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Yves Bichet
Interview
Le souffle romanesque


Yves Bichet

par Thierry Guichard



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Maçon, Yves Bichet cache dans les maisons qu'il bâtit de petits trésors intimes.Son roman leur ressemble : touchant, il permet toutes les questions.

Voilà un roman qui devrait valoir à son auteur d'être courtisé par les tenants de la Nouvelle Fiction. Le Nocher possède quelques-unes des qualités recherchées par ce mouvement qui s'oppose à la littérature nombriliste. Romanesque, le livre l'est par les inventivités de l'auteur dont l'écriture de poète trouve ici un écho : ce sont des moments condensés, des détails colorés, qui donnent le relief à l'ensemble. Romanesque il l'est surtout par la profondeur humaine des personnages.
Nous sommes dans une ville du sud-est de la France proche de la frontière italienne.

Une ville au sortir de laquelle un barrage a donné naissance à un lac. Une ville au centre de laquelle trône un baronnet, vieille maison que le maire a décidé de raser. C'est Giulio, le couvreur qui se charge de dénuder le toit. Giulio, l'homme au savoir incommensurable, qui sait parler aux animaux, lancer un sifflet qui abolit l'espace mais qui ne parvient pas toujours à calmer Caronte, son chien. Giulio a le sang violent lorsque ses yeux croisent ceux de l'institutrice. Il sait l'amour impossible. Son passé lui a appris qu'il était, dans le registre amoureux, un élu de l'échec.
On pourrait dire également qu'il s'agit d'évoquer le lac historique et mythologique d'Averne dans le sud de l'Italie. Un lac qui inspira Dante et au bord duquel aujourd'hui les voitures se rangent pour offrir à leurs occupants un moment de copulation comme in vitro. On pourrait aussi bien dire que ce livre raconte comment un perroquet tombe amoureux d'un chien.
Cette histoire nourrie de destins multiples est servie par une écriture précise et sensuelle qui donne aux gestes du couvreur la noblesse et la force d'un vin italien.

Yves Bichet, votre deuxième roman évoque la politique d'une localité, l'amour, fait preuve d'érudition en même temps qu'il dépeint parfaitement le travail manuel d'un couvreur. De tous ces ingrédients, lequel est celui qui vous a donné le départ du livre?
C'est d'abord un lieu. Que j'ai connu dans des circonstances douloureuses. Je suis allé au lac d'Averne. J'ai découvert cet endroit étonnant alors que je vivais un deuil. Le love-parking commençait à ce moment-là. C'était le tout début, il n'y avait pas la mafia comme je le raconte. Mais il existe vraiment des love-parkings où tu paies à la mafia pour être peinard...
Ce qui est étonnant là-bas, c'est ce mélange de bordel complet -les gens se baignent dans les déchets- et, simultanément, toute la culture, l'histoire, la mythologie qui imprègnent le lieu. L'idée d'écrire ce livre est venue de là. Je me suis interrogé sur la mythologie de façon primaire : comment ces horreurs que rapporte la mythologie fondent notre culture.
Selon vous, la mythologie serait responsable de certains maux occidentaux?
Et bien je me pose la question. La mythologie est un catalogue d'horreurs mais on ne la considère pas comme ça. On lit par exemple qu'Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour avoir du vent; c'est quand même incroyable!
Mais la fiction, la mythologie, n évacue-t-elle pas de la réalité la violence et le crime tragique ou rituel?
Oui bien sûr. Je ne suis pas un théoricien mais j'avais envie de tourner autour de cette interrogation. Les gens ne voient rien de mal dans la mythologie. Comme ils sont censés fonder notre culture, ces mythes ont atteint à une étrange beauté.
À vous entendre on pourrait croire que le roman est presque un essai. Alors qu'il fait la part belle aux personnages. Comment ceux-ci vous sont-ils venus?
Au départ, j'avais envie de raconter comment les petits trajets personnels peuvent se croiser. Ce qui m'intéressait c'est comment on se met sur des rails avec l'idée que l'on va avoir des voies parallèles qui, au bout d'un moment, peuvent se rejoindre, se croiser. Suivre plusieurs voies et voir ce qu'il en advient après qu'elles en ont croisé d'autres. J'avais commencé ça, que Gallimard n'a pas voulu.
J'ai alors enlevé pratiquement la totalité du projet qui consistait à montrer qu'après les événements, les croisements, les choses revenaient à l'état précédent. Il y avait déjà dans le projet initial le médecin, l'institutrice et sa mère, un couvreur, un étudiant. Le docteur s'est vu, dans Le Nocher, beaucoup amputé par rapport à ce qu'il était avant...
On a parfois l'impression de prendre le train en marche. Il y a un passé et un avenir à notre lecture. Vous souhaitiez cela?

J'aime que ce soit comme ça. Qu'il n'y ait pas d'explications. Sinon, on regarde la télévision.
Ça vient aussi de ma façon d'écrire. Je suis maçon. Pendant huit mois de maçonnerie, je ne lis pas un livre; quand j'arrive à mes quatre mois d'écriture, je n'ai pas envie de me faire chier avec des explications.
Vos personnages détiennent un secret parfois. Par exemple le couvreur avec son coup de sifflet extraordinaire est capable de faire trembler les vitres mais aussi de faire comprendre à une mourante que la mort est un son. D'où vient cette idée?
Je pense effectivement que la mort est un son. C'est une conviction. J'ai toujours envie de regarder la vie humaine de la manière la plus prosaïque possible. Le son est important : le cri, les sifflets. Le reste, le toucher, le goût, est presque convenu. À un enfant, on dit le mot "chat" et il fait "miaou"; il ne mime pas les moustaches, non, il fait "miaou".
Les animaux sont très importants dans votre oeuvre romanesque. Mais cette animalité, ne la retrouve-t-on pas chez Giulio, le couvreur?
Non, non. Giulio n'est pas animal du tout. C'est quelqu'un qui est très cultivé sans l'avoir voulu. Parce qu'il a grandi auprès de gens intelligents qui lui ont raconté ces histoires qui font de lui un être sophistiqué. Mais il souffre de son savoir.
Heureux les ignorants?
Et bien, je n'en sais rien. Qu'il y ait d'un côté un monde organisé par la mythologie et de l'autre une ville organisée par des conventions, avec un maire, un baronnet, etc.; ces deux mondes-là en disent autant sur l'homme.
Les animaux de votre roman, le chien ou le perroquet, semblent presque humains, dans leurs sentiments, leurs faiblesses, leur langage. C'est un trait fantaisiste de votre part pour atténuer tout réalisme?
Mais les chiens et les perroquets sont comme ça! Le perroquet, c'est un perroquet que je connaissais très bien. Il est frustré parce qu'il n'arrive pas à rire. Ils arrivent à tout imiter sauf le rire. Et ça, ça les frustre vraiment. J'ai connu un perroquet qui pour m'emmerder faisait tomber tous les raisins de la treille où je vivais. Et il faisait ça en nous narguant. Ils sont comme ça les animaux.

Le Nocher
Yves Bichet

Fayard
289 pages, 120 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 030
(mars-mai 2000).
Commander.

Yves Bichet


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