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Mathieu Bénézet
Interview
Mathieu Bénézet met un point final à sa poésie


Mathieu Bénézet

par Emmanuel Laugier



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Depuis plus de trente ans il écrit des livres comme on creuse des souterrains, perçant et recueillant les échos de voix hantées par l'enfance, la mort et l'écriture. Jusqu'à L'Aphonie de Hegel, "mon dernier poème". Inconsolable...

Difficile en une seule phrase de décrire l'écriture de Mathieu Bénézet, de dire le foisonnement densifié des formes qu'elle prend. Écoutons les précisions qu'il donne pour chacun de ses livres : ménippée, mélodrame, mélange, roman, poésie, miscellanées, prose, rime, récit, essai de voir, de lire, poème. Depuis la parution de son premier livre important, L'Histoire de la peinture en trois volumes en 1968 chez Gallimard (préfacé par Aragon), le trajet de Bénézet est sans concession, sans compromission : chaque livre (presque trente dont, dernièrement, Moi, Mathieu bas-vignon, fils de...[Actes sud, 1999]) a été une traversée à bout de souffle, qu'il s'agisse des syncopes de son vers ou de ses proses litaniques, aux phrases pleines de chairs et de voix anciennes.

Né en 1946 à Perpignan, en 1949 à Paris, selon ce qu'il écrit en quatrième de couverture, jouant semble-t-il ironiquement sur la fiction qui compose tout auteur, Mathieu Bénézet est entré en poésie comme un météore, très jeune, avec une rage et une dextérité pour la chose écrite peu commune : c'est ce qu'il nous racontera, avec derrière la tête cette fameuse Imitation de M. B. qu'il publia en 1978, sa traversée de noyé dérivant par les fonds, ses Dits et récits du mortel (1977), ses appels d'air, ses tombeaux et sa joie d'écrire aujourd'hui, à nouveau, en prose. Nous sommes dans son bureau à Radio France, où il dirige depuis plus de quinze ans L'Atelier de création radiophonique sur France Culture et, depuis cette année, l'émission dominicale Entre-revues. Il nous parle des revues qu'il créa, comme Empreintes (entre 63 et 65), de L'Hebdomadaire grammaturgique erreurs (1964), du partage de Première Livraison avec Philippe Lacoue-Labarthe, de la nécessité de les faire exister, de sa collection de proses "Manifeste" aux éditions Comp'act... À l'écouter, une voix vient, une vie remontée se donne.

"Ce fut un long commencement..."


Ça commence jeune, à 15 ans, par un manuscrit envoyé sous pseudonyme aux éditions du Mercure de France, sitôt accepté et aussitôt retiré par le jeune auteur : "Dès que j'ai commencé à écrire sérieusement, à lire et à correspondre, avec Jean Paulhan, par exemple, à avoir l'idée de revues, comme Empreintes par laquelle je rencontrais Cocteau, j'ai cru devoir publier un livre. Et puis j'ai peut-être eu un instinct de conservation, un mouvement de panique. Je crois aussi que j'avais alors un désir irrépressible de rencontrer des écrivains, et que cette envie passait bien avant celle de publier mes propres livres". Trois ou quatre choses sont importantes, à ce moment-là, pour le jeune Henry (c'est son premier prénom) : le cinéma, la bibliothèque, la politique et le café. Élève au lycée Voltaire, il suit assidûment les programmes de la cinémathèque du lycée (elle préparait à ce que l'on appelait l'IDHEC). C'est une période vive : "je participais aux luttes antifascistes, distribuais les premiers tracts dans l'enceinte scolaire contre la Guerre d'Algérie. Puis j'ai quitté, à cause d'un conflit familial, le lycée, juste avant le baccalauréat, et travaillé ici et là. C'est à ce moment que je rencontre les gens de la revue La Tour de Feu, le peintre Titus-Carmel, et que je publie, dans la collection de la même revue (Les Trois Étoiles), à compte d'auteur, Une bouche d'oxygène (1963)".

"le rire est en pointe de col/
un peu dégrafé"


L'Histoire de la peinture en trois volumes
est un livre qui se situe dans le compagnonnage de Denis Roche, Marcelin Pleynet et Michel Deguy; livre insolent et ironique, bien entendu, dans lequel les distorsions entre prose et poésie sont poussées à bout. Mathieu Bénézet se souvient "d'avoir dû retourner les choses, que ces singularités-là, dont Michel Deguy, le poète qui m'a le plus marqué, furent alors des véhicules efficaces de revivification des rythmes poétiques. Mais je ne me limitais pas aux travaux de Tel Quel, je lisais tous mes contemporains, de Calet à Henri Thomas, Jouve, la poésie arabe, les Américains que Serge Fauchereau faisait découvrir". La forme du petit roman de vingt pages, selon Lautréamont, fut aussi l'un des fils tendus de ses recherches.

Lettres de casse


Juste avant la publication de L'Histoire de la peinture... l'accident de voiture : il est défiguré. Il en écrit, qui paraît dans Les Lettres Françaises, un texte daté du 19 mai 1967, L'Accident, qu'il ne voudra jamais rééditer. Biographies (1970), selon les mots de Bernard Delvaille (qui lui consacra le N°246 de Poète d'aujourd'hui chez Seghers en 1984), sera alors "véritablement la ligne de partage du passé et de l'avenir", et si "on relève des allusions très nettes à l'accident de voiture", c'est déjà autrement que dans la prose de L'Accident. Mathieu Bénézet en parle avec une lucidité implacable. Analyse rétrospective et saisie des enjeux d'écritures : "L'Accident est pour moi l'exemple de ce qu'il faut ne surtout pas écrire. Je le dis mauvais, parce que je crois que la prose ne supporte pas la métaphore, mais la comparaison. Et là, il m'a semblé que je recouvrais d'un filet poétique le monde, que j'usais de métaphores déplorables. La prose nécessite une conscience aiguë des déplacements corporels dans la phrase et le souffle, et sans elle on laisse filer la ligne malgré soi, on fait des métaphores. Casser, ça m'a conduit à Biographies (l'entrée à l'Université de Vincennes grâce à Butor, les études, les lectures nouvelles furent aussi déterminantes). Tout concourrait à casser le trajet du jeune poète brillant que j'aurais pu devenir, et, du coup, conduisait à une certaine folie d'écriture, à l'approfondissement des abîmes, donc à l'enfermement. Écrire, c'est être en prison. Même si les prisons sont peut-être là pour nous montrer que nous n'y sommes pas tout à fait, on écrit et c'est tout de suite l'enfermement, dans la lettre, dans la physique d'un souffle diabolique qui n'en finit pas". Il n'y a pas d'inachevable... "L'oeuvre n'est qu'une idée éditoriale. Il y a cette phrase que j'ai attribué à Blanchot sans en retrouver la trace : "Quoi qu'il fasse, quoiqu'il soit, l'écrivain meurt dans la misère morale". Pas de consolation, donc, et surtout pas de jugement...".

La bibliothèque


On trouve beaucoup de références dans les livres de Mathieu Bénézet : Mallarmé, Valéry, Claudel, mais aussi les Grecs, Platon, la psychanalyse, Lancelot, Novalis, le Juif errant, etc.. Mais elles sont greffées au texte lui-même, comme le début de L'Imitation de M. B. est un presque calque des Scolies dont Mallarmé a fait suivre Igitur (dixit B. Delvaille). Le cas du Roman de la langue, qui est sous-titré "des romans 1960-75", est pourtant à part... C'est l'entrée de Mathieu Bénézet comme écrivain-critique, au sens où put l'entendre Baudelaire : "c'est un livre dans lequel j'annonce à la fois mes propres ouvrages -ce dont je me suis rendu compte par la suite- et un effort de penser la littérature. Je l'ai envisagé comme une approche de ce qui s'écrivait de vif après le Nouveau Roman, autour de figures comme Jean Ristat, Maurice Roche, Claude Ollier, Roger Laporte, certains livres de Philippe Sollers. Réfléchir sur ce que signifiait une pensée qui traverse la langue était sa ligne dure; ou, disons, rechercher l'intériorité biologique de la littérature. C'est-à-dire cet endroit mystérieux où les choses se nouent ou pas, ce que l'on voit assez bien lorsque quelqu'un tombe dans la folie ou un enfant dans l'autisme. La littérature ne se nourrit pas seulement de symbolique, mais d'une erre qui est son propre plasma. Ce sont les morceaux de vie, la peau, qui font l'écriture. À la question de savoir ce qui fait que l'on tourne les pages d'un livre, et pourquoi la fonction artistique ne s'effondre-t-elle pas, on peut renvoyer à cette organicité de l'écriture. Sans elle le langage courant ne tiendrait même pas".

Politique(s)?


"J'ai envie de répondre par cette phrase, écrite à l'époque :
"Tout est politique, mais tout n'est pas politique dans la politique". Il faut remettre sur le chantier, aujourd'hui, tout ce qui a été pensé dans le XXe siècle, l'inconscient, le désir, la division du sujet, les luttes sociales, et leur lien avec les écoles, les prisons, les cliniques, la loi, l'être-ensemble, etc.. Les sociétés vivent tout cela sous le mode du symptôme. Des fonctions, comme l'imaginaire ou le symbolique, sont des outils de pression sur l'économique. C'est la seule émancipation possible pour l'homme, sinon, on le voit bien, c'est la régression".

De Ode à Aphonie


"
L'Aphonie de Hegel, mon dernier poème, qui vient de paraître chez Obsidiane, est en fait la contre-ode à l'Ode à la poésie (William Blake & C°, 1992). Cette Ode..., je m'en souviens comme d'un poème brisé de l'intérieur, comme si d'un tibia dix fois cassé j'appuyais encore sur la pédale. Ce n'est évidemment pas un hymne à la poésie, mais un rythme brisé sans cesse à l'intérieur du vers et du mot lui-même, et où le souffle, pourtant, reprend. Écrire, c'est déplacer quelque chose : c'est entre "les jeux sont faits" et le "rien ne va plus" de la roulette, ce moment où l'on ferme les yeux et où il faudrait savoir les ouvrir. Il ne faut pas attendre le chiffre, mais l'écrire avant qu'il ne sorte. Juste à temps, "là où se dilate l'espace et l'instant", dit Claudel. L'Aphonie de Hegel est peut-être le début de ce mouvement-là et par conséquent quelque chose se termine aussi avec elle".

Le sens


À la question de l'inachevable, dont Mathieu Bénézet nous parlait, il y a cette décision, presque contradictoire, de ne plus écrire de poème. Et à cela l'auteur répond, d'un ton plus haut : "mon affaire, c'est le sens, et je crois que quelque chose s'est bouclé pour moi dans le travail du poème avec L'Aphonie de Hegel. Non pas que je ne puisse pas ne pas en écrire d'autres, mais cela, le sens même de cette tâche, s'est achevé dans sa propre boucle, comme si une sorte de clôture était venue délimiter une aire, la rendant alors plus du tout franchissable. C'est la prose qui m'appelle, une prose délaissée depuis dix ans". Moi, Mathieu bas vignons..., publié récemment chez Actes Sud, confirme : "Écrire dans les marges du Télémaque de Fénelon ou d'Aragon me tient depuis trente ans, et c'est maintenant que je crois pouvoir y parvenir. Une nouvelle audition en quelque sorte des voix du temps, celles de notre histoire et d'une communauté à penser dans la langue. Le roman parle sous la menace de la mort, mais parvient à la conjurer en racontant des histoires, alors que la poésie a son point culminant dans l'envahissement de la mort. La comparaison dont use le roman consiste à retarder le moment où l'on se trouvera tatoué par la mort".
L'écriture répondra bien sûr. L'Aphonie de Hegel, par exemple : "Et tu vois je ne puis répondre à ta question je ne/ puis répondre à la question à cet amour de la question vers quoi/ je crus m'élever En vérité je pense n'avoir rien dit de ce/ qui est en vers (...) Désormais/ tu connais une autre prosodie dans ta vie et qui n'est pas la vie/ mais l'acharnement de l'abstraction (...)". Ce sont les mots d'une lucidité sans fard. La voix revenue des souterrains du temps.

L'Aphonie de Hegel
Mathieu Bénézet

Obsidiane
115 pages, 95 FF

Emmanuel Laugier

   

Revue n° 031
(juillet - août 2000).
Commander.

Mathieu Bénézet


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