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Hans Henny Jahnn
Interview
Un monde tombé de haut


Hans Henny Jahnn

par Philippe Savary



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De la richesse de sa langue à la question religieuse, tentative de décryptage par son traducteur René Radrizzani de l'oeuvre de Hans Henny Jahnn, homme-animal et génial créateur.

C'est à René Radrizzani et à sa femme Huguette que l'on doit la découverte en France de l'oeuvre de Jahnn. Au total, près de dix ans de travail. Traducteur d'August Stramm, Otto Nebel, Georg Kaiser, Alfred Döblin, ce spécialiste de l'expressionnisme allemand fut également le maître d'oeuvre de l'édition intégrale du fameux Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki (José Corti, 1989).

René Radrizzani, la langue de Jahnn est audacieuse, d'une incroyable variété. Aux phrases courtes, succèdent de furieuses envolées, comme une poussée de sève, ou encore de grands monologues méditatifs et sensuels. Ses livres paraissent avoir été composés pour l'orgue...

La variété du langage de Jahnn repose d'une part sur les pulsations rythmiques, mais aussi sur un vocabulaire d'une richesse déconcertante. Jahnn connaît le nom de toutes les plantes, tous les cristaux, tous les animaux, les termes techniques de tous les corps de métier; il est spécialiste en architecture, en navigation (ses ancêtres étaient constructeurs de navires), en orgue ancien; plusieurs mots sont spécifiques du Nord de l'Allemagne, certains mêmes, absents du dictionnaire, constituent des "emprunts" germanisés à partir du norvégien. Les pulsations rythmiques, alternances de phrases courtes et de furieuses envolées sont le coeur, la vie intérieure de Jahnn; elles sont sous-entendues par des leitmotive qui font de ce fleuve sans rives de véritables fugues verbales. Un autre aspect me revient à l'esprit : Jahnn, racontant sa vie à son ami Muschg, se souvient que dans son enfance, il avait subitement perdu l'usage de la parole et avait dû ensuite faire de grands efforts pour reconquérir un mot après l'autre. Cela a peut-être contribué à rendre sa langue si peu conventionnelle, si profondément originale.
Parfois, comme dans la poésie et la prose d'August Stramm, on a l'impression de ne pas rester en-dehors, mais d'être empoigné par le rythme du langage, d'être soi-même le lieu du devenir. Également, puisque nous parlons du langage, permettez-moi de signaler qu'entre ses deux grands romans, il y a une importante évolution. Dans Les Cahiers de Gustav Anias Horn, Jahnn ne raconte plus une histoire comme dans Perrudja mais voit le monde dans une perspective existentielle, à travers les yeux, la sensibilité d'un seul et même homme. Dans son souci d'être aussi véridique que possible, le narrateur a constamment conscience du problème de l'écriture : le récit d'une existence ne peut être fixé que dans la mesure où on parvient à ressusciter, dans la mémoire, les images du passé (il y a forcément des lacunes) et réussir à les rendre par des paroles. Cette problématique est l'un des aspects qui, selon Hans Erich Nossack, font de Jahnn "le plus grand, peut-être même le seul réaliste de cette époque". Le matériau de la narration n'est pas donné avec évidence et immédiatement traduit dans les mots; les questions de langage ne sont pas de simples problèmes de style, mais touchent au nerf même de l'existence.
Quelle a été votre principale difficulté pour rendre compte de cette langue polyphonique?
Comme le remarque Nietzsche, "le plus difficile à faire passer d'une langue à une autre, c'est le mouvement du style", essentiel chez Jahnn. Sa langue, comme celle des grands expressionnistes Stramm, Heym, Nebel, Döblin dans ses premières oeuvres, doit être "entendue", du moins intérieurement, avec son rythme, sa dynamique, ses sonorités, bref sa musique, il faut donc essayer d'y trouver des équivalents. Sans parler de certains passages comportant des prouesses verbales comparables à celles d'un Otto Nebel ou d'un James Joyce. À la réflexion, le plus difficile peut-être à traduire sont ces passages où, bousculant la syntaxe traditionnelle, les mots s'entre-pénètrent, suggèrent, se réverbèrent les uns sur les autres comme dans la poésie moderne.
Tous les grands écrivains allemands louent son génie, mais bizarrement il est peu lu outre-Rhin. Ses livres sont trop ambitieux?
Votre question vous fait honneur, elle semble partir du sentiment qu'un grand auteur trouve naturellement son audience, du moins dans sa langue maternelle. Et pourtant, qu'en est-il de Raymond Roussel? Qu'en est-il, en Allemagne, non seulement de Jahnn, mais d'August Stramm, d'Otto Nebel, de Georg Kaiser et de tant d'autres? Il semble que le public aujourd'hui appartienne, au cinéma et en littérature, au prétendu réalisme (cette "forme" ou plutôt tentative de décalque qui ne prend pas en compte que tout art est nécessairement transposition). Voyez le succès des auteurs, même médiocres, traduits de l'américain (alors qu'en revanche Thomas Wolfe, lui aussi un auteur de fragments, de "fleuves sans rives", est à peu près oublié!). Le grand créateur, en littérature comme en musique ou en peinture, est celui qui a un rapport personnel, donc unique (et cela qu'il croie se situer dans la tradition ou innover) avec le langage et le monde. Le lecteur doit être au diapason ou s'y mettre, sans quoi il n'entre pas dans cet univers, nécessairement nouveau.
L'ambition et la complexité de son oeuvre pourraient se résumer en cette phrase : "J'ai au fond de mon âme un monde; mais c'est comme s'il était tombé en ruine et démoli, parce qu'il est tombé de haut."
C'est exactement cela. Curieusement, cette phrase, tirée d'Ugrino et Ingrabanie est la première que j'ai traduite de cet auteur.
Jahnn est révolté contre l'organisation de la société humaine. Inévitablement, c'est une machine qui ne produit que manipulation, vices, souffrances, injustices. C'est le constat d'un insurgé ou d'un nihiliste?
Jahnn nihiliste? Quelle idée! Son oeuvre est un hymne à la nature -aux paysages, aux éléments déchaînés, aux animaux- qui n'a probablement pas son équivalent. Dans un premier temps, disciple des néo-pythagoriciens Hans Kayser et Albert von Thimus, Jahnn percevait l'univers comme un tout harmonieusement ordonné. C'est l'expérience de la souffrance, la compassion pour les créatures et l'horreur de la décomposition de la chair qui l'ont détourné de cette conception. Car il est vrai que toute cette beauté est périssable. Le chant de Jahnn devient alors une élégie poignante. Contrairement à Joyce, à Proust, à Musil, à Broch, le monde de Jahnn n'est pas la société humaine, c'est l'univers, la nature.
Si Jahnn fait montre d'une inébranlable fraternité envers les humiliés, les victimes, une lueur humaniste brillerait donc toujours...
Justement. Mais je ne qualifierais pas cette compassion de simple lueur -elle est ample et généreuse- ni d'humaniste dans le sens que ce terme a pris depuis la Renaissance. Il s'agit, comme vous le dites, d'une réelle fraternité, d'une rencontre avec les autres créatures, et pas de l'attitude un peu condescendante, savante, du lettré. Surtout, pour Jahnn l'homme n'est pas supérieur à l'animal, il s'est seulement arrogé cette supériorité en spoliant les autres créatures.
Comment caractériser le Dieu de Jahnn?
L'oeuvre de Jahnn est fondamentalement religieuse : l'architecture qui lui tient à coeur, ce sont des édifices religieux; il fonda même au début des années vingt la "communauté de foi Ugrino". On peut d'ailleurs voir que, après la dissolution d'Ugrino et la fin des projets architectoniques, Jahnn bâtira ses cathédrales en écrivant les romans Perrudja et Fleuve sans rives qui sont donc le prolongement direct de ses préoccupations religieuses.
En fait, la question n'est pas simple. D'une part, Jahnn affirme énergiquement qu'il ne croit pas en un Dieu personnel; il abomine les religions officielles, le judaïsme pour son mépris de l'animal, et surtout le christianisme, coupable de tant de massacres, coupable d'avoir étouffé les pulsions charnelles, la vie, et par cela instauré l'hypocrisie et le mensonge. Les dieux de l'ancienne Égypte étaient plus proches : c'étaient des hybrides en qui s'incarnaient des forces de la nature. Le Dieu de Jahnn est cette force qui pense et agit en nous. Dans le système "harmonical", néo-pythagoricien de Thimus et de Kayser, il est "le zéro qui propulse dans l'inconnu les rayons du hasard". Pourtant, cette force est terrifiante : "Les choses sont ce qu'elles sont", et le destin de toute créature est de "dévorer ou être dévorée". D'où un sentiment d'impuissance, de désespoir parfois. D'autre part, on trouve plusieurs passages où Jahnn se sent "éloigné de Dieu", abandonné : ne s'adresse-t-il pas alors, implicitement, à un dieu personnel? Chez Jahnn, il n'y a pas de réponse définitive, mais une perpétuelle interrogation, qui est aussi celle sur le sens de la vie et de la création. On en revient alors à la fameuse phrase que vous citiez : "J'ai au fond de mon âme un monde; mais c'est comme s'il était tombé en ruine et démoli, parce qu'il est tombé de haut." Le roman et la vie sont une quête, une tentative de recoller les morceaux, de leur trouver une unité en Dieu.
Il y a aussi la force cathartique de la nature, elle-même soumise à un ordre immuable, souverain.
Oui. J'ai dit tout à l'heure que le monde de Jahnn n'est pas la société humaine, mais la nature. En renversant la perspective, on peut dire que l'homme fait partie de la nature, il est -comme tous les êtres- traversé par les forces qui la gouvernent
Les rapports homme-animal l'obsèdent.
L'homme n'est pas, chez Jahnn, entièrement coupé du monde animal. Il est lui-même un animal et, selon Jahnn, pas le plus noble (plusieurs animaux le surpassent, surtout le cheval). L'animal est innocence, instinct, évidence; toutes choses que l'homme a en grandes parties perdues.
Toute l'oeuvre tourne autour de la culpabilité, la sexualité, la mort. Peut-on parler de littérature du blasphème?
Selon moi, non. En ceci, il se distingue radicalement de Bataille par exemple. Sans doute, il y a révolte, rébellion contre l'injustice -et donc contre le créateur, ce qui vous fait penser à un blasphème-, et surtout contre le sort triste des créatures.
Le thème du dédoublement, du double, est crucial. Comment faut-il l'interpréter?
Il n'y a jamais obligation d'interpréter de manière univoque une grande oeuvre aux résonances profondes et multiples. Ceci dit, Jahnn croyait être la réplique d'un frère aîné, mort très jeune. Il semble toute sa vie avoir eu la nostalgie de ce frère jumeau, de ce double qu'il trouva en la personne de Friedel Harms. Je crois cependant qu'il avait une raison profonde, inconsciente, pour inventer ce mythe du frère jumeau. Est-ce peut-être un besoin de vivre à la fois de l'intérieur et de voir extérieurement reflété comme dans un miroir?
Jahnn utilise beaucoup les légendes anciennes, les références mythologiques. Mais il donne l'impression de s'en servir comme un matériau de construction...
Les légendes anciennes et références mythologiques constituaient déjà l'essentiel des sujets de la littérature antique et du Moyen Âge. Disparues ou discrètes dans la littérature "réaliste" ou naturaliste, elles resurgissent chez certains grands auteurs modernes : Joyce, Musil, Kaiser, Thomas Mann, Broch entre autres. Leur fonction a toutefois changé : le mythe n'est plus le sujet immédiat, il sous-tend un récit, lui donne une profondeur. Dans un monde de plus en plus déchiré, il enracine l'individu dans un archétype, dans une sorte d'inconscient collectif. Chaque auteur a sa manière de procéder, mais tous, me semble-t-il, utilisent ce matériau pour bâtir leurs édifices. Votre formule suggère que Jahnn s'y prendrait d'une façon plutôt arbitraire; or, tandis que dans Ulysse, Joyce calque astucieusement chapitre après chapitre sur l'Odyssée, chez Jahnn j'ai l'impression que le mythe est revécu de l'intérieur, il ne reste pas une simple référence littéraire.
Ses livres de prose, ses pièces de théâtre sont déroutants, à l'image finalement de sa personnalité. Ce génial artisan-créateur apparaît parfois un peu farfelu...
S'il s'est intéressé à beaucoup de choses, il n'est pas pour autant un farfelu. L'architecture était au centre de sa communauté Ugrino. Bien qu'il ait acquis le métier de facteur d'orgues en autodidacte, Jahnn n'avait rien d'un amateur : selon Jacques Handschin, il était devenu le meilleur connaisseur de l'orgue ancien. Reste son intérêt pour les sciences de la vie, la biologie, l'écologie. S'il est vrai que quelques aspects de ces activités peuvent paraître farfelus, l'intérêt qu'il porte à ces domaines se retrouve dans chaque page de son oeuvre littéraire, il est fondamental. A-t-il travesti la réalité? Vu du dehors, on peut avoir cette impression. Mais il ne s'agit pas de travestissement conscient, volontaire. Non, Jahnn, même lorsqu'il se "souvient" de faits impossibles, est parfaitement sincère, et ses récits, qui reflètent sa vision des choses, en sont d'autant plus significatifs.
Anti-militariste, défenseur de l'environnement, il prônait également le métissage des races. Seuls les Noirs pouvaient sauver l'humanité, disait-il. La dimension politique de son oeuvre vous semble-t-elle d'importance?
Dans la perspective de Jahnn, elle est fondamentale. La communauté de foi Ugrino était une tentative de fonder une nouvelle religion. Jahnn n'était pas seul à rêver d'un renouveau spirituel. Songez à Mallarmé, à Georg Heym par exemple. Ce besoin se faisait sentir partout en Europe, et spécialement en Allemagne, où au moins trois grands mouvements comptèrent des milliers d'adhérents ou d'élèves : Hellereau près de Dresde, le Bauhaus, l'Anthroposophie. Le premier roman que Jahnn écrit après l'effondrement des espoirs liés à cette communauté Ugrino, Perrudja, se termine sur des projets pour transformer le monde. Le rayonnement de Jahnn dans la vie politique réelle fut peut-être de moindre importance, mais pas négligeable. Il fut un des seuls auteurs à refuser de rompre les liens avec la R.D.A.; son engagement contre la bombe atomique et pour la défense de la vie en fit une figure exemplaire pour le mouvement des verts.

Philippe Savary

   

Revue n° 031
(juillet - août 2000).
Commander.

Hans Henny Jahnn


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