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Tristan Cabral
Interview
Balkanisés de l'intérieur


Tristan Cabral

par Dominique Aussenac



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En dialoguant avec les morts, le poète Tristan Cabral dresse une géopoétique de l'oppression, tout en révélant une nouvelle identité. Entre révolte et confession...

Il est des êtres qui brûlent d'un feu intérieur et se transforment en torche humaine lorsqu'ils rencontrent injustice, oppression. Tristan Cabral, l'un d'entre eux, révolté à vie, intransigeant, n'en finit pas de déblayer les ruines des massacres passés et à venir. "À Vienne,/ dans une salle interdite au Musée du Prater/ il y a des murs entiers couverts par des yeux d'hommes,/ c'est là que Mengele préparait notre siècle!..."
Né en 1944, cet ancien pasteur, professeur de philosophie à Nîmes où il vit, a publié à ce jour une douzaine d'ouvrages.

D'Ouvrez le feu (Plasma, 1975), en passant par Demain quand je serai petit (Plasma, 1979) dans lequel le magnifique poème Un corps pour Andreas évoque les péripéties qu'a rencontré le cadavre d'Andreas Baader pour être enterré en Allemagne, ou L'Enfant d'eau (Cahiers de l'Égaré, 1997) pour lequel il a reçu le Prix des Écrivains de la Méditerranée 1999, l'écriture expressionniste, fin de siècle de Cabral alterne rythmes de fleuve, à la résonance symphonique, engendrant boucles, volutes ou se condense en haïkus serrés. "Devenir des Chaos pour porter des étoiles!..." De révoltes en petites mystifications, Tristan Cabral s'est souvent caché derrière des noms d'emprunt, des identités détournées. Dans La Messe en Mort, recueil grave ourlé de noir, il dévoile son premier (peut-être son dernier?) "je". Celui unique et finalement commun à tout enfant né de la guerre.

J'aimerais revenir sur ce nom que vous vous êtes choisi, Tristan Cabral.
Je me suis habitué à habiter ce nom. Je me souviens l'avoir trouvé dans une espèce d'illumination, un jour, sur une route. Je cherchais un autre nom que le mien, enfin que celui qui n'est pas le mien, mon nom d'identité. Je portais le nom de quelqu'un que je détestais. Dans Tristan, il y a d'abord la sonorité de ce prénom magnifique dans toute sa tristesse, tout son mystère. C'est le nom d'un homme qui traverse la mort par amour, qui traverse la mer et puis qui meurt parce que la femme qu'il aime arrive trop tard. Cabral, c'est le nom de ce militant noir d'Angola torturé et supplicié par Mobutu : Amilcar Cabral. Plus curieusement, le nom de cet animal bizarre qu'est la chèvre, qu'on n'arrive jamais à attraper parce qu'elle monte toujours sur des endroits inaccessibles. Je crois qu'il y a tout ça.
Vous donnez l'impression d'être une sorte de transistor humain qui capte les pulsations de l'oppression, les souffrances de ce monde.

Le premier transistor, c'est Victor Hugo. Il disait : "Je suis l'écho sonore de mon temps." Je n'ai jamais supporté l'injustice. Je me suis toujours senti solidaire du tordu, du petit, du mal foutu. J'étais courageux, mais pas costaud, souvent j'ai pris des branlées, des coups qui ne m'étaient pas destinés. Je n'ai jamais supporté la curée. J'ai suivi cet espèce de chemin de crête exigeant, hors des majorités, des chapelles, des familles de pensée. À une époque où il est convenu de converger, il y a un politiquement correct, un sexuellement correct, un moralement correct, je crois que ce qui nous menace le plus c'est ce totalitarisme démocratique. J'ai été de ceux qui ont voulu que les murs, les totalitarismes tombent mais ce qui me paraît inquiétant c'est que sur les ruines des murs qui découpaient l'Europe, les murs de toutes les oppressions, on en a bâti d'autres qui sont invisibles, dans nos têtes, imperceptibles, plus difficiles à repérer, à démolir. C'est ce que tout le monde appelle pensée unique. Dans cette pensée, pour diverger, on est obligé d'être seul. Des hommes et des femmes disent des choses seuls dans leur coin. Grâce à eux, le monde continue à respirer, à avoir des poumons. Pour continuer à respirer, il faut que des êtres continuent à dire ce que personne ne veut entendre. Ce qui me paraît inquiétant c'est de vivre dans un monde où il n'y a plus du tout de négativité, de puissance de la négation, de creuset pour la liberté. Où il nous est demandé, non pas de la fermer, on peut dire tout ce qu'on veut, mais quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, c'est récupéré dans un discours lénifiant, organisé. Je crois que pour se ressusciter, pour se susciter, il faudra qu'on dise, et ce plus massivement qu'aujourd'hui, que nous sommes dans un monde qui est fondamentalement immonde.
Exécutions, exécrations, expiations, absolution sont les quatre titres des chapitres de La Messe en mort.
C'est une construction, à la fois une architecture et un itinéraire. Une messe, c'est une manière d'entrer dans la mort et puis ensuite d'en sortir. J'ai choisi cette architecture avec les quatre moments de la messe traditionnelle, métamorphosés ici, puisque ça va de l'insupportable à l'absolution. Pour la première fois, je dis exactement qui j'étais. Un enfant très occupé, puisque j'ai été un enfant de l'Occupation! Des choses que je ne pouvais pas dire tant que ma mère et les gens qui m'étaient très proches étaient de ce monde. Aujourd'hui, je suis capable de dire que je suis l'enfant de cet homme en uniforme et de cette femme qui se sont passionnément aimés dans une époque où ce genre d'amour était interdit. La tonalité de cette Messe, c'est un dialogue avec des morts parmi lesquels Paul Celan, Jean Sénac, Ingeborg Bachmann et d'autres, des amis connus ou inconnus, André Laude, des indiens boliviens....
Vous avez été pasteur. On a l'impression que vous dialoguez avec Dieu et que vous lui crachez au visage aussi, un côté violent et de la compassion.

Il y a un mot de l'Évangile, très mystérieux. Quand un certain nombre de gens autour de Jésus, lui posent toutes sortes de question sur le royaume de Dieu, la résurrection, à un moment donné il dit : "Le royaume appartient aux enfants et ce sont les violents qui s'en emparent." Ce qu'on n'a pas compris c'est que l'amour, c'est une violence, quelque chose qui refuse, qui ne veut pas, qui demande de ne pas être ce qu'il est. Aimer, c'est ne pas vouloir la médiocrité, ne pas vouloir que les gens s'arrangent. Ce qui me choque souvent c'est que ceux qui prétendent croire en Dieu s'arrangent. Il y a une intransigeance de l'enfance, qui ne s'arrange pas.
Vous ne vous êtes jamais arrangé avec Dieu
?
Si, sans doute, bien sûr! J'ai dû m'arranger d'abord avec ceux que je ne comprenais pas, une famille dans laquelle j'étais un petit peu un étranger. Même aujourd'hui ne serait-ce que parce qu'on a un travail, des relations sociales. On ne peut que s'arranger jusqu'au moment où l'on ne doit plus. Je crois qu'il doit quand même nous rester cette espèce de ligne de brûlure, de ligne de fracture en deçà de laquelle on ne veut pas aller.
Plusieurs textes de
La Messe en mort sont dédiés à André Laude. Pourquoi?
Lui, il nous a quittés, il y a maintenant quatre ans, mort de faim, de misère, de désespoir quoi qu'on ait pu faire. Je le considère comme un des très, très grands poètes de ce temps. Dans ce livre où l'on visitait des morts, il m'a semblé qu'André était comme une lumière infranchissable. À deux reprises dans ce livre, il y a un retour pathétique sur André Laude que j'ai aimé, bien qu'il n'était pas facile de l'aimer.
Un autre texte est dédié à la fois à Jean Sénac et à Tahar Djaout.
Les gens qui ont tué Sénac, qui a voulu rester en Algérie après l'indépendance, qui était homosexuel sont vraisemblablement les policiers du F.L.N. Je ne suis pas étonné du tout qu'aujourd'hui les tueurs du G.I.A. se comportent pareillement parce que c'est la même horreur, la même culture de la mort. Si l'Algérie dite nouvelle a pu détruire quelqu'un comme Sénac qui vivait dans la pauvreté, qui était resté par amour, il ne faut pas s'étonner que l'Algérie soit entrée dans un cauchemar. Si un jour, il y a une Algérie nouvelle dont je ne vois pas le début du commencement dans le régime actuel, il faudra qu'elle se rappelle qu'un nommé Sénac, qu'un nommé Djaout ont aimé cette terre au-delà des normes, des coutumes, de Dieu tout simplement parce qu'elle était belle.
Dans votre oeuvre, il y a comme une nostalgie d'Allemagne.

L'Allemagne qui m'a été présentée à la fin des années cinquante est celle des contes de Grimm, de Heine, d'Hölderlin, de Rilke, etc.. Je me suis demandé comment cette Allemagne du Roi des Aulnes, de Goethe, de ces Wintermärchen (Contes d'Hiver), etc., avait pu enfanter l'Allemagne de Nuremberg, des massacres, des déportations.
En effet, il y a peut-être cette nostalgie d'une Allemagne d'avant ces horreurs. Mais, lorsque je vais en Allemagne, -j'y ai rencontré mon père pour la première fois, j'avais trente-quatre ans-, que ce soit dans les trains, dans les rues, les métros, les autobus, lorsque je me trouve devant un homme de soixante ans, soixante-dix ans, je me dis toujours toi qui es là en face de moi et qui lis le journal où tu étais il y a cinquante ans? Quel uniforme tu portais? Tu as fait quoi? Tu as raconté quoi à tes propres enfants?
Dans
La Messe en mort, il y a aussi des tas de lieux du monde où vous êtes allé et où vous avez dialogué avec des vivants et des morts.
Ce sont en effet des lieux de douleur, mais aussi d'illuminations, de révélation aussi bien Sarajevo, Dubrovnik et plus tard toute l'expérience sud-américaine. Ce sont des lieux de fracture, d'incandescence, mais aussi des lieux d'exigence où l'on ne peut pas s'arranger. On ne peut y être que solidaire ou complice de l'oppression, on ne peut pas y être dans un juste milieu.
J'ai beaucoup bourlingué et suis toujours revenu presque aux mêmes endroits. D'abord les Balkans, lorsque j'avais dix-huit ans, l'ouverture vers l'ailleurs, c'était la route de Sarajevo, d'Istanbul, de l'Inde. Les Balkans parce que je suis peut-être quelqu'un d'intérieurement assez balkanisé, assez dépourvu de lieux et de frontières. Je me suis aperçu que les poètes qui continuent à me bouleverser viennent de continents de gens déplacés. Celan, né dans une province qui n'existe plus, qui était roumain, puis qui a été à Vienne et s'est suicidé à Paris en 1970. Je suis un peu le compagnon de route de gens qui n'ont jamais été très, très bien, chez eux, qui n'ont jamais été nulle part.
Vous disiez que ce monde était immonde, en même temps il y a en vous une soif de changement, une ferveur de révolte!

C'est peut-être bien, une société stable avec des institutions régulières, etc.! Mais, je ne suis pas sûr qu'un jour on ne le paye pas de mort lente, qu'on n'ait pas besoin de choses absolument intransigeantes, que le type de démocratie que l'on vit en ce moment, enviable par rapport à d'autres situations dans le monde ne va pas nous entraîner à une sorte de soumission à un type de parole, à un type de comportement. On est en train de mourir démocratiquement. Je ne dis pas qu'il faille même mettre des barricades partout, la terre à feu et à sang. Je dis que la politique est faite pour réaliser un certain nombre de rêves, ce n'est pas fait uniquement pour gérer un supermarché. Je n'imagine pas que Pancho Villa va défiler sur les Champs-Elysées. Que ferait-il à côté de ce beau Jospin et de ce pauvre Chirac? Beau et pauvre, je le dis sans aucun mépris, mais parce qu'il y a quelque chose de triste là-dedans et je ne voudrais pas que l'on s'en tienne à cette tristesse, c'est pour cette raison que j'ai fini ce livre en disant que je souhaitais qu'il y ait de grands orchestres pour être enterré dedans. Je voudrais que l'on retrouve les grandes symphonies, les grandes illuminations, mais aussi les grandes catastrophes. Ça me rappelle un des plus beaux mots de Léo Ferré dans ce magnifique texte De Falla : "Et Christophe Colomb a découvert... la musique!" C'est en retrouvant ce souffle symphonique, un petit peu démoniaque, un peu démentiel que peut-être on ressuscitera vraiment à ce que nous sommes. C'est-à-dire, des voleurs de feu!

La Messe en mort
Tristan Cabral

Le Cherche Midi Éditeur
180 pages, 92 FF

Dominique Aussenac

   

Revue n° 030
(mars-mai 2000).
Commander.

Tristan Cabral


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