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Jean-Baptiste Para
Interview
La poésie selon Para


Jean-Baptiste Para

par Eric Dussert



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Indépendant et pourvu d'une rare connaissance du sujet, Jean-Baptiste Para observe le champ très fleuri de la poésie française.

Jean-Baptiste Para est celui qu'il fallait pour établir l'Anthologie de la poésie française contemporaine avec autant d'assurance et de simplicité. Il est aujourd'hui l'honnête homme de la poésie, actif dans les domaines de la revue, de la radio et de l'édition (il dirige le domaine italien de Gallimard sous la marque de L'Arpenteur depuis une douzaine d'années). Sans parler des traductions et de son oeuvre poétique personnelle.
Né à Paris en 1956, J.-B. Para entre dès 1981 au secrétariat de rédaction de la prestigieuse Europe. Cet emploi lui confère un rôle prééminent puisqu'en concevant ses numéros thématiques, toute la littérature s'offre à lui. Les poésies étrangères en profitent largement. Il s'en est fait le porte-parole sur France-Culture depuis qu'André Velter lui a ouvert il y a sept ans les micros de l'émission Poésie sur parole.

La poésie est sa colonne vertébrale. "Depuis l'âge de vingt ans, explique-t-il, j'achète des livres de poésie presque toutes les semaines. Cela fait partie de mes lectures les plus régulières, les plus assidues. Non seulement de la poésie française mais aussi étrangère. Un certain nombre de débats ont lieu en France qui, réinsérés dans un contexte plus large, prennent la dimension de guerres picrocholines sur l'espace d'un timbre-poste. Je relativise." Cet effort de mise en perspective explique pourquoi Para était sans doute le mieux armé pour sélectionner les poètes essentiels de la deuxième moitié du XXe siècle. Une authentique gageure : nommer ceux qui nés entre 1907 et 1947 connaîtraient l'inestimable privilège d'entrer de leur vivant au panthéon de la poésie française.

À quels objectifs répond votre anthologie?
Il s'agissait de dessiner un paysage de la poésie française du XXe siècle avec une grande amplitude. J'ai bien compris que l'exhaustivité n'existe pas et qu'elle n'est peut-être pas souhaitable. Si l'on s'en rapporte à l'étymologie, anthos c'est la fleur, l'anthologie est un florilège. J'ai souhaité donner un panorama où ne domine aucune tendance mais où prime la singularité d'oeuvres et de voix. Le but est la cohabitation de toutes ces voix.
À qui la destinez-vous?

J'ai fait cette anthologie pour le jeune homme ou la jeune fille d'aujourd'hui. Il m'a semblé que cette reconstitution d'un panorama poétique n'avait pas été fait depuis la guerre. Pour ma part, je pense que l'anthologie est utile et en même temps qu'il ne faut pas lui accorder plus d'importance qu'elle n'en a. Les textes qui sont réunis s'adressent idéalement à quelqu'un qui souhaite faire des découvertes. Pour que dans l'éclair de rencontres furtives -les seules que permet l'anthologie-, les lecteurs puissent aller vers tel ou tel poète.
Quelles sont les premières réactions à votre sélection?

Il y en a deux types, celles des gens très informés qui peuvent avoir des avis sur le choix des textes à propos de tel poète, voire faire des commentaires sur l'absence d'un poète, chacun pouvant citer un ou deux noms. Pourquoi, par exemple, avoir choisi des textes d'Euclidiennes de Guillevic plutôt qu'un autre de ses livres? Il y a aussi la réaction des lecteurs qui n'ont pas encore abordé les rivages les plus contemporains de la poésie, ceux pour qui l'extrême pointe des lectures serait René Char. Ceux-ci font des découvertes en nombre. J'ai déjà eu des commentaires de lecteurs frappés par la beauté, la force des poèmes de Roger Giroux, par exemple.
Quelles qualités réclament le travail d'anthologiste?

Je pense qu'il fallait une connaissance et un esprit qui ouvre spontanément au maximum l'éventail de sa curiosité. Cela ne veut pas dire qu'à titre personnel, je n'ai pas de préférences. Je citerais cette phrase d'Eluard : "le meilleur choix de poèmes est celui que l'on fait pour soi" Si l'on m'avait dit : faites votre anthologie selon votre coeur, elle aurait été très différente. Ici j'ai fait un effort d'objectivité. Prenons un exemple : j'ai aussi bien intégré des poètes comme Emmanuel Hocquard, Claude Royer-Journoud, Anne-Marie Albiach dont l'oeuvre est un élément majeur de l'aventure de la poésie moderne, mais des voix totalement incompatibles avec d'autres voix de la même période. Or l'anthologie ne tient pas compte de l'incompatibilité des poétiques. Elle doit pouvoir rassembler des poètes aussi différents que André Libérati, Loys Masson ou Rina Lasnier.
Ne faut-il pas du courage pour s'attaquer au terrain fébrile de la poésie contemporaine? Ou une dose d'inconscience?
Il faut beaucoup d'innocence et, c'est vrai, une certaine forme d'inconscience au moment où s'opèrent les choix. En travaillant, j'ai fait totalement abstraction du monde et des possibles qu'en-dira-t-on. Je me suis intérieurement délivré de cette pression-là, dont je savais bien qu'une fois la chose publiée, -je n'étais pas complètement innocent-, elle s'exercerait à nouveau.
Des pressions intime ou extérieure, quelle est la plus lourde?

La pression de la critique. Je me suis dit advienne que pourra. Sur le fond je n'ai pas de regret dans le sens où j'ai levé pour moi une sorte de tabou. Ce tabou recouvre tout ce qui aboutit à des ostracismes, à du mépris pour ce qui est différent de soi, un travers assez courant dans le milieu poétique...
Vous avez le sentiment d'avoir rendu justice à certains courants soumis à l'opprobre?

Dans la mesure où une tendance de la poésie contemporaine bannit la métaphore, l'image, la poésie que l'on dira oraculaire ou mystique... Je constate que l'ostracisme jeté sur la poésie spirituelle ressemble étonnamment aux interdits qui étaient énoncés par les régimes totalitaires, notamment l'Union soviétique à l'époque de Jdanov où un poète pouvait être condamné pour mysticisme.
Vous avez intégré des poètes francophones non français...

Il reste beaucoup de découvertes à faire en Belgique, au Canada, au Liban. Cela tient pour beaucoup à notre indécrottable suffisance. C'est là que je me reprocherais des manques. Des poètes suisses comme Pierre Chappuis ou Pierre-Alain Tache auraient leur place, Rina Lasnier aussi est un très grand poète fort peu connu. J'ai également tenu à intégrer deux poètes français remarquables qui écrivent l'un en gascon l'autre en provençal, Bernard Manciet et Max-Philippe Delavouët. Ils ont été tenus à l'écart à cause de leur choix linguistique.
Le prochain volume de l'anthologie couvrira les poètes nés après 1945. Est-il déjà envisageable?

Il est tout à fait possible, et même nécessaire. Je ne tiens pas spécialement à m'en charger. Il y a suffisamment de poètes nés dans les années 1940 à 1960 dont l'oeuvre s'affirme avec force, qui imposent incontestablement une présence, une singularité. Ce serait intéressant car l'on verrait émerger en plus grand nombre les femmes : Martine Broa, Fabienne Courtade, Valérie Rouzeau, Ariane Dreyfus...

Eric Dussert

   

Revue n° 031
(juillet - août 2000).
Commander.

Jean-Baptiste Para


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Anthologie de la poésie française du XXe siècle II     
La Faim des ombres    
Pierre Reverdy

 

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