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Camille Laurens
Interview
Voici les hommes


Camille Laurens

par Thierry Guichard



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Le désir est le maître mot de l'oeuvre de Camille Laurens. Mais si la narratrice de son nouveau roman évoque son désir des hommes, c'est l'inassouvie nécessité de rencontrer l'autre, l'inconnu, qui habite ces pages.

C'est du bonheur quand la langue ouvre dans l'espace qu'elle explore des fenêtres inattendues. Après une tétralogie (Index, Romance, Les Travaux d'Hercule et L'Avenir) qui interrogeait l'identité et un récit autobiographique sur la mort de son fils (Philippe), Camille Laurens nous avait donné l'an dernier, Quelques-uns où elle reprenait la phrase de Beckett, "les mots ont été mes seules amours, quelques-uns." Aujourd'hui, retour au roman, avec Dans ces bras-là, un "livre sur les hommes, sur l'amour des hommes (...) les hommes en particulier, quelques-uns".

La narratrice, avant de se rendre chez son éditeur pour lui proposer ce livre-là, croise la silhouette d'un homme qu'elle décide de séduire. Ce sera Abel Weil (le psychanalyste de la tétralogie) et elle choisit de le séduire en lui racontant, séance après séance, toute la vérité sur elle. Et dévoile donc cette nature fougueuse que le protestantisme familial, probablement, masque si bien. Elle aime les hommes comme, d'autres, en d'autres temps, aimèrent les dieux. Si la narratrice romancière déteste montrer "sa folie" à son éditeur, c'est bien cette même folie qu'elle souhaite révéler à son futur (expère-t-elle) amant. Écrivant sur les hommes, elle donne beaucoup à lire sur les femmes, sur cette différence qui forme comme une cicatrise à jamais ouverte. D'un désir à l'autre, seule la foi permettrait de croire en la possibilité d'une rencontre véritable. Les hommes sont décevants (certains portraits sont si cruels qu'ils en procurent un plaisir presque physique) mais ils le sont d'autant plus qu'il paraît vain de vouloir les pénétrer, s'en faire pénétrer. L'homme et la femme sont à jamais séparés comme sont à jamais séparés l'un et l'Autre. "L'homme en moi. Avoir l'homme en moi. Être dans l'homme. Qu'on ne voie plus la limite; qu'il n'y ait plus de limites" dit la narratrice qui a la chance d'être romancière. Car, ce n'est que dans la langue que cette transsubstantiation est possible, dans une fiction qui, pour apporter une réponse au désir, se doit d'être au plus près de la réalité. D'être contre, tout contre. Ce que Camille Laurens réussit à merveille.

La narratrice de Dans ces bras-là a deux projets : écrire un livre sur les hommes et séduire le psychanalyste en lui disant toute la vérité. Dans le livre que nous lisons, dit-elle toute la vérité sur elle-même?
Il ne s'agit pas de tout dire sur les hommes; il s'agit d'avoir un début d'explication sur l'Homme sans penser arriver à la vérité. Sur elle, oui, elle dit la vérité mais avec des nuances : tout n'est pas dit. La vérité est dans les trous. Et puis, c'est une entreprise de séduction alors elle présente les choses sous un jour favorable.
Le passage du "je" au "elle" définit-il le passage de la fiction à la réalité?
Le "je", c'est sa voix à elle. C'est une présence physique. Le "elle" c'est davantage de l'écriture. "Je" est dans le présent, "elle" a une autre temporalité, c'est souvent le "je" du passé.
En allégeant la fiction, en ne donnant la parole qu'à la narratrice, ne tombez-vous pas les masques derrière lesquels vous jouiez dans la tétralogie?
Je ne vois pas les choses comme ça. J'ai moins joué de l'aspect policier, énigme et autres accessoires. Mais je ne me suis pas dit : là on va tomber le masque. La construction du roman est plus simple c'est vrai et j'ai moins travaillé dans le fictionnel.
N'est-ce pas le roman le plus impudique que vous ayez écrit?

Oui. Mais on m'a fait remarquer que, contrairement aux autres romans, il n'y avait dans celui-ci aucune scène de sexe.
Je ne peux pas dire que c'était difficile d'écrire ce livre. Je me suis sentie très libre au contraire. Ce n'est qu'après l'avoir fini que je me suis dit : qu'est-ce que tu es allée montrer? Mais c'est un livre que j'ai eu énormément de plaisir à écrire.
C'était parfait ce choix d'un personnage psychanalyste. J'en avais besoin pour que la narratrice parle à la première personne sous forme de monologue, sans être interrompue, sans passer par le dialogue.
De plus, le rapport analytique est le modèle du rapport amoureux. Le psychanalyste permet le transfert de toutes les figures masculines. C'est l'inconnu avec tout ce que ça peut déclencher dans l'imaginaire. Il fallait que la narratrice puisse projeter ses fantasmes.
Enfin, ça permet de jouer sur les mots et on sait quel sens ça peut prendre...
Le personnage devient donc une voix?

Oui, jusqu'à Philippe (P.O.L, 1995) je disais que la phrase impossible commençait par "Je". C'est pour ça que je suis contente d'avoir trouvé cette structure pour pouvoir utiliser le "je". Dans la pratique de l'écriture, c'était formidable car quand je pouvais dire "je" je laissais filer... Je n'ai pas écrit les scènes dans l'ordre où elles apparaissent dans le livre, j'ai fait un montage.
L'homme à séduire et la structure en courts chapitres font penser au livre de Leslie Kaplan, Le Psychanalyste (P.O.L, 1999) et le jeu sur le rapport fiction/réalité à Christine Angot. Vous avez été influencée par ces deux auteurs?
Quand j'ai vu, l'an dernier, que P.O.L sortait un livre intitulé Le Psychanalyste, j'ai craint un peu. J'avais déjà commencé Dans ces bras-là et j'ai demandé à mon éditeur de m'envoyer le roman de Leslie Kaplan. Mais ce livre ne m'a pas influencé.
Christine Angot, oui. Dans le désir de faire entendre la voix de la narratrice. Mais pour ce qui est du jeu sur la frontière entre fiction et réalité, je ne me pose pas la question. À partir du moment où on écrit, c'est de la fiction.
Ludique, impudique, Dans ces bras-là laisse voir une autre dimension de votre travail : on y entend une quête métaphysique. L'homme devient, l'Autre, l'Inconnu, vous consacrez un chapitre à Jésus et vous citez Couperin... Y a-t-il à l'horizon de votre écriture une question métaphysique?
Oui. Je crois. Complètement. L'autre, c'est l'homme mais c'est surtout la différence, ce qui est en face de moi : le mystérieux avec ce que ça peut avoir de mystique. C'est la phrase de Char que je cite souvent : "l'amour réalisé du désir demeuré désir". L'écriture est le seul lieu où on peut réaliser la rencontre, atteindre quelque chose même si c'est à la fois du domaine de la perte. J'avais commencé une thèse sur René Char, sur le langage comme étant la maison de l'être pour reprendre la formule d'Heidegger. L'écriture, c'est le seul lieu où on peut atteindre quelque chose.

Dans ces bras-là
Camille Laurens

P.O.L
296 pages, 120 FF

Thierry Guichard

   

Revue n° 032
(septembre - novembre 2000).
Commander.

Camille Laurens


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L' Avenir
Philippe    
Quelques-uns    
Dans ces bras-là    
L' Amour, roman    
Le Grain des mots    
Cet absent-là
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Romance
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