Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Jean-Yves Picq
Interview
La parole face au monde


Jean-Yves Picq

par Laurence Cazaux



Tous nos interviews

Le théâtre de Jean-Yves Picq creuse le silence afin de ne pas nous laisser sans langue face à la confiscation du monde. Histoire de tenter d'être à la hauteur du rêve éveillé qu'est la vie...

Jean-Yves Picq est à l'image de son parcours, tout en rupture, chaleureux mais en colère, bon-vivant et torturé, silencieux et très en verve... Assistant puis acteur et auteur avec Roger Planchon, il quitte le TNP en 1979, travaille avec Denis Guénoun, Patrick Le Mauff, Elisabeth Macocco à L'Attroupement, en même temps qu'il crée ses propres spectacles. La reconnaissance est là, mais il arrête tout pendant quatre ans et passe un CAP d'ébéniste suite au décès de son père à l'époque où il jouait Le Chapeau de paille d'Italie d'Eugène Labiche.

Jean-Yves Picq n'a pas supporté n'avoir rien eu à "léguer" à ce moment-là. Il revient au théâtre en 1985, essentiellement par l'écriture. La lecture de certaines de ses pièces (seules, celles postérieures à 1985 sont publiées) vous laisse K.O. un temps, puis vous pose problème. Une question vous trotte dans la tête longtemps après avoir refermé le livre, sur l'essence de notre humanité, de notre rapport au monde. À l'occasion de la sortie des Petites Pièces à géométrie variable et de Donc, un recueil de textes courts pour s'exercer les dents... et la langue, rendez-vous est pris dans sa retraite de la Loire, une maison qu'il a retapée en grande partie. Ces PetitesPièces ouvrent plein de portes. Aux autres. "Quel que soit le soin que l'auteur y apporte, et le sens qu'il lui donne, un texte n'est, heureusement, qu'un matériau, protéiforme, ouvert au vent de ceux qui veulent, de ceux qui veulent -si possible - bien. Je veux dire, avec coeur". Rencontre de coeur, ouverte aux quatre vents.

Partition est la première pièce écrite après ces quatre années sabbatiques. Quelle est la rupture que vous amorcez alors?
Avant j'écrivais des pièces, je les montais et j'avais l'impression de faire du bruit. Bizarrement et sans doute heureusement, on m'a passé commande d'une pièce à dix personnages pour le Jeune Théâtre National. Je livre un texte psychologique, et je pars en mer. Et là, j'appelle pour interdire de monter cette pièce, promettant d'écrire autre chose. C'est la naissance de cette écriture degré zéro. Le désir de reprendre sur tout un ensemble, ne plus avoir à passer par une espèce de fiction avec des entrées, des sorties, de la psychologie. Éliminer toute histoire de personnages et laisser la parole arriver. Si je dis être dans un poème ou un monologue, c'est faux. De cette remise en question, va naître une structure récurrente, le premier personnage, le "vrai", n'est pas là, le deuxième personnage écoute, le troisième parle, pour essayer de créer l'absence et d'approcher le silence...
Donc et Les Petites Pièces à géométrie variable marquent-elles une nouvelle rupture?
Donc
est en rupture avec une écriture. Si je parle de burlesque, ça reste flou. Il semble possible de différencier trois styles d'écriture : tragique, comique et dramatique. Ma définition de l'écriture tragique c'est qu'elle te montre le trou et te fait tomber dedans, le comique, le burlesque, te montre le trou et te fait passer à côté, et s'il n'y a pas de trou, il n'y a pas d'écriture. Et nous, je dis nous parce qu'à mon avis c'est ce qu'on fait à peu près tous, c'est de l'écriture dramatique, un drame de moeurs, de sentiments...
À l'heure actuelle, je ne connais qu'un seul auteur profondément tragique, c'est Edward Bond. Il s'installe au coeur de l'abîme, tandis que la plupart du temps, nous faisons toute une oeuvre sur la peur de nous installer dans l'effroi, je parle surtout pour moi.
Nous, c'est en France?

C'est mon nouveau dada, il me semble que nous avons une relation très "exception culturelle" qui rejaillit sur l'écriture. J'ai vécu un an en Angleterre comme lecteur, j'ai été frappé de voir toutes les classes d'âge s'emparer de Shakespeare. Alors qu'avec Molière, Racine ou Marivaux, les jeunes donnent l'impression de singer, de reproduire des comportements. C'est un raccourci, mais Shakespeare écrit des êtres vêtus d'espace, d'où la célèbre cosmogonie. De par notre culture française, nous écrivons des êtres vêtus de costumes, de fonctions, de psychologie. Nous subissons ce fichu poids-là.
Entre
Conte de la neige noire écrit en 1995 et Donc, le rire apparaît. Est-ce là-encore un changement de cap?
Non, Franz ou les changements profonds est écrit sur le mode burlesque et date de plusieurs années. Le rire est le lieu de la gravité. C'est parce que l'effroi, même si c'est un grand terme, a gagné un peu plus de terrain que j'ai sans doute envie de travailler ces écritures-là. Mais c'est le plus difficile, parce que l'auteur disparaît.
La disparition et les disparus occupent une grande place dans votre oeuvre.

Ce n'est pas du tout morbide. Le premier jour, en mer, il apparaît impossible de vivre dans un bateau, à cause de l'exiguïté. Puis très vite, l'espace entre dans le bateau. Et nous sort du contexte de ce que j'appelle l'humain, les cercles, de ces liens sociaux qui s'avèrent vite des phénomènes d'étouffement. C'est pourquoi, le projet sur lequel l'humanité s'établit à savoir la concentration massive dans les mégapoles, va créer la dépendance la plus grande que l'homme ait jamais connue. Dans ces mégapoles, il y aura la nécessité absolue de s'en aller sur du virtuel. S'il n'y a pas de retour à quelque chose de plus grand que nous, alors comme un lapin dans sa cage, je dépéris. Mon rêve ultime, c'est le cosmos, je me damnerais pour aller dans l'espace!
Dans
État des Lieux, le personnage qui disparaît aux yeux des autres parle d'"un soir de déprime devant l'état du monde". Le rapport au monde c'est ce qui vous pousse à écrire?
Bien sûr, au sens le plus charnel qui soit. Je n'arrive pas du tout à saisir comment on peut être un intellectuel, un cérébral. La pensée pour moi, est sensuelle, rieuse et non pas un exercice austère, sinistre et nécrosant. C'est pourquoi je déteste Sartre par rapport à Camus dans sa volonté prométhéenne de n'être que son propre géniteur. Je crois l'être soluble dans le temps, l'espace, dans son histoire... Être soluble ne signifie pas disparaître. C'est souvent à cause de cette trouille qu'on imagine gagner la partie en restant un morceau de fer dans l'eau. Mais le fer rouille dans l'eau, c'est une métaphore bien sûr. Je hurle de rage quand l'homme n'est soluble que dans des salons parisiens, des pièces fermées, des théâtres...
Vos pièces sont très documentées. Comment procédez-vous en amont de l'écriture?

Je fais comme l'hippopotame, je m'immerge. Je lis énormément de bouquins. Pour Conte de la neige noire, je dois être le seul timbré à avoir lu le rapport de l'OCDE 1994 sur l'emploi, c'était effrayant. J'ai découvert que nous avons le sida économique. Je fais un parallèle, c'est peut-être un amalgame, entre les années 85 et 93 sur le sida, et les années 90 qui sont les années effrayantes du sida économique. Aujourd'hui nous avons l'impression d'une accalmie, alors que l'épidémie continue.
Avec
Le Cas Gaspard Meyer, Le Contrat des Attachements, Conte de la neige noire ou Positivement vôtre, vous avez décliné tout un cycle sur l'économie?
Il y a eu un moment très précis en 1993, où à force de m'entendre dire: "ne vous occupez pas de comment marche la bourse", j'ai eu l'intuition qu'elle allait devenir le champ shakeapearien, métaphysique du monde. À quoi sert une économie si elle ne nourrit pas la population? Une économie sans pensée, c'est du pillage, que ce soit un pillage d'État n'est pas nouveau. À l'heure actuelle, nous sommes confrontés à la confiscation systématique du monde. Dans cette phase mondiale et idéologiquement unique, c'est terrifiant de se retrouver dans la seule mécanique mafieuse.
Dans
Conte de la Neige noire, vous parlez de la "monstrueuse confiscation de la réalité". Comment l'écriture, par la fiction peut-elle affronter cela?
La problématique c'est, qu'est-ce qui fonde cette fichue réalité dont on nous embourbe les pieds tout le temps? Quand on vous dit "c'est la réalité", généralement c'est pour vous faire taire. Alors si par provocation, je dis : "il n'y a pas de réalité", ça ne sous-entend pas qu'il n'y ait rien de réel. Je dis simplement qu'il n'y a pas de réalité au sens où l'on voudrait que je l'entende. On me rétorque que la guerre de 39-45 par exemple, c'est une réalité. Il faut alors se poser la question de l'origine de la réalité. Au départ, la Seconde Guerre mondiale est une fiction de politiques, de cinglés hitlériens, de généraux fous. De cette fiction va naître, si je puis dire, une réalité de plus de 50 millions de morts, la seule réalité qui puisse être nommée. Même si la démonstration est fausse, ça m'aide, car j'ai l'impression de pouvoir agir sur la fiction de départ. Depuis deux ans, tout ceci m'emmène à écrire une pièce sur l'origine du monde:L'Horizon des événements. C'est un terme d'astrophysique désignant le goulet à l'intérieur du trou noir, à partir duquel on ne sait plus ce qui se passe ni du temps, ni de la lumière, ni de l'espace. C'est magnifique comme terme, non?
Vos pièces semblent chercher une espèce de trou noir et vos paroles semblent faire vibrer le silence...

Les mots ne sont pas écrits pour faire du bruit. Tout art amène à un silence, enfin, il me semble. Dans mes nouvelles théâtrales, je mets en exergue la phrase indienne,"Creuser le silence".
Les fables de vos pièces sont souvent fortes et très simples. Mais c'est surtout la langue qui est au coeur de vos écrits.

La langue est mon premier centre d'intérêt. L'outil est dans la sonorité. Un contretemps chez un comédien me fait plus mal qu'un contre-sens. Les trois premières semaines de répétition, Louis Beyler qui créait Conte de la Neige noire trouvait ce texte horriblement difficile, jusqu'au moment où il n'a fait que s'appuyer sur le rythme plutôt qu'être dans le sens. L'écriture est une histoire de pulsions.
L'ennui c'est que les thèmes que j'évoque sont, la plupart du temps, pris trop au sérieux. Si ce qui est écrit a du sens, ce n'est pas la peine d'en faire un exercice cérébral, il faut au contraire être dans la profondeur de ça.
Est-ce que vous dirigez encore des acteurs?

Je le faisais en tant que metteur en scène, quand je montais mes textes, mais je le faisais mal. Avec ces Petites Pièces à géométrie variable, j'essaie avec les acteurs de changer le statut du texte d'auteur, qui me semble faux. Soit il est considéré comme sacré, soit il n'est qu'un prétexte à se montrer, pour un acteur comme pour un metteur en scène. À mon sens, le texte est un support d'échanges. La spécificité de l'acte théâtral c'est la mise en présence. D'ailleurs, dans le terme même de représentation, il y a mettre au présent. Le travail de répétition représente 50% du boulot. Les autres 50%, c'est le public. Ca n'existe qu'au théâtre, c'est de l'intime dont je parle. Le public est une puissance atomique d'émotions. Il y aura toujours un spectateur qui aura été mille fois plus loin que l'acteur, le metteur en scène ou l'auteur dans la douleur, le deuil, la joie, l'amour... Ce qui va être demandé dans cet acte-là, ce n'est pas d'être à la hauteur de ça, mais d'être juste par rapport à ça, de telle façon que le travail puisse se faire ensemble. Tout peut être dit, même le plus terrible, et il faut que ce soit dit sinon on se retarde tous. C'est peut-être utopique. C'est une envie de changer la donne sur la consommation des spectacles...
Si vous ne jouez plus à l'acteur, vous donnez des lectures de vos textes, et pour vous avoir entendu, c'est un moment assez magique.

Il y a quelque chose de magnifique dans la lecture publique qui concrétise ce que je veux raconter sur l'échange. J'ai la sensation physique que l'auditeur travaille autant que moi. La lecture, chaque fois, c'est du rêve éveillé. Une capacité d'imaginaire inouïe s'éveille. Pour moi, la lecture publique faite par l'auteur remet l'écriture dans son acte pulsionnel et non plus cérébral. Je rêve d'une nouvelle chanson de geste, contemporaine, à réinventer. L'Horizon des événements devrait être conçu comme ça.
Vous ne vous sentez pas en décalage?

Il vaut mieux, non? Peut-être suis-je seulement toujours en colère. C'est par jouissance que l'on devient très en colère. C'est ce que dit la mère indienne dans Le Cas Gaspard Meyer : "Si mon coeur est aujourd'hui malade de la maladie de la mort, c'est parce que vous avez fait de cette terre qui devait nourrir l'homme et lui permettre de vivre ce rêve éveillé qu'est la vie, vous en avez fait un lieu de souffrance et de famine, un lieu de calcul et de honte, vous avez fait du rêve de vie, un cauchemar de mort". Par rapport à cette colère dite comme ça, écrire c'est confortable, mais là où ça devient désespérant, c'est d'avoir conscience d'écrire mal, de ne jamais se sentir à la hauteur de ce rêve éveillé qu'est la vie, mais par contre de pouvoir toujours être à la hauteur du cauchemar de mort...

Petites Pièces
à géométrie variable
Donc
Jean-Yves Picq

Color Gang
(28, rue Jean-Ligonnet, 69700 Givors
Tél: 04 72 24 09 69)
148 pages, 100 FF

Laurence Cazaux

   

Revue n° 030
(mars-mai 2000).
Commander.

Jean-Yves Picq


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Petites pièces à géométrie variable (suivi de) Donc    
Les Effrayants    
Les Transparents, trois comédie
Le Grand Poucet
Pirogue    
Plat de résistance    

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos