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Max Rouquette
Interview
L'Apocalypse selon Rouquette


Max Rouquette

par Dominique Aussenac



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Théâtre, poésies, nouvelles, à 92 ans, Max Rouquette, écrivain occitan ne cesse de publier. Rencontre avec l'auteur d'une oeuvre grave, crépusculaire tout autant que flamboyante.

Il n'a jamais prôné la destruction, ni le chaos. Trop vain, trop facile pour cet être passionné par les mots et leurs origines! Celle d'apocalypse signifie révéler ce qui était caché. Gratter les apparences, aller au-delà des évidences, retrouver le brut, le sauvage, le païen sous le policé, le commun, l'institué, tel est un des objectifs fondamentaux du travail d'écriture de Max Rouquette. Né en 1908 à Argeliers, près de Montpellier, il apparaît avec le Gascon Bernard Manciet, comme un des plus grands écrivains d'expression occitane contemporains.

Polygraphe, auteur de recueils de poèmes, de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre, son oeuvre -une trentaine d'ouvrages- n'en finit pas de grossir. Même si les dernières productions comprennent un bon nombre de rééditions, traductions. Ce qui n'est pas le cas du Livre de Sara, quatrième volet de Vert Paradis. Ouvrage assez inégal, même s'il recèle de somptueuses pépites, à la poésie grave, forte, fantastique, métaphysique où il retrouve son matériau de prédilection, la nuit, le rêve. "La nuit du sommeil, nous ne la vivons pas. La nuit du monde, nous la connaissons, nous la voyons, elle nous baigne de partout, et la lumière d'une étoile nous traverse comme une lance. Une douce lance, arme, plutôt, d'un enchanteur. Le lait de la lune, plus ou moins magique, comme celui de l'euphorbe, nous verse une sorte de nostalgie où la nuit entière nous passe dans l'âme et ensorcelle notre chair. Un souffle dans le feuillage en guise de baiser. Et les ténèbres, d'abord, deviennent un monde nouveau pour nous apaiser, nous prendre et nous noyer de paix." Dans les deux pièces inédites de théâtre L'Épopée de Pappa Popov et Comme le Pater aux Ânes, joué en juin dernier au studio de l'Académie Française, il dénonce la guerre, ses abominations, la perte de l'identité et l'absurdité de la justice.

Vert Paradis dont vous venez de publier un quatrième volet occupe une part conséquente dans votre oeuvre.
La série Vert Paradis n'est pas comme on a pu l'écrire une saga, en général caractérisée par le retour périodique de tel ou tel personnage d'une immense famille. Vert Paradis est constitué de nouvelles isolées les unes des autres et qui ont chacune leur unité. L'idée de saga est quand même bonne dans la mesure où elle cherche à exprimer une certaine unité de ton et d'inspiration.
Peut-on dire qu'il s'agit d'un cosmos?

C'est un petit cosmos né du fait que je suis issu de cette région du Sud. J'y ai vécu, je n'en ai pas tiré un sentiment de supériorité quelconque sur telle autre région, patrie ou nation, etc... Il en va de même pour beaucoup d'écrivains, on ne décrit bien que ce que l'on connaît, que ce que l'on a ressenti, à plus forte raison, là où les impressions d'enfance ont été très fortes.
Le Livre de Sara est composé de cinq textes agencés de manière particulière, le premier parle d'un sommeil entrecoupé de veille dans une automobile, le dernier d'un autre sommeil sous terre, d'une hibernation.
Je n'en ai pas eu le sentiment, ce qui a mon sens lui donne plus de force encore parce qu'étant d'origine viscérale. J'ai toujours récusé un certain volontarisme, j'aime bien tirer ce que je fais de mes tripes et me laisser aller un peu. L'inspiration, je n'y crois pas, cela suppose quelque chose qui vient de l'extérieur. Ce n'est pas de l'extérieur que vient ce qu'écrit un écrivain. C'est de son intérieur propre, c'est-à-dire de son subconscient et de son conscient où s'accumulent tout au long de la vie tellement de richesses, tellement aussi de pauvretés, tout cela mélangé. Nous passons devant beaucoup de choses sans les voir, inconsciemment nous en gardons l'empreinte, sans nous en douter. Cela reste jusqu'au jour où quelque chose venant de l'extérieur, quelque image plus forte vient frapper à la porte et tout un ensemble en attente trouve là l'occasion d'apparaître parce qu'il est en cooptation parfaite avec cet appel.
La nuit est un élément primordial dans votre oeuvre, dans les poèmes, les nouvelles ou encore le théâtre.

J'ai gardé surtout de mon enfance le sentiment de ces nuits d'été merveilleuses où pendant les moissons, allongé sur le dos avec mes camarades, nous étions fascinés par le ciel étoilé au-dessus de nos têtes. J'ai subi la magie de la nuit, ce changement complet. Dans un même paysage, un monde nouveau nous apparaissait fait de silence, d'obscurité. Oblitération complète et disparition complète de tout ce qui nous était habituel, au profit de toute une part qui n'appartenait pas au monde, quelque chose de surnaturel, quelque chose qui procédait du rêve. J'en ai été marqué profondément, à mon insu même.
Le premier texte,
Cuneo's guard, évoque le retour en voiture d'Italie, entre veille et sommeil, réel et fantastique...
C'est un éclair dans l'inconscience du voyageur. Ce que j'aime le plus dans ce que j'écris, c'est cet au-delà des apparences, ces apparences qu'on arrive à franchir pour y voir autre chose que ce que la banalité quotidienne nous offre.
Dans
Le Livre de Sara, notamment dans le deuxième texte qui a donné le titre au recueil, vous êtes à la fois historien, romancier, ethnologue.
C'est un texte qui restera isolé dans tout ce que j'ai écrit parce qu'il répond à une commande amicale faite par un vieil ami. Il voulait que je rende hommage à cette femme qui a été baptisée Sara et est devenue la bienfaitrice des gitans. La Camargue est mythique chez la plupart des gens. Mais, j'ai voulu que le lecteur extérieur sache de quoi il retourne quand il s'agit de Camargue, sa composition, son aspect général, etc..
Dans la troisième nouvelle, vous évoquez l'île de Sainte Hélène. Sur cette île quelques siècles avant Napoléon, un personnage en disgrâce fut exilé...

C'est le calvaire de cet officier de l'armée portugaise qui avait commis le crime dans une période de paix, de rencontrer des officiers arabes du côté de Goa, dans les Indes et de pactiser avec eux, et de se convertir à l'islam. Cela est arrivé à l'oreille du roi du Portugal qui a très mal apprécié la chose et déclaré la guerre aux Arabes. Capturé, on lui coupa le nez, les oreilles et également une main et un doigt. Il avait un visage de mort-vivant. Puis on l'exila sur cette île.
Ces visages traversent votre oeuvre comme autant de vanités, ces crânes qui figuraient sur certains tableaux du XVIIe
siècle. Une dimension fantastique de la mort?
Je ne pense pas que cela soit obsédant dans mon oeuvre. Mais la mort étant une vérité, le revers d'une médaille, la vie ne peut pas se concevoir sans elle. C'est une chose que nous pouvons regarder en face sans terreur. La terreur, c'est la maladie, la souffrance de la maladie, de l'infirmité, de la misère. En elle-même, la mort, qu'on soit croyant ou pas n'a rien qui justifie qu'on la rejette.
Le théâtre occupe aussi une place très importante dans vos productions.

Une des raisons qui m'ont entraîné vers le théâtre, en dehors du goût que j'ai éprouvé pour lui très tôt, est que je suis un militant de la cause occitane. Le théâtre est un moyen pour permettre aux locuteurs d'oc et autres de retrouver cette langue dans sa forme la plus affinée, la plus élevée possible, afin de redonner conscience de sa dignité. D'autre part, le théâtre d'après Lorca, c'est la poésie qui descend dans la rue. Théâtre, poésie, roman, toute oeuvre doit être imprégnée de poésie. J'ai dit imprégnée, je ne veux pas parler de vernis superficiel pour faire joli. Il faut que la poésie fasse corps avec l'oeuvre plutôt qu'elle en émane comme un parfum émane d'une fleur.
Picaresque et gravité se mêlent dans
L'Épopée de Pappa Popov. Vous y décrivez un berger qui malgré lui, est pris dans la tourmente de la guerre, perd son identité : c'est aussi un drame très actuel.
C'est l'histoire d'un homme comme il y en a eu tant et il y en aura toujours qui par le fait de circonstances qu'il ne peut maîtriser se trouve entraîné dans une guerre où il n'a rien à faire. Un pauvre homme qui fait honnêtement son travail, sans comprendre, mais en massacrant dans tous les coins.
L'univers de cette pièce est l'Europe Centrale pour laquelle, en particulier la Roumanie vous avez eu des liens particuliers et qu'on retrouve dans vos nouvelles comme
Les Sept Contrebasses. Il y a parfois des transferts d'inspiration de ce pays dans votre oeuvre .
Effectivement, j'ai fait un séjour assez prolongé en Roumanie, il y a de cela vingt
ou vingt-cinq ans. Au cours d'un de ces voyages m'a été racontée l'anecdote authentique des Sept Contrebasses. Je l'ai transposée dans cet esprit que j'ai gardé en moi. Au cours du premier congrès international où je représentais le Pen Club Occitan. J'y avais fait la rencontre de Pablo Neruda, j'y avais été frappé par l'ambiance de ce pays. Ceaucescu était au pouvoir, c'était le moment où il résistait le plus à l'emprise de Moscou. C'était un état de guerre larvée, de menaces perpétuelles. L'ambiance n'était pas à la joie, mais malgré tout, les Roumains que j'ai connus étaient des gens plein d'humour, de gaieté et d'esprit. Auprès d'eux, j'ai recueilli un certain nombre d'anecdotes que j'ai retranscrites ou pas, mais qui toutes ont un sel particulier, je suis heureux que vous l'ayez retrouvé dans cette pièce-là.
Dans la deuxième pièce
Comme le Pater aux ânes, on passe de l'Europe Centrale, à l'Espagne. Il y est question de trains qui ne partent pas à l'heure, mais toujours en avance.
S'ils partent en avance, alors même que le chef de gare sur le quai n'a même pas donné le coup de sifflet nécessaire, c'est qu'il a été devancé en cela par un perroquet qui habite chez sa patronne à proximité de la gare. Le chef de gare devient fou furieux et porte plainte contre le perroquet.
Dans ces deux pièces, vous dénoncez la guerre et l'absurdité de la justice.

Le devoir de l'écrivain est de ne pas les occulter. Ce serait se rendre complice. Ces deux sujets me permettent de dénoncer les absurdités ou les horreurs que la vie nous entraîne à commettre ou à voir sans pouvoir intervenir, tout en utilisant l'humour.
Ces deux pièces ont été d'abord écrites en occitan?

Comme tout ce que j'ai fait. Actuellement, il m'arrive d'écrire en français un certain nombre de préfaces qui me sont demandées à droite ou à gauche, mais qui constituent un apport à l'esprit occitan.
Depuis quelques mois, le débat est devenu ubuesque en France autour des langues et cultures dites régionales.

C'est une histoire farfelue et cornecul, excusez l'expression. On est bien obligé de se rappeler qu'il y a à peine un an, le président de la République déclarait aux Bretons qu'il était entièrement d'accord avec tout ce qui devait être fait en faveur des langues régionales et que mis au pied du mur devant la nécessité de modifier la constitution, il s'y est refusé. Passons là dessus!

À noter les traductions en occitan par Max Rouquette des poèmes de Frédéric Jacques Temple regroupés dans un bel ouvrage bilingue : Poëmas (éditions Jorn -101 pages, 100 FF)

Max Rouquette
Le Livre de Sara

Les Éditions de Paris
173 pages, 99 FF
L'Épopée de Pappa Popov

Domens
224 pages, 110 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 030
(mars-mai 2000).
Commander.

Max Rouquette


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