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Jean-Luc Parant
Interview
Vision d'un home qui s'éloigne


Jean-Luc Parant

par Xavier Person



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Jean-Luc Parant, artiste et poète, écrit toujours sur les yeux, sculpte des boules, tourne en rond et nous avec. Portrait de l'auteur en derviche tourneur, dans le tourbillon d'une parole envoûtante.Pour prendre de la hauteur.

Il arrive que Jean-Luc Parant quitte le Bout des Bordes, "le plus petit royaume de la terre", à Fabas, dans l'Ariège, où il vit. Il arrive qu'accompagné de sa fille Marie-Sol au piano, Jean-Luc Parant donne lecture de ses textes sur les yeux, sur la terre qui tourne sans cesse autour du même soleil, sur l'infini qui est dans la tête de l'homme où s'inventent des jours et des nuits, où naissent toujours d'autres lumières. Il arrive qu'un charme opère alors.

Creusant dans ses phrases qui toujours tournent autour des mêmes idées, des mêmes formulations, mais pour en pousser plus loin le vertige, Jean-Luc Parant se lance dans ses lectures comme dans une transe. Il arrive qu'à l'écoute de sa voix inspirée, aspirée par le gouffre qui dans ses textes s'ouvre à la pensée, quelque chose se fasse en nous comme une déflagration mentale.
Depuis une trentaine d'années, entre ses sculptures de boules, ses peintures et ses livres, Jean-Luc Parant insiste, persiste et signe des phrases qui tentent de prendre mesure de l'illimité : "Il y a deux infinis, écrit-il dans Dix chants pour tourner en rond1, celui qui n'a pas de fin dans la lumière et celui qui a des contours dans l'obscurité".
Il arrive qu'on ne sache plus trop où on en est à écouter, à lire Jean-Luc Parant. Faux chaman ou véritable écrivain? Habile derviche ou sincère inspiré? Il est trop tard pour les questions, il faut tourner. Tourner.

Pourriez-vous tout d'abord nous dire d'où vous vient ce désir d'écrire sur les yeux?
Au départ, je n'étais pas fait pour écrire. J'avais très peu lu. Je suis très ignorant. Simplement, j'ai été frappé par des évidences. Comme de pouvoir tenir le soleil entre deux doigts, ou de ne pas voir ses yeux. C'est quand même extraordinaire, de ne pas voir ce par quoi l'on y voit, d'imaginer qu'on voit par quelque chose qu'on ne voit pas. Croire en ce qu'on voit, c'est ne plus croire en ses yeux puisque ses propres yeux on ne les voit pas. Si on voyait ses yeux, on ne verrait pas.
C'était une inquiétude au départ?
Oui. Cela m'a fait me poser des questions sur plein de choses, sur le monde, sur le jour, la nuit. Sur ce qu'était la lumière aussi. Parce que je réalisais que la lumière ne pouvait avoir sa source que dans l'obscurité. Que le soleil ne se levait pas dans le jour, mais dans la nuit. Qu'on était complètement dans la nuit. Que nos yeux d'ailleurs ne voyaient que parce qu'ils étaient dans la nuit totale. Comme si on était dans une poche de peau. Comme si on était enfermé et qu'il y avait deux trous par lesquels on voyait le monde.
Cette idée de départ, c'est celle d'un peintre plus que d'un écrivain.
J'ai surtout peint au départ. Mes premiers dessins, en 1962, c'étaient des yeux, que je torturais, que je gonflais, que j'étirais, que je tendais, que je faisais pendre à des fils. C'est étrange. C'est peut-être parce que j'étais aveugle. Je faisais des tableaux, jusqu'au jour où je suis passé de l'autre côté du tableau et que j'ai commencé à faire des boules.
"Sans mes boules,
écrivez-vous dans Autoportrait, mes textes n'éclaireraient rien, ils seraient dans un jour sans nuit"
Je ne crois pas que j'en sois au point que mes boules existent sans mes textes et réciproquement. J'essaye de les faire converger jusqu'à trouver une chose qui ne soit ni touchable ni visible. C'est un peu compliqué. Cela a à voir avec l'enfance. C'est un rêve. Pouvoir inventer quelque chose qui ne soit ni de l'écriture ni de la sculpture. Ou alors les délier. Faire qu'ils puissent exister l'un sans l'autre.
Votre autoportrait, vous le faites dans un livre.
Mes boules, ce sont aussi mes autoportraits. Elles me montrent ce que je vois de moi. Le livre serait ce que les autres voient de moi. Le soleil ne m'éclaire pas, pour moi-même, puisque je ne me vois pas. Pour moi, l'autoportrait fait par un peintre, c'est quelque chose d'incompréhensible. Comment faire son portrait d'après son reflet dans le miroir, alors que c'est le regard de l'autre qui me voit?
Est-ce que d'une certaine manière on ne vous lit pas les yeux fermés : en se laissant prendre au rythme, à l'insistance litanique, sans chercher à s'abstraire pour chercher une signification?
Oui. Si vous fermez les yeux en touchant mes boules, vous lisez mes textes. Et quand vous ouvrez les yeux sur mes textes, vous voyez mes boules.
Cela fait plus de 30 ans que vous fabriquez des boules et que vous écrivez des livres sur les yeux. Vous n'avez jamais le sentiment d'un enfermement?
Un épanouissement peut opérer au contraire, à partir de cette insistance. Je me prends pour tous les hommes, je suis tous les hommes. Je fais abstraction de tout, de toutes religions. Je ne tiens compte de rien, même pas du temps, même pas de l'époque.
Quand même, vous n'êtes pas si innocent, vous êtes bien ici et maintenant
.
Non. Quand même, je pense que je suis très primitif. Je sens que c'est quelque chose qui vient de loin, de très, très loin. Que je ne maîtrise pas vraiment. Je ne veux pas me faire passer pour je sais pas quoi, mais je pense quand même qu'il y a quelque chose de magique. Qui me surprend beaucoup. Je ne sais pas ce que sera le résultat. Tant que je suis vivant encore, on ne peut pas en voir la taille. On ne peut pas voir la taille des choses qui sont encore vivantes. Mais une fois qu'il y aura l'empreinte, que je ne serai plus là, je pense qu'on verra quelque chose. On verra la dimension. Je ne dis pas que ce sera grand, mais on verra l'empreinte. On verra ce que c'est comme forme. Je suis très prétentieux, je crois que je suis en train de faire une forme qui n'a jamais existé. Tant qu'elles n'ont pas disparu, on ne voit pas la taille des choses. Si on est loin, c'est tout petit, si on est près, c'est trop grand. Rien n'est fini. On est illimité. Tandis que quand on est arrêté, une forme se dessine. Même pour moi-même. Parce que moi je ne suis même pas moi-même. Je crois dire des choses très simples et par ailleurs il y a autre chose, et je ne le fais pas exprès. Mon travail, c'est un peu ça.
Entre le poète, le chaman, et l'idiot du village, vous choisissez lequel?

Je suis comme un enfant et je fais les choses, mené par les choses autour, comme si j'étais troué. Je suis quelqu'un qui est troué. Mes boules, je les troue parce que moi-même je suis complètement troué de partout. Et c'est par ces trous que ça passe.
Dans Les Yeux encore, vous parlez de ces ouvertures par où la pensée est venue?
C'est ce trou par où on peut passer avec nos yeux, tout entier, et faire passer notre corps en même temps, ce que ne font pas les animaux. Parce qu'ils ne peuvent pas passer avec leurs yeux. Je crois beaucoup à cette chose qui nous projette, qui nous fait passer par toutes les ouvertures possibles. Alors que les animaux, eux, il a fallu qu'ils passent par toutes les espèces. De l'infime au démesuré. Alors que pour nous, penser, c'est pouvoir devenir petit jusqu'à rentrer partout, et très grand jusqu'à emplir des espaces immenses. Moi, ça me paraît étrange d'être derrière un mur et de pouvoir me projeter tout entier là où je ne serai jamais, là où mon corps ne peut pas aller. Pour les animaux, ce qui existe, c'est uniquement là où leur corps va. Si leur corps n'y va pas, ils ne voient pas.
Il y a aussi la langue, l'efficacité de la parole, du rythme de la langue qui est prise dans une musique. Qui agit.

Oui. On peut délier. On peut se délier. D'un seul coup on peut passer dedans. L'espèce animale toute entière parle. L'espèce animale toute entière, c'est un être humain. Nous sommes chacun d'entre nous toutes les espèces animales à la fois. Là où un chien mettant son oeil dans un trou de serrure ne pourra pas passer, une mouche passera. Là où ça ne passe pas, un autre animal passe à la place.
Croyez-vous vraiment à ce que vous dites, à ce que vous écrivez? Croyez-vous à la réalité de ce qui se lève dans vos phrases?
Je pense que si on décomposait notre visage, notre corps, on verrait qu'on a quelque chose du lapin comme du dinosaure. Le squelette entier est fait de celui de tous les animaux qui ont existé. On peut aller dans l'eau. On peut aller sous terre. Mais simplement, on vient d'arriver, puisqu'on ne peut pas rentrer en terre tout entier sans étouffer, ni dans l'eau sans se noyer, ni dans l'air sans tomber. On n'a pas accompli complètement les éléments. On en est au début de l'homme. Tant qu'il y aura encore des animaux d'ailleurs. On doit les remplacer un jour. On va remplacer les animaux, alors tant qu'ils seront là, on ne pourra pas y arriver. On va peut-être changer de planète. Ou inventer une planète qui n'existe pas. Pour nous, notre réalité, c'est ce qui est impalpable. On ne croit qu'en ce qu'on ne peut pas toucher. Tout ce qu'on peut atteindre est dans l'invisible, et donc n'existe pas. Notre monde à nous, ce n'est pas un changement de planète, c'est une planète qu'on ne pourra pas toucher. Ce qui est loin, c'est là où on vit. C'est la disparition qui nous fascine. C'est l'apparition de la disparition.
Ce qu'on ne peut pas toucher, c'est le texte du livre aussi bien, c'est ce qui vient dans l'écriture.

J'ai le projet de faire un jour deux livres qui se ressemblent comme se ressemblent deux boules. Oui, écrire deux livres qui seraient à la lecture aussi semblables que deux boules sont semblables au toucher. Et différents. Voilà ce que je voudrais. Parce que nous ne la voyons pas au toucher la différence. Il faudrait que ces textes soient aussi différents que peuvent l'être deux boules pour le voyant, mais aussi semblables qu'elles le sont au toucher pour l'aveugle.
Cela fait penser à ce que vous écrivez dans
Autoportrait sur le sexe de la femme, qui "porte en lui l'identité de son propre corps", alors que le sexe de l'homme "qui peut se détacher de son corps éloigne l'homme de lui-même".
Oui. Le sexe de la femme nous a donné nous-mêmes et le sexe de l'homme nous a donné les autres. Mais aussi, je crois qu'on a le même sexe quand on s'aime, comme on s'aimerait si on devait s'aimer vraiment (peut-être qu'on ne sait pas ce que c'est que s'aimer). Dans un amour qu'on ne connaît pas, qui nous lierait à jamais, je pense que le sexe de l'homme est exactement le même que le sexe de la femme. Ils sont l'empreinte l'un de l'autre.
Le même, la répétition du même, c'est ce qui vous préoccupe avant tout.
C'est toujours l'idée que je ne me vois pas et que les autres me voient. Cette différence entre moi, ce que je vois de moi et ce que les autres voient de moi. J'ai le même visage, mais moi je ne le vois pas. C'est une même chose, ce n'est pas deux choses, ce n'est qu'une seule chose, mais qui n'est pas vue sous la même lumière, qui n'est pas vue du même endroit. Si je vois, c'est parce que vous, vous êtes en face de moi et que moi je suis là où je suis. Parce que vous, vous êtes à votre place et moi à la mienne. On ne peut pas changer les gens de place. Ce qui nous arrive de mieux c'est qu'on est à une place, qu'on ne peut pas nous déplacer. On est dans un système qui fait qu'on ne nous laisse jamais à notre place. On est obligé nous-mêmes de nous remettre sans arrêt à notre place. On met les gens à n'importe quelle place. Alors qu'on n'existe que parce qu'on est à sa place. Et que ce qu'on voit, nul autre ne le verra jamais.
Cela se sent bien dans votre écriture, ce principe d'immobilité, cet axe inamovible.

Pour moi, l'immobilité totale, c'est quand même le mouvement le plus fort. Quand vous êtes bien à votre place, que vous êtes là à faire vos boules, ils se moquent de vous, font les dédaigneux. On n'aime pas ça, que quelqu'un reste à sa place. On aime bien que les gens se perdent. On préfèrerait qu'ils soient comme les autres, parce que ce sont toujours des miroirs. C'est du respect de l'autre qu'il s'agit : là où il est le plus beau, où il existe le plus, c'est quand il est à sa place.
Et l'immobilité n'empêche pas la rotation.

Je tourne en rond, mais la spirale s'élargit. Pour faire le tour du monde, il ne faut pas bouger et simplement tourner, élargir votre rond, faire une spirale et comme ça vous arrivez à tout voir. À prendre de la distance. À monter. Monter. On est en train de disparaître de toutes les façons, je ne vois pas pourquoi je ferais autre chose. J'étais tout près, j'ai fait mes boules et je m'éloigne, je m'éloigne. J'essaye d'être dans le même temps dans un espace sans fin mais dans mon temps à moi. Parce que je crois que là je vais y voir quelque chose. Quelque chose qu'on n'a jamais vu. On est là pour ça, pour voir quelque chose qu'on a jamais vu.

1 Éditions de la Différence, 1994.

À signaler également, la publication de deux numéros du Cahier du Refuge, décembre 1999 et janvier 2000, consacrés à Jean-Luc Parant : C. I. P. M., Centre de la Vieille Charité, 2, rue de la Charité, 13002 Marseille.

Autoportrait
Jean-Luc Parant

Éditions de la Différence
109 pages, 79 FF

Xavier Person

   

Revue n° 030
(mars-mai 2000).
Commander.

Jean-Luc Parant


Livres sur le site
( signale un article critique) :

Dix Chants pour tourner en rond    
Autoportrait    
Raimbaud ailé
Comme si le cillement des yeux
Les Yeux trois
Les Yeux deux
La Vie vaut la peine d'être visage
Animaux, le dos et la face des animaux
Le livre des yeux
Les yeux au monde
Les Yeux quatre     
Les Bibliothèques idéales    
Carnet pour Jean-Pierre Bertrand, Jean Dubuffet, Jean Fautrier, Jean-Olivier Hucleux, Valère Novarina, André Raffray
Toi qui as ouvert les yeux
L’ Evasion du regard
Le Je des yeux
Dix autres chants pour continuer de tourner en rond
Les très hauts

 

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