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Valérie Rouzeau
Interview
L'alarme et les mots


Valérie Rouzeau

par Eric Dussert



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Le double succès de Pas revoir et de ses traductions n'empêchent pas Valérie Rouzeau de voir rouge. Avec Neige rien, recueil d'admirables poèmes courts, sa colère l'ouvre au monde. Impressionnante.

Valérie Rouzeau a émis le souhait de vivre en poésie. Depuis la publication de Je trouverai le titre après en 1984 et la création d'une revue éphémère, Le Squelette laboureur (Nevers, 1990-1991), elle y est parvenue. Admettons qu'elle est obstinée. Elle fréquente les hôtels, les gares, les écoles et les ateliers d'écriture plus que cet appartement parisien où elle écrit. Sa vie pourtant est là, sous la surveillance des poissons Louise Lame et Tango, dans l'écriture, la traduction. C'est son travail et il semble que cela soit pour elle la seule activité naturelle. En cela, pas de pose chez cette trentenaire dont la simplicité deviendra légendaire tout comme le succès de son Pas revoir épuisé en moins d'un an. Elle y faisait le deuil de son père. Son émotion, sa langue singulières ont marqué ses lecteurs. Le bouche-à-oreille a rempli son office : Valérie Rouzeau est désormais une voix importante de la poésie française contemporaine. Une telle affirmation est d'autant moins gratuite que la parution du remarquable Neige rien l'étaye à nouveau.

D'une veine nouvelle, il s'y impose la voix d'une grande poète. Neige rien est composé de petits poèmes montés sur ressort -des diablotins jaillissants, rudes ou enjoués. Ils sont imprimés en rouge parce que la poète est en pétard. Elle le dit dans une langue très ramassée, élastique mais nerveuse. Allitérations, polysémies, jeux de sonorités et de sens, elle use d'un langage retourné à l'infinitif de l'apprentissage de cette sacrée "saint Axe". Ça swingue comme sur un ring, ça syncope pour exprimer les violences du "monde comme il ne va pas". Valérie Rouzeau s'est mise hors d'elle en renonçant pour cette fois aux territoires du "je". Sur ce terrain inédit, Neige rien avance avec une assurance qui n'oblitère pas tout le désarroi de la poète. Valérie Rouzeau a vu rouge certes, mais elle reste alarmée.

Pas revoir vient d'être réimprimé moins d'un an après sa parution, succès exceptionnel pour un livre de poésie. À quoi attribuez-vous cet accueil?
Tout est parti de l'article d'André Velter dans Le Monde et des deux émissions de radio que l'on a fait ensemble. L'an dernier, les gens venaient au Marché de la poésie avec son article. Ensuite, il y en a eu beaucoup d'autres et ma façon de vivre, le fait que j'aille de lectures en lectures, d'école en école pour des ateliers a favorisé les ventes. Dans certains établissements les centres de documentation commandent jusqu'à vingt exemplaires pour que les enfants puissent lire mes poèmes avant mon passage.
La publication de vos traductions de Sylvia Plath et de William Carlos Williams signalent l'importance de cette activité pour vous. Comment y êtes-vous venue?

J'ai fait une maîtrise de traduction à la fac de Tours. Comme je n'avais pas envie de me farcir un mémoire complet et que je ne me sentais pas capable de parler sur cent pages d'un auteur, j'ai proposé à mon prof de traduire un recueil inédit de Sylvia Plath. La publication de cette traduction dans la collection Poésie Gallimard a été une heureuse surprise.
Que vous apporte la traduction?

Lorsque j'avais des pannes d'écriture, je traduisais pour écrire quand même. En ce moment je traduis Ted Hughes et je m'aperçois que ce sont des poèmes que j'aurais aimé écrire. Cela ne s'est jamais produit avec Sylvia Plath. Je l'admire mais je m'en sens à mille lieues. Avec Hughes, j'ai enfin l'impression de traduire pour le plaisir de traduire. J'ai un boulot monstre avec lui, j'en ai pour longtemps. La plupart de ses poèmes se servent de l'animal pour dire un tas de choses sur l'homme. Ce sont des poèmes très forts, musclés, très physiques. Ils m'accompagnaient quand j'écrivais mon Bestiaire le matin, l'après-midi je traduisais le sien. Mais il y a eu mon déluge ici (un dégât des eaux qui a détruit le manuscrit en question, ndlr), du coup, il n'y a plus que lui pour les bestioles parce que je suis partie à écrire tout autre chose.
Neige rien
marque un tournant dans votre écriture par le choix d'un sujet extérieur. S'agit-il d'aborder le monde avec les mots?
C'était la grande question que l'on se posait lorsqu'on a passé une nuit entière, Antoine Emaz, Jean-Pascal Dubost et moi, à parler de la façon que l'on a de se débrouiller avec le dehors, les autres, le monde extérieur tel qu'il ne va pas. C'était le souci d'Antoine qui était en train d'écrire Soirs justement, une sorte de faux journal où il intègre dans son quotidien les nouvelles du monde à l'arrache-pied. Il aimait beaucoup Pas revoir mais il m'a dit: "Valérie, après ce livre, il faut que tu sortes de toi". Je l'ai fait. J'imaginais mal d'utiliser la subjectivité, de me mettre hors de moi. La colère on en a... c'est pourquoi j'ai voulu que le livre soit imprimé en rouge. Voir rouge, le rouge de la colère et des graffitis.
Ce sont également les
"griefs en rouge" des professeurs...
Le professeur qui est aussi un censeur. Il corrige dans tous les sens du terme. C'est la correction. Comme disais Jaccottet : "instruits au fouet". Tiens, je cite Jaccottet!? Je l'ai tellement lu que j'en suis imprégnée.
S'il y a de la colère dans ce livre, on y trouve aussi beaucoup d'affection pour le genre humain.

La colère est tournée contre le fait qu'un P.D.-G. va gagner en un mois ce que ses ouvriers gagnent en dix ans. Elle est là mais je ne peux pas l'écrire comme ça. Ça ferait un tract ou un slogan. Dans Neige rien, il faut entendre aussi "N'ai-je rien". Il n'y est question que de gens démunis.
Comme
Pas revoir, Neige rien possède un rythme bien particulier. D'où vient-il?
Neige rien
est un livre beaucoup plus travaillé que Pas revoir qui est sorti tel quel avec ses mots coupés. J'avais en fait les rythmes avant d'avoir les mots. En allant à pied au cimetière.
Verbes à l'infinitif, mots déformés, on retrouve un peu du langage des enfants dans vos poèmes.

La mort de mon père m'a peut-être libérée d'un tas de choses. Disons qu'auparavant je me privais de certains moyens tout en admirant des écritures audacieuses. Je ne m'interdis plus grand-chose en fait. Dorénavant je sais que la vie est courte, qu'il faut dire le plus de choses. J'aurais voulu tout dire en un poème.

Valérie Rouzeau
Neige rien

Éditions Unes
57 pages, 75 FF
Je voulais écrire un poème

et Le Printemps et le reste
de William Carlos Williams
Éditions Unes
113 et 98 pages, 120 FF et 96 FF

Eric Dussert

   

Revue n° 031
(juillet - août 2000).
Commander.

Valérie Rouzeau


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