ces câbles électriques qui étaient tendus, c'est une page d'écriture, c'est une façon d'écrire autre chose.
Vous avez distribué un texte dénonçant la torture pratiquée par le régime tunisien du président Ben Ali et dit un poème. J'aimerais que vous parliez de ce militantisme.
C'est un copain tunisien qui a demandé mon aide. On croit que la Tunisie est un régime démocratique, la plupart de ses camarades sont en prison, torturés. Il m'a expliqué cette torture dite du poulet grillé. J'allais à Paris, là j'ai demandé un poulet et fait cette performance. Je ne l'arrêterai que lorsque cette torture n'existera plus en Tunisie. Ce type de torture commence à se savoir. J'ai fait pratiquement deux cents récitals là-dessus. Quand ça se sait les bourreaux ont peur et risquent de s'arrêter. Le poème sans l'autre n'existe pas. On n'écrit jamais devant un miroir, on écrit toujours à deux. Lorsque je distribue le tract, les gens comprennent et là je ne dis pas un poème sur la Tunisie, je dis un poème sur la torture avec des matraques électriques. Un poème vraiment très soft parce que le témoignage de Mélina Kourabas est effrayant. C'est un poème que j'ai écrit à partir du Monde Diplomatique. J'en profite pour dire que la poésie n'est pas absente du monde. L'amour, la mort, la lutte, je peux tout intégrer dans ma langue. Ce n'est pas du militantisme, c'est une façon d'aimer le monde plutôt en le dénonçant.
La modernité, c'est quoi pour vous?
J'ai plusieurs définitions de la modernité. Tout à l'heure j'en ai dit une. La modernité, c'est aussi la publication du secret. Ce qu'on dit appartenir à la poésie traditionnelle, les poésies indiennes, africaines etc., nous on les nomme poèmes, eux non. Ce sont des poèmes qui appartiennent au collectif, mais le chamane est souvent inaudible comme chez les Tahumaras. Le texte qu'il va inventer dans l'ascension aux esprits supérieurs et qu'il va ramener sur terre n'appartient qu'à lui, il ne va jamais le transmettre. Lorsque tu es à côté et que tu entends quelqu'un qui est sous hallucinogènes et qui raconte son histoire souvent c'est incompréhensible. Artaud avait été impressionné par cela. Je crois qu'à partir du moment où l'on publie le secret de cette vision, la modernité apparaît. C'est une modernité qui traverse l'histoire. Il y a plus de deux mille ans sur le pont de Bagdad, le fou du roi écoutant les gens qui passaient sur le pont, écrivait sur un parchemin ce qu'ils racontaient. Quand le soleil s'est couché, il a déchiré ses textes en deux, les a éparpillés, réunis d'une manière aléatoire et a lu ce qu'il avait marqué. Il avait inventé le cut-up. Ce n'est pas Burroughs qui a inventé le cut-up. Quand j'ai raconté cette histoire à Ginsberg, il n'en revenait pas. Où est la modernité? La modernité de Burroughs ou la modernité du fou du roi de Bagdad. Meschonnic dit qu'il y a un contresens fait sur la modernité par rapport à Rimbaud, que Breton, Char et compagnie se sont trompés. Il a absolument raison. Rimbaud dans tous ses textes dénonce la modernité. Il dit ce qui m'intéresse ce n'est pas la modernité, c'est l'inconnu. Moi aussi je cherche l'inconnu. La modernité, c'est quelque chose qui appartient au marché, à l'idéologie de vente de la jeunesse. On est moderne, on est jeune, ne veut rien dire. J'aime tellement la tradition que j'en invente une tous les jours, c'est ma définition de la modernité.

Le dernier ouvrage de Serge Pey La Main et le couteau (111 pages, 85 FF) a été publié aux Éditions Paroles d'Aube qui ont peu après cessé leurs activités...

Dominique Aussenac

   

Revue n° 029
(janvier-mars 2000).
Commander.

Serge Pey


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